L’antifascisme, un livre «étonnamment complet»

Publié le 27 septembre 2021, dans Revue de presse

Avec son livre L’antifascisme – Son passé, son présent et son avenir, Mark Bray, historien et un des organisateurs du mouvement Occupy Wall Street, «donne un aperçu unique de l’intérieur de ce mouvement et écrit une histoire transnationale de l’antifascisme depuis la Seconde Guerre mondiale»

Préface : Sébastien Fontenelle montre à quel point ce livre est précieux et que la menace fasciste ne vient pas seulement de la violence de l’ultradroite, mais aussi de «la banalisation des boniments qui favorisent la perpétration de ces violences».

Introduction : L’auteur aimerait bien que son livre soit inutile, mais les nombreux crimes haineux à caractère ethnique, religieux ou sexuel lui montrent bien qu’il ne l’est pas et que l’antifascisme militant est plus que jamais nécessaire. Il définit ensuite l’antifascisme, présente l’objectif de ce livre, décrit les caractéristiques et les actions bien différentes des mouvements antifascistes, explique sa démarche et les lacunes de ce livre, et espère que d’autres historiens pourront creuser plus à fond cette histoire.

1. ¡No pasarán! L’antifascisme en 1945 : L’auteur raconte la montée du fascisme et de l’antifascisme à partir du XIXe siècle en Europe avec «la restauration de la monarchie européenne en 1815» (et, plus intensément avec l’affaire Dreyfus vers la fin de ce siècle) et avec l’apparition du Klu Klux Klan aux États-Unis vers la fin des années 1860. Il aborde ensuite :

  • de nombreuses luttes entre les fascistes et les antifascistes aux États-Unis et en Europe (Russie, Italie, Allemagne, Espagne, Angleterre, etc.);
  • les conflits entre les mouvements de gauche qui ont facilité l’émergence de partis fascistes;
  • l’arrivée au pouvoir de Mussolini en Italie, d’Hitler en Allemagne et de Franco en Espagne.

2. «Plus jamais ça». Le développement de l’antifascisme contemporain (1945-2003) : Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, l’antinazisme a fait place à la réconciliation et à la reprise économique, les gouvernements acceptant même l’existence de groupes ouvertement fascistes, au désespoir des mouvements antifascistes dont certains se sont radicalisés en prônant l’action directe et en revendiquant des lois contre l’incitation au racisme. L’auteur aborde ensuite :

  • le transfert des Juifs aux immigrant.es venant des colonies britanniques des insultes et des actions violentes des fascistes et des suprémacistes en Angleterre;
  • l’évolution des mouvements fascistes et antifascistes et de leurs actions aux États-Unis, au Canada et en Europe, notamment en France, en Italie et en Allemagne;
  • les tentatives de formation de réseaux internationaux antifascistes et leurs succès mitigés;
  • le gain de popularité des partis d’extrême droite qui a forcé les mouvements antiracistes à «reconfigurer leurs stratégies».

3. La montée des «nazis en costume» et l’antifascisme aujourd’hui : Dans les années 2010, des racistes allemands s’attaquent de plus en plus souvent aux réfugié.es (surtout syrien.nes), tentant même de mettre le feu à leurs camps. L’auteur aborde ensuite :

  • la montée de popularité des partis d’extrême droite dans de nombreux pays d’Europe;
  • l’évolution de l’action des racistes (les «nazis en costume» du titre) et des antifascistes en Europe et aux États-Unis;
  • le concept de la «diversité des tactiques» et son efficacité;
  • la sympathie des policiers pour les fascistes (ils regardent ailleurs…) et leur intransigeance (euphémisme) envers les antifascistes, de façon variable selon les pays;
  • les actions de groupes antifascistes durant les matchs de football (soccer) et d’autres sports;
  • l’union d’antifascistes internationaux en Syrie contre l’État islamique (EI).

4. Cinq leçons d’histoire pour les antifascistes : Ces leçons sont :

  • «Les révolutions fascistes n’ont jamais abouti. Les fascistes ont gagné le pourvoir légalement», ce qui montre «l’inefficience du gouvernement parlementaire comme rempart au fascisme»;
  • les mouvements antifascistes n’ont pas pris suffisamment au sérieux le fascisme avant qu’il ne soit trop tard et les forces de droite s’allient souvent aux fascistes tandis que la gauche se divise;
  • les dirigeant.es socialistes et communistes ont minimisé le danger fasciste, contrairement à leurs militant.es, et ont été lents à réagir;
  • «le fascisme vole à la gauche son idéologie, ses stratégies, son imagerie et sa culture»;
  • le fascisme n’a pas besoin d’une base étendue pour s’implanter.

