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24 janvier 2016

Le Devoir, 12 mars 2011

Livre référence:
La chasse aux Musulmans

Religion – L’islam et l’inconscient occidental

Beaucoup reprochent aux musulmans d’inférioriser la femme. Mais ils oublient des paroles plus anciennes que le Coran: «Le chef de la femme, c’est l’homme… Voilà pourquoi la femme doit avoir sur la tête un signe de sujétion.» Des décennies de laïcisme et de modernisation religieuse effacent-elles le lourd héritage chrétien légué par ce précepte biblique de saint Paul? Peut-être pas pour permettre à l’Occident de donner des leçons…

Voilà ce que penserait Sherene H. Razack, féministe qui, élevée dans la culture islamique, enseigne la sociologie et les sciences de l’éducation à l’Université de Toronto. Dans son essai La Chasse aux musulmans, elle réussit à concilier la cause des femmes et le respect de la diversité culturelle.

Elle se dissocie de certaines féministes, «tant musulmanes que non musulmanes», qui, selon elle, «tracent une frontière raciale entre un Occident éclairé, blanc, moderne, et les peuples de couleur, notamment les musulmans». Elle rappelle que ces derniers seraient, d’après un préjugé tenace, «de parfaits misogynes, de culture patriarcale, ne reconnaissant pas encore l’égalité des sexes, et qui ne la reconnaîtront jamais».

On reste d’abord atterré par l’omniprésence dans le livre d’une idée aussi vague, aussi connotée, aussi polémique que la notion de race. Les musulmans ne forment-ils pas un ensemble multiethnique très diversifié?

Mais on se rend vite compte que le vocabulaire de Sherene Razack traite plus de projections mentales que de statistiques. Pour interpréter ce qu’elle décrit comme les «actes de violence et d’humiliation à caractère racial et sexuel» que des soldats américains infligèrent à des musulmans à la prison irakienne d’Abou Ghraïb, l’essayiste a la sagacité de se référer à une nouvelle de James Baldwin (1924-1987).

Cet écrivain noir américain pensait à juste titre que, dans «les tensions raciales» qui existent aux États-Unis, «les couleurs de peau» ne «jouent qu’un rôle symbolique». Il expliquait: «Ces tensions ont leurs racines dans ces mêmes profondeurs d’où jaillissent l’amour, ou le crime. Les craintes et les aspirations personnelles de l’homme blanc — secrètes et pour lui inexprimables — il les projette sur le Noir.»

Sherene Razack ne cite pas ces mots de Baldwin, mais ils éclairent admirablement son livre. Ils aident à trouver le sens subtil de l’image de la musulmane «en péril» sur laquelle insiste l’essayiste.

De cette musulmane, elle dépeint le triste sort: «Le fait de vouloir à tout prix dévoiler son corps et la rendre « moderne » ne vise pas juste à corriger le musulman, jugé responsable de son asservissement, il procure le plaisir de la possession et celui de la domination coloniale.» Des féministes, des laïcistes se rendraient-ils complices d’une telle violence? Ignoreraient-ils que la phallocratie occidentale, derrière des femmes sans voile, sournoisement s’y affirme?

Michel Lapierre, Le Devoir, 12 mars 2011

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