Le prix de l’indépendance

Publié le 6 février 2021, dans Revue de presse Le prix de l’indépendance

Franchir les portes de certaines grandes librairies alors qu’on est à la recherche d’un livre peut ressembler parfois à une course à obstacles. Il faut voir loin et être prêt à slalomer entre les présentoirs de babioles — chandelles parfumées, porte-clés, épices à steak, tapis de yoga ou vibrateurs.

Dans plusieurs grandes villes, des librairies indépendantes, par nature fragiles, sont victimes de la gentrification et de la spéculation immobilière. Et c’est sans parler d’une entreprise de commerce en ligne comme Amazon, capable de faire feu de tout bois.

À l’heure des algorithmes et des conglomérats, quel est le prix à payer pour les éditeurs et les libraires qui revendiquent leur indépendance ? Et que signifie au juste être « indépendant » dans le monde du livre ?

Ce sont quelques-uns des enjeux que soulève Julien Lefort-Favreau dans Le luxe de l’indépendance. Réflexions sur le monde du livre, un essai plutôt combatif dans lequel il se permet de sonner l’alarme, analysant la situation au Québec et en France à travers les parcours (et les discours) de certaines maisons d’édition, comme P.O.L. ou Actes Sud.

À ses yeux, l’équation est simple, un écosystème du livre sain est la meilleure garantie d’une démocratie en santé. « J’ai toujours travaillé sur les rapports entre littérature et politique et ça me semblait être un bon point de jonction, parce que j’ai eu l’impression que les littéraires ne pensaient pas forcément beaucoup aux enjeux politiques liés aux industries culturelles », raconte Julien Lefort-Favreau au téléphone, tout en marchant dans les rues froides de Kingston, en Ontario, où il est professeur de littérature contemporaine et de théorie critique au Département d’études françaises de l’Université Queen’s.

« De l’autre côté, les gens qui s’intéressent aux enjeux politiques sont souvent assez peu sensibles eux aussi à la manière dont leurs réflexions s’inscrivent dans une économie. Je trouvais qu’il y avait des enjeux politiques intéressants et qu’il y avait là comme une tache aveugle », ajoute-t-il.

Le chercheur estime que le terme « indépendance », lorsqu’il s’agit du monde de l’édition ou des librairies, a été un peu « galvaudé ». Son essai vise ainsi à recadrer un peu les bases de la discussion. S’appuyant sur les travaux d’autres chercheurs, Julien Lefort-Favreau ne cache d’ailleurs pas sa conception politique et militante de la notion d’indépendance.

Pas un produit comme un autre

Le livre est-il un produit de consommation comme un autre ? Entre les littéraires purs et durs et les adeptes du commerce aveugle, il existe, pense-t-il, une certaine marge de manœuvre. Et même un livre de recettes peut avoir un rôle à jouer dans cet écosystème. « Même si La mijoteuse n’est pas mon livre préféré sur Terre, on peut quand même, de façon super œcuménique, dire qu’il vaut mieux consommer des livres de cuisine faits équitablement, où tous les acteurs ont été payés correctement, produit au Québec ou au Canada. On peut se dire que c’est préférable à des produits standardisés. À mon avis, tous les livres sont potentiellement meilleurs s’ils sont produits de manière indépendante. C’est-à-dire qu’ils ont plus de sens par rapport à la communauté à laquelle ils s’adressent. »

« Le livre, écrit-il, a historiquement été et reste encore à ce jour l’un des véhicules privilégiés des pensées subversives, des idées marginales. Cette lutte pour l’indépendance est donc radicalement politique parce qu’elle vise à la préservation d’espaces de débat. »

Des espaces de débat fragiles qui ont parfois été mis à mal au cours des dernières années. L’essayiste rappelle le cas de la maison d’édition Écosociété et de la longue bataille judiciaire amorcée en 2008 autour du livre d’Alain Denault (en collaboration avec Delphine Abadie et William Sacher), Noir Canada, qui s’intéressait aux agissements de compagnies minières canadiennes sur le continent africain. Dès sa parution, le livre avait fait l’objet de poursuites en diffamation intentées par deux sociétés minières mises en cause. Voilà un exemple probant de la fragilité de l’indépendance éditoriale, croit Julien Lefort-Favreau, constatant que des sociétés minières ont pratiquement le pouvoir de faire couler des maisons d’édition.

Si le Québec s’est doté à la fin des années 1970 de politiques culturelles fortes pour soutenir le milieu du livre, rappelle-t-il, la librairie demeure le maillon le moins bien protégé de cet écosystème. « La loi du prix unique en France protège mieux le secteur de la librairie, c’est très clair. Il existe aussi en France un bassin de lecteurs beaucoup plus important, ce qui peut favoriser un contexte d’indépendance. » Même avec un marché de niche dans l’Hexagone, il est possible de rejoindre un nombre plus important de personnes qu’au Québec.

Il reste que le modèle québécois lui paraît bien outillé pour protéger le système d’édition de la menace de la concentration éditoriale. « Il y a ici une assez grande diversité de petits et de moyens joueurs qui réussissent à peu près à tirer leur épingle du jeu, comme Alto, La Peuplade, Le Quartanier ou Héliotrope. »

L’arbre qui cache la forêt

L’essayiste est inquiet, mais pas désespéré. S’il avait été plus pessimiste, cet ancien libraire, membre du comitéde rédaction de la revue Liberté, aurait intitulé son livre « Les ruines de l’édition ». Mais comme il l’écrit, la « défense de l’indépendance éditoriale devrait être centrale dans les débats politiques, notamment parce qu’elle est également liée aux enjeux de la liberté de presse et de la liberté académique ».

À cet égard, les cas récents à l’Université d’Ottawa et à l’Université McGill, qui ont fait grand bruit, sont en quelque sorte l’arbre qui cache la forêt. « Je trouve qu’en ce moment, le débat sur la liberté d’expression est cadré de plein de manières différentes et qu’on ne regarde peut-être pas les bonnes choses. Bien sûr, ces incidents-là existent, mais il me semble vraiment que pendant qu’on se déchire là-dessus, je pense qu’on est un peu en train de passer à côté de la question. »

Il est ainsi nécessaire de rappeler, lui semble-t-il, que la liberté d’expression existe aussi à travers des paramètres économiques. « C’est mon côté marxiste, ajoute Julien Lefort-Favreau. Et pendant qu’on s’enfarge les deux pieds dans la morale, de part et d’autre, j’ai l’impression qu’on est vraiment en train de passer à côté de toutes les contraintes juridiques, commerciales et économiques qui sont en train de restreindre notre liberté d’expression. »

Christian Desmeules, Le Devoir, 6 février 2021

Photo: Adrien Vallat

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