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Photo d'un mur sur lequel on a peint un symbole de l'anarchie.
5 décembre 2025

L’anarchie expliquée à mon fils

– Allo, Hugo ! J’arrive ! Je suis avec des anarchistes. Ça m’a retardée. Fais chauffer la bouilloire…

– Oki !

(30 minutes plus tard, chez mon B et son Julot, bum des matous, roi des ruelles qui a repris du poil de la bête depuis Noël dernier. Nous dimanchons autour d’un thé et d’un projet mère-fils.)

– Qu’est-ce que tu faisais avec des anars, momzi ?!

– Une chronique. C’est la quatrième fois que je leur rends visite. Je voulais y retourner aujourd’hui parce que, vendredi, ça a été un peu difficile comme entrevue. Un des bénévoles de la librairie anarchiste L’Insoumise, sur St-Lo, me boudait parce que j’ai sorti mon calepin sans son consentement.

« Alors que l’anarchisme doit toujours s’expliquer au sujet de quelques bombes à la fin du XIXe siècle, le républicanisme et le libéralisme peuvent évacuer toute responsabilité quant à l’esclavagisme, au colonialisme, au racisme et au sexisme »


Francis Dupuis-Déri, «L’anarchie expliquée à mon père»

 

– Ben voyons ! Sont donc ben soft !

– Je sais. C’est pas un taser. Mais je peux comprendre. Je représente le quatrième pouvoir. Il s’est interposé pour qu’on ne prenne pas de clients en photo, même s’ils étaient d’accord.

– Esti que je serais parti !

– Il me testait. Plus jeune, j’aurais sacré mon camp. Mais un anarchiste ne représente pas tous les autres. Ils sont antichef ! Et, pour la plupart des anars, je fais partie du système qu’ils cherchent à dénoncer ou, dans certains cas, à combattre.

– Ouin, c’est sûr que les journalistes ont mauvaise presse… hahaha.

– J’ai appris que Montréal est un haut lieu du mouvement anar. Pour le fun, c’est quoi, pour toi, un anarchiste ?

– Ben, c’est du monde fâché, me semble !

– Tout le monde pense ça, mais c’est pas mal plus complexe et varié comme tribu. « Anarchiste », ça veut dire « sans chef » en grec ancien. Mais y a autant de sortes d’anarchistes que de sortes d’influenceurs sur TikTok. Sur quatre visites, j’ai échangé avec des anars de 22 à 70 ans, mais surtout des gen Y et Z, de ton âge. C’est passionnant de les écouter, autant sur l’histoire politique que sur les grandes luttes sociales. Et le vocabulaire est très science po. Ils représentent ces jeunes qui ne votent pas mais qui sont hautement politisés. Et ils pourraient voter pour un parti anarchiste comme le Rhinocéros, par exemple.

« Les écoles publiques sont conçues pour étouffer notre esprit naturel de rébellion contre les injustices de l’autorité. Ne vous laissez pas transformer en un.e autre travailleur.se de cette économie mortifère et écocide qui oublie qui il est, ce en quoi elle croit. Choisissez d’être un être humain, et non pas simplement le prolongement ambulant d’un téléphone, d’un emploi ou d’un compte bancaire. Luttez sans relâche pour un autre monde. Étudiant.e.s, tant que vous êtes jeunes, prenez le contrôle de votre vie! »


Texte anarchiste sur le site Web «Montréal Contre-information»

Find your people

– T’as vu, chéri, que ton député, Steven Guilbeault, vient de démissionner comme ministre à cause de Carney qui a signé un pacte avec le diable et l’Alberta pour un nouvel oléoduc ?

– Ouais ! Tu m’avais dit que tu le trustais !

– Oui ! Je le connais depuis longtemps. Il a chroniqué dans une émission de radio que j’animais sur l’environnement. Steven a posé des gestes anarchistes (grimper la Tour CN, rien de violent) lorsqu’il était à Greenpeace, plus jeune. Ça ne l’a pas empêché de devenir ministre, puis de se désister par souci de cohérence. Ta génération va se tanner des politiciens trop mous, du type Carney, qui se font élire sous de faux auspices. L’anarchisme va peut-être avoir le vent dans les voiles.

– T’es quand même pas anarchiste ! Tu votes.

– Oui. J’ai voté vert. Je dois avoir un 52 % d’anarchisme en moi, métissé d’écoféminisme, d’humanisme, d’ésotérisme, d’antispécisme, d’idéalisme, d’écœurantisme et de bouddhisme. Ajoute une cerise au marasquin, c’est le temps des Fêtes.

