«La tête dans le mur»: voyage au pied du mur sacré de l’évangile MAGA
Le journaliste Émilien Bernard a voulu explorer la frontière États-Unis–Mexique, ses habitants et leur repli.
Du Pacifique jusqu’à l’Atlantique, le journaliste et auteur français Émilien Bernard a sillonné le « Saint Mur » de l’évangile MAGA au moment où Donald Trump filait vers son deuxième séjour à la Maison-Blanche. Dans La tête dans le mur, deuxième opus d’un travail sur les frontières commencé avec Forteresse Europe, il raconte son périple états-unien, mais surtout une société qui a fait le choix du repli sur elle-même.
Stylo dans une main et bouteille de mezcal dans l’autre, Émilien Bernard a longé pendant la dernière campagne présidentielle le gigantesque serpent de fer et de barbelés planté à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Un rempart dont l’édification a commencé sous Bill Clinton lors de l’entrée en vigueur d’un accord de libre-échange nord-américain « qui donnait libre cours aux forces du marché entre les deux pays ». « Passez marchandises, trépassez humains », résume, lapidaire, ce collaborateur du Canard enchaîné et du magazine de gauche CQFD.
« J’ai observé, aux États-Unis, un pays qui se déplace de plus en plus vers l’extrême droite et qui se cherche des boucs émissaires », raconte Émilien Bernard. « Face à la multiplication des milliardaires qui amassent des fortunes complètement indécentes, les médias, les réseaux sociaux et les politiques se focalisent sur la figure de l’envahisseur venu d’ailleurs, qui finit par devenir l’incarnation et la cause du malheur ambiant. »
Dans la banlieue morne de San Diego, par exemple, « le genre de coin qui concentre immeubles de bureaux, boîtes de recouvrement de cautions judiciaires et résidences ternes dupliquées à la truelle », lui et sa compagne de voyage, Alicia, font une plongée sous psychotrope au cœur d’un rassemblement MAGA.
La réalité dépassait leurs hallucinations : au moment où les appels à protéger les États-Unis d’une « prétendue invasion prête à prendre d’assaut le pays » recevaient des ovations, Émilien Bernard, lui, se pensait revenu au Moyen Âge. « S’ils pouvaient jeter de l’huile bouillante sur les migrants depuis le haut des murs, ils le feraient », écrit en forme de caricature le journaliste. « Le rempart devient une mise en scène par l’État de sa propre puissance et de sa capacité à protéger le territoire d’une prétendue invasion qui ne se base absolument sur rien, à part sur des calculs électoraux. »
Alicia au pays de la folie trumpiste
Digne héritier du journalisme gonzo biberonné à la contre-culture et à la littérature, l’auteur pose dans son ouvrage un regard décapant qui érafle tous les vernis, à commencer par le sien. Pétri par le doute et un vague à l’âme imbibé d’un cocktail d’alcool et de tramadol, Émilien Bernard trempe sa plume dans le vitriol pour dessiner, au fil de son voyage, le portrait d’une Amérique en train de pourrir à l’ombre de son mur.
« J’avais l’idée de dévoiler les masques, de soulever le tapis, de grattouiller un peu ce qui se cache derrière la propagande qui entoure la figure absolument démente, un peu ogresque de Donald Trump », explique Émilien Bernard au Devoir. « Il y a quelques références à Alice au pays des merveilles dans le livre : ça renvoie à cette impression de tomber dans un terrier où tout est inversé, tout est un peu fou, où le délire trumpiste a remplacé les merveilles. »
Son périple l’amène des deux côtés de la frontière : au nord, il côtoie de près la prédation de la meute MAGA, une foule d’hommes à la virilité ostentatoire et de femmes à la figure botoxée, armée jusqu’aux dents et fervente d’un Jésus plus « bonhomme à gros flingue » que « hippie miséricordieux ». Dans une langue qui multiplie les claques, l’auteur sait aussi témoigner de sa sensibilité à l’égard des quidams, souvent issus des classes désœuvrées, qui confient leur salut à un messie milliardaire — « un ogre parmi d’autres », selon l’auteur, et « le symbole d’une épidémie mondiale qui s’orne d’éructations protofascistes assumées ».
« J’avais l’idée de dévoiler les masques, de soulever le tapis, de grattouiller un peu ce qui se cache derrière la propagande qui entoure la figure absolument démente, un peu ogresque de Donald Trump. »
Émilien Bernard
« J’essaie de montrer le ridicule chez les notables tout en essayant de m’interroger sur les raisons qui poussent les gens lambda dans les bras de ce mouvement », souligne Émilien Bernard. « Si plus de la moitié des Américains sont prêts à voter pour cette figure qui nous paraît absurde vue de loin, c’est qu’il y a eu tout un travail de propagande de la part du camp Trump. Il y a aussi eu, de l’autre côté, plus de 50 ans d’abandon des classes populaires par le Parti démocrate. Ces gens-là ne sont pas plus débiles que nous : ils ne savent tout simplement plus vers qui se tourner. »
Au sud, Émilien Bernard va à la rencontre des proies de la meute MAGA, soit ces « hordes » fantasmées « de violeurs et de meurtriers franchissant la frontière quotidiennement, beaucoup ayant en outre l’outrecuidance de passer avec femmes et enfants ». À Tijuana, il constate entre autres la vulnérabilité des exilés refoulés, qui sont pris en étau entre les cartels et les riches gringos qui débarquent en trombe pour se gaver de drogues et de chair bon marché.
Lucioles dans la noirceur
Sous la violence des uns et la misère des autres, le journaliste déterre quelques bribes de lueur en rencontrant des « gens qui ne baissent pas les bras » et, surtout, qui tendent la main aux plus démunis. Un squat de Tijuana, le cœur révolté d’une militante états-unienne et les bidons d’eau que de bons samaritains éparpillent dans le désert de l’Arizona pour abreuver les migrants constituent autant d’oasis d’entraide et d’humanité dans des États-Unis de plus en plus emmurés sur eux-mêmes.
« Il y a une beauté de voir que, dans cette société ultraviolente, il y a des lucioles qui s’organisent, qui se bougent, qui ouvrent des centres sociaux et qui essaient d’améliorer un peu la situation des personnes qui souhaitent aller aux États-Unis », observe Émilien Bernard. « Il n’y a pas que la désolation et la folie dans cette Amérique un peu irrespirable : il y a aussi cette bonté. »
Le voyage n’aboutira finalement jamais sur les rives du golfe du Mexique. Parti faire un reportage sur l’appareil de répression migratoire déployée par l’Oncle Sam, Émilien Bernard en a lui-même fait les frais. Terminus : une prison d’El Paso où l’auteur, derrière les grillages, devient à son tour un refoulé de la frontière.
« J’ai vécu la victoire de Trump en centre de rétention dans un dortoir de 60 personnes — et c’était très étonnant de voir que 90 % des personnes étaient latinos, donc d’Amérique centrale, et que la plupart étaient pour Trump », souligne-t-il.
Coup de pied bien envoyé dans le confort et l’indifférence de l’Occident à l’égard de la misère du Sud global, La tête dans le mur livre un avertissement fort bien tourné contre l’embastillement des sociétés. « Les obstacles dressés ne dissuadent pas les volontés d’exil. Ils les rendent seulement plus dangereuses », rappelle l’auteur.
Sébastien Tanguay, Le Devoir, 16 février 2026.
Photo: Olivier Touron / Agence France-Presse. Le mur à la frontière américano-mexicaine, vu depuis Nogales, en Arizona.
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