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24 janvier 2016

Le Devoir, 5 mars 2011

Livre référence:
La crise de l’humanisme

Charles Gagnon, le dissident indomptable

Penseur, avec Pierre Vallières, du Front de libération du Québec et ensuite animateur du groupe marxiste-léniniste En lutte!, Charles Gagnon reconnut vite que ces mouvements des années 60 et 70 étaient dépassés, mais ne renia jamais leur souffle révolutionnaire. Si bien qu’il osa reprocher à la gauche de 1997 d’aider à construire une «sous-société» néolibérale à l’usage des pauvres et d’oublier que le progrès doit être global pour changer le monde.

Ce thème, il le développe dans la réflexion la plus percutante du troisième tome (1982-2005) de ses Écrits politiques. Le volume s’intitule La Crise de l’humanisme, comme l’étude inédite (reproduite là en partie) que le militant avait entreprise sur «le mouvement de la jeunesse radicale» des années 60, courant idéaliste en marge du marxisme orthodoxe au Québec et dans le reste de l’Occident. L’historien Ivan Carel a soigneusement réuni et présenté les textes de la dernière étape de la vie de Charles Gagnon (1939-2005).

Ce dernier, que l’on a trop souvent considéré comme un incorrigible marxiste doctrinaire, juge en 1984 (deux ans après la dissolution d’En lutte!) que «les rapports de classes prennent une configuration internationale fort complexe, où le schéma de Marx construit sur la base du mode de production du capitalisme anglais du XIXe siècle se révèle de moins en moins satisfaisant». Gagnon s’appuie sur l’évolution historique pour l’expliquer.

Depuis plus d’un demi-siècle, «ce n’est pas l’affrontement qui a dominé entre le prolétariat et la bourgeoisie des pays impérialistes, mais, écrit-il avec lucidité, la collaboration et les compromis». Malgré tout, ne pèche-t-il pas un peu par un déterminisme facile en soutenant que «la montée de la social-démocratie en Occident» et «la chute progressive des courants révolutionnaires» le démontrent?

Gagnon a plus d’à-propos lorsqu’il dénonce en 1990 ceux qui, inspirés d’un colonialisme culturel, méprisent autant le FLQ que le marxisme-léninisme québécois des années 70. Il remarque: «Pour bien des intellectuels, les choses qui méritent l’intérêt, c’est à Paris ou à New York qu’elles se passent…» Il aurait pu ajouter que là-bas les outrances inévitables des événements novateurs colorent l’histoire, tandis qu’ici les outrances ne servent qu’à dénigrer l’essence même de nos élans révolutionnaires.

Celui qui, en 1995, se prononce publiquement pour le OUI au référendum sur la souveraineté-partenariat ne cesse de situer la cause québécoise dans une perspective mondiale. Deux ans plus tard, il déplore «le vacuum postmoderne dont les résultats pratiques sont les tentatives de sauver le libéralisme, le christianisme, l’islam, le Moyen Âge»…

Le passé deviendrait le seul guide. Gagnon eut l’acuité d’entrevoir la montée au Québec et ailleurs d’un ultraconservatisme qui, encore marginal, essaie d’effacer du dictionnaire le mot «générosité».

Michel Lapierre, Le Devoir, 5 mars 2011

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