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Photo d'une foule de manifestants.
7 avril 2026

«Le courage et la joie»: Catherine Dorion et la patiente culture de la solidarité

L’écrivaine entrelace le récit de son année 2025 à des moments de l’histoire où la démocratie s’est effondrée.

Le 20 janvier 2025, date de la seconde intronisation de Donald Trump à titre de président des États-Unis, l’écrivaine et militante Catherine Dorion a mis peu de temps à comprendre que le monde basculait. Dans les jours qui ont suivi, une fameuse phrase de Gramsci s’est mise à tourner dans sa tête comme un ver d’oreille : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et, dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »

« J’ai vu, dans ma courte expérience politique, comme il est compliqué pour un gouvernement élu de faire avancer les choses, raconte l’ancienne députée de Québec solidaire, jointe au téléphone par Le Devoir. Pour Donald Trump et son projet 2025, les limites ne tenaient plus. Il s’est mis à signer des décrets exécutifs qui ne tenaient aucunement compte de la loi, du congrès, des gouverneurs, de la stratégie militaire, de tout ce qui est un contrepoids contre l’autoritarisme. Il y avait quelque chose de terminé pour de bon. Ça a généré chez moi une angoisse monumentale. »

Rongée par l’anxiété et l’insomnie, déstabilisée tant dans son corps que dans son cœur, Catherine Dorion a ressenti le besoin de comprendre, de prendre un pas de recul, de rationaliser la montée du fascisme telle qu’elle, et le monde entier, était en train de l’expérimenter. « J’ai voulu savoir comment d’autres personnes, à d’autres moments de l’histoire, avaient vécu ce basculement. Comme dans un groupe de parole, où des gens partagent leur expérience d’une même douleur, ça me permettait de comprendre les étapes vers l’autoritarisme, les mécanismes psychologiques et autres stratégies politiques qui reviennent souvent. J’ai donc plongé dans des livres fascinants. »

Bégaiements de l’histoire

Les similitudes terrifiantes entre la situation actuelle et, par exemple, la prise de pouvoir de Hitler en Allemagne ou la révolution bolchevique en Russie ont poussé Catherine Dorion à vouloir partager ses découvertes. Le courage et la joie. Traverser la tempête fasciste sans perdre le Nord se veut donc un essai à la croisée de l’intime et du politique, dans lequel l’écrivaine entrelace le récit de son année 2025 à des témoignages du passé rédigés à des moments de l’histoire où la démocratie s’est effondrée.

À travers les témoignages de victimes, de résistants, de philosophes et de spécialistes des régimes autoritaires, l’écrivaine pointe du doigt les concordances avec notre époque, parmi lesquelles les quotas d’arrestation, les multiplications de formes de censure et l’annihilation de la séparation des pouvoirs. « On a une image assez bien labourée de ce qu’ont été les camps d’extermination nazis, et on est aussi familiers avec plusieurs autres exemples de l’horreur stalinienne. Or, on a peu revisité les débuts de la catastrophe. Ça m’a fait du bien de cheminer avec ces voix qui racontent la même désorientation que je ressentais au moment de l’écriture. »

« J’ai vu, dans ma courte expérience politique, comme il est compliqué pour un gouvernement élu de faire avancer les choses. »

Catherine Dorion

Au fil de sa démarche, elle se familiarise aussi avec les éléments rhétoriques et les mécanismes psychologiques qui, toutes époques confondues, nous rendent collectivement vulnérables face à la montée du fascisme ; mécanismes qu’elle compare à la dynamique en place dans la plupart des contextes de violence conjugale, des mensonges aux menaces en passant par la manipulation, la division et la surveillance, stratégies ayant comme objectif d’isoler les victimes au point de les priver de leur capacité à réagir, à réfléchir et de canaliser l’anxiété qu’ils font naître vers des boucs émissaires susceptibles d’alimenter cette division par l’aliénation.

« C’est arrivé à certains moments dans l’histoire qu’une société se voie prise dans ce cercle vicieux d’imposition de violence sans se rendre aux pires extrémités. Je pense qu’on doit prendre du recul sur ce qui nous arrive. Si on comprend mieux, si on arrive à retrouver notre intelligence commune sur cette situation politique qui touche à nos intimités, nous serons probablement meilleurs pour résister et éviter le pire. »

Pour ce faire, Catherine Dorion propose notamment de cultiver l’empathie — qu’elle qualifie de menace importante contre les intérêts de l’extrême droite — et de réinvestir dans nos communautés. Mais comment cultiver l’empathie dans une société atomisée, où l’on vit souvent déconnecté les uns des autres ? « L’empathie n’est pas quelque chose que l’on convoque par le haut comme l’église le faisait. Plus elle se développe sur une longue période, plus les liens sont forts et résistants. Il faut prendre le temps, investir ce temps, d’abord auprès de ceux qu’on aime. Si on est capable à partir d’aujourd’hui, plutôt que de prioriser sa carrière et ses tâches par rapport à sa famille et à ses amis, d’inverser ce paradigme, et qu’on réalise l’importance fondamentale et même vitale de créer une solidarité vraie, on fera un premier pas dans la résistance. »

Se désinvestir du système

À plusieurs reprises, l’écrivaine rappelle que sans le peuple, les fascistes ne sont rien. « C’est ça, notre responsabilité individuelle face au fascisme, écrit-elle. Avec vigilance et courage, occuper l’espace de notre conscience et de notre liberté. » « Moins on investit dans les tractations avec le pouvoir, moins on investit dans le système, plus on se libère de l’énergie et du temps pour soigner nos relations avec les autres. Ça ne se fera pas du jour au lendemain. Mais chaque pourcentage de notre énergie et de notre temps soustrait au système développe une forme de contre-culture, et cette contre-culture devient parfois la culture dominante. C’est le fun de créer pour le sens commun, de se sentir réellement utile. Oui, on perdrait en avantage et en argent, mais on trouverait autre chose de l’autre bord, quelque chose d’inestimable. »

Alors qu’elle craignait que la lucidité qu’exige un tel projet d’écriture la plonge dans un état permanent d’affolement, Catherine Dorion a plutôt senti son inquiétude être graduellement remplacée par une joie et une confiance envers les prochains pas à effectuer. Elle rappelle que quatre mois avant son arrestation, Anne Frank écrivait dans son journal qu’il fallait avant tout prioriser le courage et la joie, soutenant qu’il faut réagir avant la catastrophe. « La lucidité demande du courage. Agir demande du courage. La tentation du déni est grande. Mais c’est le courage qui donne de la joie. Les gens qui ont contribué à changer une culture se souviennent de ces années comme les meilleures de leur vie. J’ai envie de donner le goût au monde de cultiver même une toute petite lueur de joie au milieu de la débâcle. Allons-y ! »


Anne-Frédérique Hébert-Dolbec, Le Devoir, 7 avril 2026.

Photo: Kerem Yucel Agence France-Presse. Une foule nombreuse se rassemble devant le Capitole de l’État du Minnesota lors de la journée nationale de protestation «No Kings» à Saint Paul, dans le Minnesota, le 28 mars 2026.

Lisez l’original ici.

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