5. La liberté d’expression en question : Bien des commentateur.trices considèrent que les antifascistes sont une menace à la liberté d’expression en raison de leurs actions pour empêcher des fascistes de s’exprimer, notamment sur les campus universitaires. L’auteur vise à fournir des arguments pour répondre à ces critiques et à d’autres controverses portant sur la liberté d’expression :

  • il donne de nombreux exemples de restrictions de la liberté d’expression (et pas seulement sur le discours haineux) dont certains sont bien acceptés par la population; le débat porte en fait sur l’endroit où mettre la ligne entre ce qu’on doit ou ne doit pas interdire; pour les antifascistes, le discours fasciste, homophobe et autre doit absolument être interdit;
  • les fascistes se sont fait enlever la liberté d’expression par l’État au cours de longues périodes et dans bien des pays;
  • le niveau de liberté d’expression varie selon le statut et la richesse des personnes;
  • la politique des universités d’accepter des orateur.trices fascistes dans leurs murs va à l’encontre de leur discours sur la promotion de la diversité et sur l’ouverture aux personnes marginalisées.

6. Stratégie, (non-)violence et antifascisme du quotidien : Contrairement à l’image qu’en donnent les médias et les politicien.nes de droite, la grande majorité des tactiques des antifascistes sont non violentes. L’auteur présente les raisons pour lesquelles certaines de ces tactiques sont violentes et d’autres aspects de lutte antifasciste :

  • «personne ne remet en cause la légitimité du combat contre les nazis» avant, durant et peu après la Deuxième Guerre mondiale, ni la représentation de sa violence au cinéma;
  • la violence des antifascistes est surtout de l’autodéfense face à celle des fascistes;
  • il existe de nombreux exemples de mouvements fascistes majeurs (Hitler, Mussolini, Aube dorée, etc.) qui ont débuté par de petits groupes qui paraissaient inoffensifs et qui n’auraient pas grossi si on les avait pris au sérieux dès leurs débuts;
  • d’autres exemple tout aussi nombreux montrent qu’agir dès le début fonctionne;
  • il souligne les contradictions des personnes qui prônent uniquement les tactiques non violentes;
  • il montre avec d’autres exemples que les tactiques non violentes ont aussi leur place;
  • les interventions des femmes dans le mouvement antifascisme ont modifié les tactiques (en étant parfois l’objet de railleries machistes), mais ne sont pas toutes exemptes de violence;
  • les actions violentes peuvent parfois entrer en contradiction avec les objectifs politiques;
  • il aborde l’efficacité, la pertinence et les limites des tactiques dites «black bloc» (c’est une tactique, pas un groupe, comme trop de médias l’affirment erronément);
  • de même, les alliances avec des mouvements qui ne sont pas antifascistes peuvent être efficaces, mais peuvent aussi diluer les objectifs politiques;
  • les antifascistes doivent empêcher les fascistes de se bâtir un vaste soutien auprès de la population en les délégitimant et se reposant sur un militantisme de masse.

Conclusion – Good Night White Pride, ou : la blanchité est indéfendable : L’auteur explique les conséquences de la hiérarchie raciale établie par les suprémacistes et même par des citoyen.nes «ordinaires». Face à cette idéologie répugnante, il est essentiel de lutter contre les «sources du privilège blanc» et solidairement «avec les déshérité.es de ce monde». Et cette idéologie ne se limite pas au racisme, mais s’incarne aussi dans «le validisme, la transphobie, l’hétéronormativité, le patriarcat, le nationalisme, la transphobie, la violence de classe, etc.». Pour détruire le fascisme, ça prend plus que des manifestations, il faut aussi «promouvoir une solution de rechange socialiste révolutionnaire» anti-autoritaire et non hiérarchique «à un monde de famine, de pauvreté et de guerre qui alimente la réaction fasciste». En effet :

«À lui tout seul, l’antifascisme militant est nécessaire, mais il ne suffira pas à construire un nouveau monde sur les ruines de l’ancien»

Quelques conseils d’antifascistes d’hier et d’aujourd’hui à l’intention de ceux de demain : L’auteur a demandé à ses sources (notamment les 61 antifascistes rencontré.es et interviewé.es pour écrire ce livre) «si elles avaient des conseils à donner à de nouveaux antifascistes». Ces nombreux conseils sont présentés sans commentaires et sont parfois contradictoires, nous avertit-il.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est étonnamment complet et couvre une foule de mouvements antifascistes, même si l’auteur s’est excusé de s’être limité à l’Europe et à l’Amérique du Nord. Il aborde peu la théorie, mais présente une foule d’actions concrètes dans au moins une douzaine de pays, s’attardant davantage à certains d’entre eux. Ce livre est aussi très touffu, mais le talent de conteur de l’auteur permet de bien digérer cette manne d’informations. Je ne suis pas nécessairement d’accord avec tout ce qui y est écrit, mais je n’ai jamais senti que j’avais à l’être! Et j’en connais beaucoup plus maintenant sur ces mouvements, leurs tactiques, les motifs de ces tactiques et les enjeux auxquels les antifascistes font face. Les 455 notes, essentiellement des références avec seulement deux compléments d’information, sont malheureusement à la fin du livre. Mais les notes du traducteur sont en bas de page (fiou!).

Mario Jodoin, Jeanne Émard, 27 septembre 2021

Lisez l’original ici.