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24 janvier 2016

Le Devoir, 10 janvier 2009

Livre référence:
Jenan, la condamnée d’Al-Mansour

Essais québécois — Qui a tué Jenan?
Jenan, la condamnée d’Al-Mansour est un livre tragique. Il dit l’horreur de la guerre pour les civils d’un peuple martyr. On ne le lit pas pour se divertir. Il sème en nous la colère, la désolation et le tourment. «Chronique d’une guerre» qui fait de moins en moins les manchettes—l’assaut étasunien de l’Irak donné en mars 2003—, ce témoignage de la romancière et essayiste québécoise d’origine algérienne Zehira Houfani Berfas ébranle notre foi en «la bonté du monde».

En mars 2003, en compagnie de membres de l’organisation humanitaire et militante Voices in the Wilderness (VITW), Houfani Berfas rend visite aux enfants cancéreux de l’hôpital Al-Mansour, à Bagdad. S’ils sont si nombreux, selon elle, c’est en grande partie attribuable à l’empoisonnement de l’air irakien, causé par les engins à l’uranium appauvri qui se sont abattus sur le pays lors de la première guerre du Golfe (1991).

L’embargo contre l’Irak qui a suivi rend la guérison de ces enfants quasi impossible, en les privant des médicaments nécessaires. Ils échouent donc dans cet hôpital «non pas pour y être soignés, mais pour y mourir, sans trop de douleur». Certaines organisations humanitaires ont évalué à 500 000 le nombre d’enfants irakiens morts des suites de cet embargo. «Oui, nous croyons que ce prix en vaut la peine», a répondu Madeleine Albright, ambassadrice de Clinton à l’ONU, à un journaliste qui la questionnait à ce sujet.

Pour améliorer le triste sort de ces enfants sacrifiés, Houfani Berfas et ses amis leur offrent des pages d’un cahier de coloriage. Des pages, seulement, puisque même ces cahiers sont comptés. La petite Jenan, neuf ans, s’empare, un jour, d’un de ceux-ci qu’elle refuse de rendre. Il faudra le lui arracher des mains. C’en est trop pour Houfani Berfas, qui entreprend alors la quête d’un de ces cahiers pour en faire don à la fillette.

Or Bagdad, quelques jours plus tard, est sous les bombes. Dans ces conditions, la quête du banal objet devient une mission impossible, mais aussi, surtout, le symbole, dans ces pages, de ce qui reste d’humanité dans un enfer créé par des bourreaux.

Présents sur le territoire irakien pour témoigner du sort des victimes afin de «mobiliser l’opinion publique internationale contre le projet de guerre», les membres de VITW, principalement des Étasuniens passibles de peines de prison pour non-respect de l’embargo, sont consternés. «Audrey et moi, écrit Houfani Berfas, étions atterrées sous le choc de cette folie furieuse qui nous avait prises de court, subitement et brutalement, alors que nos yeux effarés balayaient le désastre qui s’installait sur la ville, contre nous et contre toutes les valeurs promues par l’humanité.»

Bien accueillis par la plupart des Irakiens, qui saluent leur courage, les militants de VITW devront toutefois subir la colère de certaines victimes qui les associent aux responsables du carnage. «Il nous était insupportable de savoir que nous étions perçus en ennemis par ceux-là mêmes que nous voulions tellement aider», note l’essayiste. Une des responsables de l’équipe tentera même de se suicider, après avoir appris que certains Irakiens—des chiites—souhaitent la victoire américaine. Dans l’hécatombe, même les repères moraux s’évanouissent.

Toujours obsédée par le cas Jenan, Houfani Berfas poursuit sa quête. Elle a le cahier—triste petit trésor—, mais a perdu la trace de la fillette. Pour accueillir les blessés, l’hôpital a dû être évacué. Les enfants, privés de tout soin, attendent donc la mort dans leur famille. Dans Bagdad et ses alentours dévastés, la militante et grand-maman cherche Jenan. Un soir, elle prie sous le feu guerrier avec une foule. Les jours suivants, elle assiste au bombardement d’un marché, évite de peu une explosion, voit les maisons détruites et récolte des témoignages de blessés graves dans les hôpitaux. «Un autre lit, écrit-elle, et une autre histoire humaine tragique écrite, comme toutes les autres, par les promoteurs de la guerre», par «ces tueurs à distance qui n’auront même pas à affronter le dernier regard de leurs victimes ni faire face à leurs crimes, pourtant si immondes et si nombreux de par le monde».

Rien de cette inhumanité n’aura été épargné à Jenan. Déjà victime de l’uranium appauvri et de l’embargo, elle périra, en campagne, dans le bombardement de la ferme censée servir de refuge à sa famille. «Qui de Jenan ou du maître à penser de cette horrible guerre était à plaindre, demande Houfani Berfas dans ce qui ressemble à une prière de consolation. Elle, qui quittait ce bas monde l’esprit sain et l’âme intègre, ou lui, croulant sous le lourd fardeau de cadavres et de souffrances infligées à ses semblables sur ce simple coup de crayon qui décide de l’enfer des autres?»

En proie au désespoir, l’essayiste distribue les blâmes. Elle en réserve au régime répressif et lâche—devant l’envahisseur—de Saddam Hussein; aux pilleurs irakiens et américains—les soldats—, qui profitent du chaos; aux dirigeants corrompus et brutaux des pays arabo-musulmans; aux organisations humanitaires qui seraient lentes à réagir à l’heure de protéger les victimes de ces pays; aux féministes occidentales, dont l’indignation serait sélective; aux grands médias, complices de la propagande militaire; aux bourreaux étasuniens, surtout, qui assassinent impunément des innocents; mais aussi à l’opinion publique occidentale qui se réfugie dans l’indifférence après avoir soulagé sa conscience en participant à une manifestation… demeurée sans effet.

Trop habité par l’émotion pour être objectif, le saisissant ouvrage de Zehira Houfani Berfas (malheureusement victime d’une correction d’épreuves bâclée) ne nous aide pas vraiment à saisir les tenants et aboutissants géopolitiques de cette tragédie. Il en expose plutôt, avec une troublante force et une déchirante sensibilité, l’inacceptable prix humain.

Louis Cornellier
Le Devoir, 10 janvier 2009

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