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24 janvier 2016

Le Devoir, 18 juin 2005

Livre référence:
Petit cours d’autodéfense intellectuelle

Le prof Baillargeon et la pensée critique
« Si nous avions un vrai système d’éducation, écrit le célèbre linguiste et intellectuel Noam Chomsky, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle. » En attendant que ce soit le cas, Normand Baillargeon, professeur à l’UQAM et militant anarchiste, a choisi de faire sa part. Dans un ouvrage à la fois lumineux et amusant intitulé Petit cours d’autodéfense intellectuelle, il nous offre une sorte de boîte à outils du penseur critique qui n’entend pas s’en laisser imposer par les manipulateurs de tout acabit.

Nous sommes peut-être plus instruits que nos ancêtres, mais nous ne sommes pas pour autant à l’abri des croyances irrationnelles. Même à l’université, écrit Baillargeon, l’inculture et le charlatanisme fleurissent. La démocratie, pourtant, exige que nous ayons une bonne compréhension du monde dans lequel nous vivons afin de pouvoir agir sur lui dans le sens souhaité. Le langage, les mathématiques, l’expérience personnelle, la science et les médias nous permettent d’avoir accès au monde, mais ils peuvent aussi être ce qui nous trompe. Des outils de pensée critique nous sont donc indispensables pour éviter de nous faire berner ou encore de nous berner nous-mêmes.

Au sujet de l’univers linguistique, Baillargeon nous invite donc à distinguer les notions de dénotation et de connotation qui influent sur le sens des messages (dire automobile ou minoune, employés ou associés, ce n’est pas la même affaire), nous incite à la prudence à l’égard de certaines stratégies rhétoriques comme, par exemple, l’accentuation (une phrase telle que « on ne doit pas dire du mal de nos amis » peut changer de sens selon que l’on met l’accent sur l’un ou l’autre des mots qui la composent), nous introduit à l’art de la définition qui ne se réduit pas à l’usage du dictionnaire et nous présente une très instructive liste de paralogismes (ou sophismes) qui brille par la qualité de ses exemples.

L’univers des mathématiques, quant à lui, peut sembler plus compliqué parce qu’on le manipule, consciemment en tout cas, moins quotidiennement. Pourtant, comme le précise Baillargeon, nous ne pouvons nous permettre de l’ignorer, « ne serait-ce que parce que nous sommes constamment bombardés de données chiffrées qu’il nous faut comprendre et évaluer ». Aussi, dans un exercice stimulant et salutaire de « mathématiques citoyennes », notre guide nous introduit dans le monde plutôt complexe des probabilités et des statistiques, nous rappelle que corrélation n’est pas causalité et nous offre une très éclairante leçon de lecture de graphiques, le tout afin de nous soustraire au « terrorisme mathématique » qui « consiste à utiliser le prestige des mathématiques dans le but de confondre, tromper ou autrement embrouiller les gens à qui l’on s’adresse ». Les explications du professeur, souvent comiques, ont pour effet de faire tomber les écailles de nos yeux.

Brillant petit cours d’épistémologie en accéléré, les sections sur l’expérience personnelle et la science expérimentale sont peut-être celles qui risquent d’ébranler le plus fortement les abonnés du sens commun ou, pire encore parce que plus insignifiant, du gros bon sens. La perception de la réalité — et non la réalité elle-même — « est une construction », précise le professeur. Aussi, ce que l’on tient pour vrai parce qu’on l’a perçu, jugé ou parce qu’on s’en souvient, peut être affecté par une foule de biais qui tiennent à nos schémas mentaux préalables. Aussi, la prudence est de mise, de même qu’une connaissance au moins rudimentaire des méthodes de validation de la science expérimentale dont Baillargeon nous offre un aperçu.

Connaître le monde, enfin, c’est aussi fréquenter les médias d’information. Souvent, on le sait, ceux-ci manquent à leur noble mission d’être des instruments démocratiques en se vautrant dans le seul divertissement. Pis encore, ils se prêteraient de plus en plus souvent à une « fonction de propagande et d’occultation du réel ». Nous en avons pourtant besoin et il faut les lire, mais une pensée critique à leur égard doit tenir compte des cinq filtres qui influencent leur production: leur taille et appartenance, leur dépendance à la publicité, leur dépendance à certaines sources officielles, les critiques que les puissants leur réservent afin de les discipliner et un anticommunisme de principe. Sachant cela, grâce à Herman et Chomsky auxquels Baillargeon emprunte cette grille, nous voilà mieux équipés pour décoder cet univers qui nous donne, chaque jour, le monde à sa façon et qu’il importe de fréquenter, bien sûr, mais avec les précautions propres au penseur critique.

Comme l’écrivait le regretté Carl Sagan que cite Baillargeon, il s’agit de trouver « un délicat équilibre entre les deux tendances : celle qui nous pousse à scruter de manière inlassablement sceptique toutes les hypothèses qui nous sont soumises et celle qui nous invite à garder une grande ouverture aux idées nouvelles ». N’être que sceptique équivaut à une prétentieuse fermeture d’esprit. N’être qu’ouvert équivaut à s’égarer dans la crédulité et le relativisme.

Avec ce réjouissant et instructif Petit cours d’autodéfense intellectuelle, le prof et citoyen Normand Baillargeon fait la preuve qu’une saine curiosité à l’égard des croyances et des connaissances qui s’offrent à nous doit toujours s’accompagner d’une solide dose de pensée critique et rationnelle pour contribuer à l’indispensable construction de la vraie démocratie, qui ne saurait se fonder sur la bêtise et l’ignorance.

Vulgarisateur hors pair qui a une haute conception de la pédagogie citoyenne et militante, Normand Baillargeon sait être convivial sans jamais tomber dans la facilité et sans mépriser l’intelligence de ceux à qui il s’adresse, c’est-à-dire sans la sous ou la surestimer. Maître de l’anecdote éclairante, de même que des exemples parlants et pertinents, il nous offre ici le beau spectacle d’une intelligence qui sait qu’elle gagne à être partagée à hauteur d’homme.
Louis Cornellier
Le Devoir, 18 juin 2005

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