L’Amérique identitaire

Publié le 27 octobre 2021, dans Revue de presse

Chris Hedges dresse le portrai de l’ultradroite chrétienne américaine, complotiste et prête à en découdre avec les institutions du pays.

Embarqués sur le Mayflower en 1620 pour le Nouveau Monde, les pilgrim fathers, les ancêtres pèlerins, sont les pères fondateurs de l’Amérique qui se rebellera un siècle et demi plus tard contre la couronne britannique. Une fois émancipés, ces nouveaux Américains allaient s’étendre vers l’Ouest et dominer tout le territoire, jadis possédé par les nations indiennes. Le roman national américain est fondé sur cette double identité du puritain prosélyte et du pionnier conquérant. Bible dans une main et gun dans l’autre, tel se verrait l’archétypal Américain d’ascendance anglo-saxonne. Car blanche et chrétienne a été à l’origine l’Amérique, et blanche et chrétienne se doit-elle, selon cette vision fantasmée, de demeurer. Les vagues successives d’immigration d’abord d’Europe, mais aussi d’Amérique latine, d’Asie, et bien sûr la présence des descendants des esclaves noirs originaires d’Afrique, sans compter les peuples autochtones toujours là, contredisent et modifient la démographie rêvée de certains Blancs américains. Il n’y a pas que de ce côté-ci de l’Atlantique que la hantise du grand remplacement échauffe les esprits. Cette Amérique-là avait eu son président, Donald Trump, qui se présenta l’année dernière à sa réélection et perdit. On a vu comment la frange la plus extrême a réagi à l’alternance. Mais l’épisode glaçant de l’attaque du Congrès n’aura été que le symptôme d’un mal qui gangrène l’oncle Sam depuis longtemps et qu’analyse Chris Hedges dans son essai Les fascistes américains. Parue aux Etats- Unis en 2007, l’anatomie de l’ultradroite que livre le journaliste et ancien correspondant de guerre en Irak aura été clairvoyante et n’en est pas moins valable pour comprendre aujourd’hui les mouvements antisystème et complotistes, prêts à en découdre avec la démocratie. Fils de pasteur presbytérien et lui- même pasteur, Hedges ausculte au plus près ce fascisme américain si lié à la religion mais qui n’a de chrétien que le nom. S’appuyant sur la Genèse où Dieu enjoint à l’homme de dominer la terre, le «dominionisme» ou théologie de la domination «se drape dans le manteau de la foi chrétienne et le patriotisme américain» et «cherche à politiser la religion». Présents partout dans les médias, TV, radio, Internet, ils tentent d’influer sur le vote et de disséminer des fake news. Du «désespoir et [de la] compensation morale» à «1’esprit de croisade» et à «l’Apocalypse à venir», en passant par la conversion et le culte de la masculinité (racisme et homophobie sont les deux mamelles de cet évangélisme identitaire), Chris Hedges passe en revue les différentes étapes de ce chemin de croix gammée. La grande force de ce mouvement, souligne l’auteur, étant paradoxalement la vertu qui l’anime: «ses membres ne font pas le mal pour le mal. Ils font le mal pour créer un monde meilleur.» Dans leurs rêves. Notre cauchemar.

Sean Rose, Livres Hebdo, no 14, novembre 2021