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24 janvier 2016

Le Devoir, 26 novembre 2011

Livre référence:
Un très mauvais ami
Dans la tête de Pierre Falardeau

Pierre Falardeau, le personnage public, était un polémiste tonitruant, un militant carré et tellement sûr de lui qu’il en imposait. En privé, l’homme, on l’a dit, était tout autre. Délicat et attentif, il acceptait la contradiction et souhaitait toujours poursuivre la discussion.

Dans Un très mauvais ami, sa correspondance avec le peintre néerlandais Léon Spierenburg, c’est bien sûr l’artiste intime qui se livre. En publiant ce document exceptionnel, les éditions Lux permettent au public lecteur d’entrer dans la tête de Pierre Falardeau pour y découvrir un artiste radicalement intègre, mais tourmenté. « Ce Falardeau de la vie privée aide à mieux comprendre les fondements qui donnèrent lieu à ses sorties publiques enflammées, explique en introduction son traducteur et ami Jean-François Nadeau. […] Ses lettres à Léon Spierenburg forment un cri d’espoir envers la vie et l’humanité, envers l’engagement malgré tout, même si cela doit se faire au prix d’une rage permanente et de la nécessité de mener une existence tumultueuse, incandescente. »

Falardeau a connu Spierenburg en 1972, lors d’un voyage en Europe. Jusqu’à la fin de sa vie, il lui écrira, en anglais, des lettres amicales dans lesquelles il expose ses états d’âme. Sans cesse, le cinéaste se qualifiera de « très mauvais ami », en se blâmant de ne pas répondre assez vite aux envois de celui à qui il achète des toiles qu’il peine à payer. Falardeau, rappelle Nadeau, n’a pratiquement jamais eu d’argent et s’en foutait.

Un engagement viscéral

« En paroles, écrit-il à son ami en 1973, le cinéma est un art. Mais en réalité, le cinéma est une industrie. C’est ce que j’ai découvert peu à peu et qui me rend pessimiste. Qu’est-ce que des gars comme nous pouvons [sic] faire dans une industrie ? » Falardeau, alors, n’a que 27 ans, mais il pressent déjà que sa carrière sera un parcours du combattant. À de multiples reprises par la suite, ses lettres évoquent ses difficultés à trouver du financement pour ses films et sa frustration de devoir travailler dans l’incertitude de voir ses efforts aboutir sur la pellicule.

En 1987, il répond à son ami qui lui suggère d’user de stratégie en donnant « aux gens ce qu’ils veulent au cinéma », tout en inscrivant « quelque chose sous tout ça ». Falardeau reconnaît une certaine pertinence à cette suggestion, mais avoue ne pas être capable de s’y soumettre. « Je sais bien, écrit-il, qu’il y a du vrai dans ce que tu dis. Mais je ne peux pas. Pas parce que je veux faire le fin-fin. Simplement parce que je suis ainsi. Il n’y a rien que je puisse y faire. » Déjà, en 1973, il résumait le caractère viscéral de son engagement. « Je ne suis pas un révolutionnaire à cause de mon cerveau, admettait-il, mais à cause de mes couilles. »

Cette forme de pureté artistique et idéologique s’accompagne d’un malaise à vivre dans une société qui ne la partage pas. « Je préfère les tourmentés, confie Falardeau en 1987. Ils me semblent plus créatifs. Je crois que toutes les personnes que j’aime sont tourmentées. » En 1995, ce malaise le poursuit encore. « Je crois que je suis né pour me sentir mal, écrit-il à son ami. Je suis joyeux seulement quelques fois par année, lorsque je rencontre des gens que j’aime. Comme je ne te vois pas très souvent, je me sens mal la plupart du temps. Que la vie est stupide ! »

Une lutte universelle

Artiste et intellectuel engagé en permanence, de tout son être — « il y a des moments où je rêve à la situation internationale ou à la destinée de l’humanité et j’en oublie d’acheter du lait », avoue-t-il —, Falardeau ne conçoit pas qu’on puisse vivre sans se battre pour la liberté et la justice. « Plus tu penses à des choses importantes et plus tu ressens de la colère lorsque tu entends des gens parler de leur stupide vie quotidienne (de nouveaux pantalons, une nouvelle auto, la couleur de leur appartement, etc.) », s’afflige-t-il.

Anti-Gratton par excellence, le cinéaste n’en veut pas aux petites gens que la lutte pour la survie éloigne de l’art et de la lutte politique, mais à tous les autres, ces « enculés hypersophistiqués », dont le confort se traduit en indifférence. Aussi, même si l’enthousiasme lui fait parfois défaut, il se bat, parce que « l’ennemi ne s’inquiète pas de savoir si nous sommes joyeux ou pas : il attaque » et que « nous devons riposter », par le rire, notamment, « la seule façon de ne pas s’effondrer ». L’épistolier, d’ail-leurs, est souvent très drôle.

Dans une lettre de novembre 1976, Falardeau se réjouit de la victoire du Parti québécois aux élections, « une victoire du bonheur sur la misère », « le retour de la vie après 200 ans de mort ». C’est une des rares fois, dans toute cette correspondance, où il évoque de façon précise la situation politique québécoise. Cela peut surprendre, étant donné que toute l’oeuvre publique ne parle que de ça, mais on comprend, en lisant ses lettres de feu, que Falardeau inscrit son combat dans une perspective universelle. Pour lui, la lutte pour l’indépendance du Québec, c’est une lutte pour la liberté et pour la vie, point. « C’est très important pour l’humanité, explique-t-il. Partout dans le monde, de tous les temps, lorsqu’un peuple ou une espèce meurt, c’est une misère pour l’humanité. »

« J’écris l’anglais comme une vache espagnole », s’excuse Falardeau à son ami. En traduction, pourtant, son style dru, mordant, direct, près de l’oralité et qui joue souvent de la vulgarité comme d’une arme de séduction, rappelle celui, puissamment charismatique, du romancier américain Charles Bukowski, un autre irrésistible très mauvais ami, épris d’absolu.

Louis Cornellier, Le Devoir, 26 novembre 2011

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