Le Devoir, 20 avril 2013

Publié le 20 avril 2013, dans Revue de presse
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Zinn, l’historien des oubliés

Lorsque, vers 1980, Howard Zinn (1922-2010) achète une maison au Massachusetts, il téléphone à la banque pour emprunter sur hypothèque. On lui demande : « Vous êtes bien le Howard Zinn, celui qui croit que la propriété, c’est le vol ? » Comme le suggère ce trait taquin, la biographie que Martin Duberman consacre à son ami l’historien de gauche n’exclut pas la critique constructive. Mieux qu’une vénération, l’amitié y est chaleur et lumière.

Lui aussi Américain et historien de gauche, Duberman (né en 1930) insiste, dans son livre très fouillé, traduit de l’anglais par le Québécois Thomas Déri, sur la solidarité instinctive, chez son aîné, avec les exclus de l’histoire officielle, si élitiste, si grandiloquente. Né à New York d’immigrés juifs très pauvres, Zinn, obligé dès l’adolescence de gagner sa vie, inscrit à l’université à 27 ans grâce à une allocation militaire, décroche en 1956 un poste qui le jette dans la lutte sociale.

Il est professeur d’histoire au Spelman College d’Atlanta, établissement pour jeunes filles noires, à l’époque où la ségrégation raciale sévit encore. Il embrasse la cause du mouvement afro-américain avant d’enseigner à l’Université de Boston. Mais, comme le rapporte Duberman, le romancier noir Ralf Ellison, qui aime le courage de Zinn, remarque délicatement : « En se concentrant sur le mystère de la race, Howard avait fermé les yeux sur un mystère bien plus troublant, celui de la culture. »

Sous-estimer l’importance de la culture au coeur des luttes sociales, voilà le point faible de Zinn que Duberman examine, avec beaucoup de doigté, pour ne pas obscurcir les grandes qualités d’une réflexion historique novatrice. Le biographe regrette avec raison que, dans Une histoire populaire des États-Unis (1980), le meilleur et le plus lu de ses ouvrages, l’intellectuel de gauche ait négligé l’impact moral de la très ancienne présence hispanique, du transcendantalisme (Emerson, Thoreau, etc.), de la révolution sexuelle…

À sa suite, on déplore que, parfois, un Zinn manichéen ait divinisé les masses laborieuses, oubliant que le populisme est un puissant soutien de l’ordre établi, et diabolisé les élites, malgré la contribution précieuse que des dissidents d’un milieu privilégié apportent au progrès social. Mais il faut souscrire au jugement final de Duberman : l’historien a révolutionné sa discipline « en rectifiant les récits traditionnels qui ne parlent pas des gens ordinaires ou de ceux qui refusent le statu quo ».

L’un des premiers, avec Noam Chomsky, à s’opposer à la guerre du Vietnam, Zinn, comme cet ami fidèle, partageait, à l’encontre du marxisme, jugé autoritaire, un anarchisme réfléchi, pacifique. Moins abstrait, moins dialecticien que Chomsky, il soutenait que « la guerre est la forme extrême du terrorisme » et se mettait dans la peau des victimes des bombardements américains. L’histoire, Zinn la sentait dans sa chair.

Michel Lapierre, Le Devoir, 20 avril 2013