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24 janvier 2016

Le Devoir, 13 mars 2010

Livre référence:
L’armée canadienne n’est pas l’Armée du salut

Essais québécois – Afghanistan: le devoir d’inaction

La guerre en Afghanistan draine des milliards de dollars au profit des compagnies privées d’armement, elle impose une présence militaire dans l’espace public et autorise une propagande insidieuse, affirme Francis Dupuis-Déri.

Si Francis Dupuis-Déri (FDD) n’était pas là pour nous enquiquiner avec des interventions publiques récurrentes au sujet de la présence canadienne en Afghanistan, qui saurait vraiment que nous vivons dans un pays en guerre?

Avec constance et clarté, en effet, le politologue de l’UQAM assume sa fonction d’intellectuel et vient troubler notre bonne conscience. Avec nos impôts, insistait-il déjà dans L’Éthique du vampire (Lux, 2007), le Canada, et, par la force des choses, le Québec, mène, au bout du monde, une guerre violente et assassine, comme toutes les guerres, qui ne sert ni la population afghane ni la population canadienne.

Recueil de textes antimilitaristes d’abord parus, pour la plupart, dans Le Devoir et dans Le Couac, L’Armée canadienne n’est pas l’Armée du Salut porte le même message: «Cette guerre tourne en rond, littéralement.» En 2009, une année particulièrement violente sur le front afghan, plusieurs personnalités politiques et militaires en sont arrivées à la même conclusion, à savoir qu’il sera impossible de gagner cette guerre. Des soldats auraient d’ailleurs confié à FDD, par courriel, que «l’armée canadienne ne contrôle pour ainsi dire rien, en termes de territoire et de population». Aussi, l’affirmation selon laquelle il importe de poursuivre la mission pour mater les talibans et protéger les femmes ne tiendrait pas. «Les insurgés, avance le politologue, contrôlent déjà la majeure partie du territoire, et les femmes sont opprimées partout, même à Kaboul.»

Devant un tel état de fait, n’avons-nous pas moralement un devoir d’action? Attention, réplique FDD. Si les États, et les théoriciens qui les conseillent, croient savoir comment et pourquoi commencer les guerres, ils semblent ignorer comment les terminer. «Et lorsque cette guerre n’a pas d’objectif aussi précis que la conquête d’un territoire, précise FDD, mais cherche plutôt l’éradication d’un « ennemi », le terrorisme, qui se trouve partout et nulle part, qui n’est personne et tout le monde, le conflit risque d’être sans fin.» Quand, de plus, l’action guerrière et étrangère a pour effet «de dégrader une situation d’une complexité que l’on maîtrise si peu», c’est plutôt un «devoir d’inaction (ou de retenue)» qui devrait s’imposer.

Or, actuellement, en Afghanistan, l’armée canadienne protégerait essentiellement «un régime autoritaire, corrompu et misogyne». Elle élimine bien «quelques fanatiques religieux», mais son action aurait moins pour effet d’enrayer le terrorisme islamique que de lui insuffler «un nouveau dynamisme». Somme toute, nos soldats, là-bas, «assassinent surtout des pauvres qui se battent pour la solde, ou volontairement parce qu’ils ne veulent plus que des soldats étrangers imposent la loi et l’ordre dans leur région, dans leur village».

Les antimilitaristes font-ils preuve de naïveté en se contentant d’en appeler à un retrait des troupes sans proposer de solution de rechange? Pour FDD, les militaristes sont les vrais naïfs, eux «qui croient qu’une guerre civile longue de 30 ans peut se régler en lançant sur le champ de bataille de nouveaux soldats venus d’Occident». Presque neuf ans après le début de cette guerre menée notamment au nom de la libération des femmes (un argument soviétique, dans les années 1980), très peu de filles ont accès à l’école, le taux de mortalité en couches demeure un des plus élevés du monde et les mariages forcés sont encore la norme. Pourquoi s’entêter, dans ces conditions? Pour préserver la crédibilité internationale du Canada, avancent certains éditorialistes et chroniqueurs. FDD rejette ce discours, qu’il attribue notamment à Denise Bombardier, Bernard Descôteaux et André Pratte, en parlant de «la valeur diplomatique du sang qui coule».

D’autres journalistes du Devoir sont d’ailleurs pris à partie par le politologue. C’est le cas de Gil Courtemanche, qui écrivait en 2006 que notre intervention en Afghanistan «relève de la générosité et de la solidarité», et d’Alec Castonguay, qui «a signé plusieurs papiers instructifs» sur ce conflit, mais qui aurait «aussi produit des textes des plus complaisants à l’égard de l’armée canadienne». Jean-Robert Sansfaçon est toutefois salué comme l’auteur du seul éditorial québécois proposant clairement un retrait des troupes. Mon ambivalence dans ce dossier, je le note sans fierté, me permet d’être épargné par le polémiste.

Effets déplorables

Cette guerre, donc, n’améliore en rien la situation afghane et a des effets déplorables au Canada. Elle justifierait, notamment, «une militarisation tranquille». Elle draine des milliards de dollars d’argent public au profit des compagnies privées d’armement, elle impose une présence militaire dans l’espace public et autorise une propagande insidieuse. Alors que 70 % des Québécois s’opposent à cette guerre, Jean Charest lance aux militaires d’ici en partance pour l’Afghanistan qu’ils sont «le bras agissant du pacifisme des Québécois». Alors que les soldats paradent dans les rues de Québec sous les hourras du maire Labeaume, les militants pacifistes qui les houspillent sont accusés d’être violents et sommés de se taire. Il ne faudrait pas, dit-on, cracher sur le courage de nos soldats. Or, réplique FDD, dont la soeur est une militaire, «le courage n’est pas synonyme […] de vérité ni de légitimité, et l’individu le plus courageux peut aussi être le plus injuste». Pour illustrer son point de vue, il cite un vétéran du Vietnam: «Je le faisais bien, mais je ne faisais pas le bien.»

Parce qu’on sait qu’il se réclame de l’anarchisme et qu’il s’oppose, par principe, à toute guerre étatique, on pouvait, au départ, avoir des doutes sur la position de FDD. Même une guerre juste (un concept qu’il conteste dans ce livre), pouvait-on se dire, ne trouverait pas grâce à ses yeux. L’enlisement de l’OTAN en Afghanistan donne pourtant raison à ses doutes à l’égard de cette mission.

***

L’Armée canadienne n’est pas l’Armée du Salut
Francis Dupuis-Déri
Lux
Montréal, 2010, 168 pages

Louis Cornellier, Le Devoir,
13 mars 2010

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