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Portrait photo de Christophe Allaire Sévigny.
14 décembre 2025

La trahison de l’école publique

Christophe Allaire Sévigny a reçu cette semaine le prix Pierre-Vadeboncœur remis par la CSN pour son premier essai, Séparés mais égaux – Enquête sur la ségrégation scolaire au Québec.

 

« J’ai écrit ce livre parce que je voulais engager une discussion et un examen de conscience sur notre rapport à l’éducation et l’école québécoise », explique l’auteur, aussi professeur de sociologie au cégep de Sherbrooke. « Recevoir ce prix-là, c’est comme si ça venait valider la démarche. C’est une reconnaissance de l’importance de l’enjeu. »

Quand on n’a pas d’enfant, comme moi, on n’a pas vraiment vu de l’intérieur l’évolution ou la régression de notre système d’éducation. Ce qui ne m’empêche pas de me sentir très concernée par cet aspect fondamental de notre société. J’ai donc été fâchée tout le long de ma lecture de cet essai où j’ai découvert un système d’éducation devenu un champ de bataille, où l’obsession de la performance (et des foutus palmarès) fait grimper l’anxiété chez les enfants dès le primaire, en plus d’être injuste envers les moins privilégiés. Une véritable trahison des idéaux de l’éducation publique voulue par le rapport Parent, ce que confirme l’un de ses architectes, Guy Rocher, que Sévigny a pu interroger avant sa mort. « On revient à une société qui accepte les inégalités, comme c’était le cas en 1950, affirme-t-il dans le livre. Une société qui accepte qu’une partie de la population moins favorisée, qu’elle soit “de souche” ou immigrante, n’ait pas les mêmes chances. »

Séparés mais égaux commence par une scène aberrante : des élèves du programme dit régulier regardent ceux du programme sport-études s’amuser dans des installations d’hébertisme auxquelles ils n’ont pas droit. Deux catégories d’élèves dans une même école, donc. « Les élèves en sports-études et les autres, qui sont “en rien”, résume l’essayiste. Aux premiers, l’école offre des infrastructures sportives, des horaires souples, des trophées, des tournois, des fêtes ; aux seconds, des classes, des toilettes et une tape dans le dos une fois de temps en temps. »

Ce que l’auteur illustre ainsi est la séparation des élèves selon leurs parcours scolaires au secondaire, dans un système où « 60 % des élèves fréquentent l’école publique ordinaire, 21 % l’école privée et 19 % les programmes pédagogiques particuliers (PPP) de l’école publique ». Cette fameuse « école à trois vitesses », expression que Christophe n’aime pas utiliser, lui préférant le terme ségrégation. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, puisque les élèves du « régulier » et les élèves des PPP peuvent faire tout leur secondaire sans jamais se fréquenter.

«C’est une question de séparation et d’inégalités. L’école est devenue une espèce de produit de consommation et de distinction sociale. On fuit l’autre dans les classes alors que ça devrait être le lieu où l’on se rencontre.»

Christophe Allaire Sévigny

 

Séparés mais égaux est un livre de vulgarisation très limpide sur le phénomène, qui ne fait pas la morale, et c’est pourquoi il est très efficace. On ne va pas reprocher aux parents de vouloir le meilleur pour leurs enfants – ceux de Christophe Allaire Sévigny sont dans des programmes sélectifs. Mais il veut susciter un malaise qui fera réfléchir. Car dans cette course à la performance où l’on accepte les inégalités, est-ce que le bien commun est servi ? Bien sûr que non.

«L’ensemble de nos choix individuels crée une situation problématique. C’est un piège social. Je pense qu’on arrive à la limite de ce système-là, et la prise de conscience doit être collective et politique, elle ne peut pas être individuelle. Le rappeur Ice-T disait dans une chanson : “don’t hate the player, hate the game”.»

Christophe Allaire Sévigny

 

Comment en est-on arrivé là ? Christophe Allaire Sévigny rappelle que le ver était dans le fruit lors de la commission Parent. « L’Église sentait qu’elle perdait la mainmise sur l’éducation, on a évoqué la liberté de choix des parents pour maintenir l’enseignement privé subventionné afin de permettre aux parents de différentes confessions religieuses d’offrir à leurs enfants des établissements conformes à leurs convictions. Mais pas très longtemps après, c’est surtout devenu l’idée de la liberté tous azimuts. C’est le passage de la foi envers l’Église vers la foi envers le marché. »

La liberté de choix, c’est aussi ce qu’on a utilisé aux États-Unis pour perpétuer la ségrégation raciale, faut-il le rappeler. Selon le Mouvement l’école ensemble, l’école québécoise serait la plus inégalitaire au Canada. En Ontario, par exemple, le réseau privé n’est pas subventionné et l’école publique ne fait pas de sélection. « La majorité des familles payent par leurs taxes et leurs impôts des écoles et des programmes d’élite qui permettent à une minorité des jeunes Québécois d’étudier à l’écart des autres », lit-on dans Séparés mais égaux. « Les petits salariés, pour le dire brutalement, financent leur propre exclusion sociale. »

« Qu’est-ce qu’il y a de plus triste que de ne pas pouvoir passer avant les autres à l’urgence quand on a de l’argent ? », me dit ironiquement Christophe. « Le privé vient répondre à cette capacité d’une certaine élite de se payer des choses et de se distinguer. Mais le problème avec l’éducation, c’est que ce n’est pas un service comme les autres. C’est l’institution centrale d’une société qui permet l’intégration. Le socle civique. C’est là que se construit la citoyenneté, le vivre-ensemble. »

Bref, si les élèves sont égaux devant la loi, ils sont séparés dans les écoles, ce qui ne donne pas une belle image de notre système d’éducation. « Si l’école ne joue plus son rôle, on s’en va tout droit dans le mur, croit Christophe Allaire Sévigny. On le connaît, le mur ; c’est l’augmentation des inégalités, la fragmentation, la polarisation. Je ne pense pas qu’on peut se permettre ça comme petite société francophone en Amérique du Nord. »

Extrait

« L’étiquette “élève du régulier” n’est pas neutre. Elle vous colle à la peau comme un stigmate, dirait le sociologue Ervin Goffman. Être un “régulier”, c’est avoir une identité sociale négative dans l’école. C’est être un ou une élève “ordinaire”, au contraire des autres qui, eux, ont le sentiment d’être extraordinaires. Être “en rien” est un verdict que la société pose sur vous. C’est aussi l’aperçu d’un destin. »

Qui est Christophe Allaire Sévigny ?

  • Christophe Allaire Sévigny est sociologue et professeur au cégep de Sherbrooke.
  • Il est le créateur du balado Distances sociales.
  • Séparés mais égaux est son premier livre, qui vient de recevoir le prix de l’essai Pierre-Vadeboncœur.

Chantal Guy, La Presse, 14 décembre 2025.

Photo: PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

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