– Hahaha ! Ton côté punk.

– Bof. Tout le monde est rendu punk, même mamie. Le mot est récupéré partout. Je poursuis : il y a de l’anarchisme politique (anticapitaliste, antiétatique), mais aussi de l’anarchisme culturel (les punks, justement), l’anarchisme social (certaines organisations militantes) et l’anarchisme existentiel (refus de l’autorité), comme Voltairine de Cleyre, une anarcho-féministe du XIXe siècle, connue dans ce milieu. À L’Insoumise, j’ai rencontré un bénévole trans de ton âge qui fait ça depuis trois ans et qui veut devenir journaliste. Milo (son surnom d’anar) me confiait que c’était le monde de la rue, les itinérants et les manifestants qui l’avaient le plus aidé ; ils lui ont offert une épaule et une écoute. Il était étonné que je ne t’encourage pas à faire des enfants. Comme si c’était une obligation de se reproduire. De toute façon, devenir parent, c’est forcément hiérarchique. On n’a pas le choix. C’est moi, le boss !

– Plus maintenant ! Y a la parentalité bienveillante.

– Tu essaieras ça avec Julot…

« N’y a-t-il pas une espèce de sang répandu lorsque la conscience est blessée ? Par cette blessure la vraie valeur humaine d’un homme, sa vraie immortalité s’écoulent, et il meurt à bout de sang, pour l’éternité. Je vois ce sang qui coule aujourd’hui. »


Henry David Thoreau, «Désobéir aux lois» (1849)

Ni Dieu ni maître

– Tu sais ce que j’aime des anars, Hugo ?

– Quoi ?

– Ils ont un esprit critique développé. C’est même le fondement de leur engagement. Ils ne prennent rien pour du cash. Ils ne sont pas endormis dans le déni et ils ont la liberté tatouée sur le cœur. Ils ont été obligés de grillager les vitrines de L’Insoumise à cause des actions terroristes d’extrême droite. À la caisse, c’est écrit d’aller voler dans une librairie capitaliste, pas chez eux. L’argent est réinvesti dans la baraque.

– Ben là. Pas voler tout court !!

– Et à la bibliothèque DIRA, au troisième étage de l’édifice (les anars occupent l’endroit depuis les années 1970), tu peux emprunter les livres, sur un système de confiance. C’est de l’éducation populaire. J’ai passé une heure avec quatre anars qui m’ont parlé à la fois d’action directe et de célébrer les différences. Ils m’ont montré un livre sur Gandhi, un non-violent, et un autre qui s’intitule Comment la non-violence protège l’État. Avec la montée de l’extrême droite un peu partout dans le monde, les anars sont un contre-pouvoir nécessaire. Et dis-toi que les livres qu’ils vendent ou prêtent, comme 1984, d’Orwell, sont interdits dans les bibliothèques publiques de certains États chez nos voisins du Sud. J’ai même jasé avec Shawn, un bénévole youtubeur (The Canvas) qui me faisait remarquer que les anars sont des archivistes dans l’âme et que tout est classé par ordre alphabétique et non dans le chaos.

« Je tiens des anarchistes la conviction que ma liberté grandit avec la vôtre. Le silence pèse aussi ; il se répand comme une rumeur. »


Valérie Lefebvre-Faucher, revue «Liberté», hiver 2026

 

– Tu as acheté des livres ?

– Oui, entre autres Désobéir, de Henry David Thoreau, qui refusait de payer ses impôts au XIXe siècle. Ils ont aussi plein de zines payants ou gratuits, sur tes droits en cas d’arrestation, comment amorcer une correspondance avec un prisonnier (Lettres vers la prison), des « Chroniques buissonnières », un journal à la « parution irrégulière » de la « résistance férale à la société techno-industrielle ».

– « Férale » ?

– Je ne connaissais pas le mot non plus. Des espèces domestiques retournées à l’état sauvage. Comme si Julot rechoisissait la ruelle.

– Je ne crois pas qu’il va être d’accord, mon p’tit Julot. Il s’est embourgeoisé depuis la SPCA.

– Peut-être. Mais les chats sont foncièrement anars, sans Dieu ni maître.


Josée Blanchette, Le Devoir, 5 décembre 2025.

Photo: Orit Matee / Unsplash

Lisez l’original ici.

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