La ségrégation tranquille de l’école québécoise
« Nous vivons séparés, mais demeurons égaux. » Cette phrase, qui servait jadis à justifier la ségrégation raciale dans le sud des États-Unis, résonne aujourd’hui dans les corridors de nos écoles québécoises. Tel est le constat du sociologue Christophe Allaire Sévigny, auteur du livre Séparés mais égaux (Lux Éditeur, 2025). Son diagnostic est sans détour : le système d’éducation québécois souffre d’un mal grave, mais évitable — la ségrégation scolaire.
Égaux en droit, les élèves québécois sont pourtant séparés dans les faits. Subventions publiques au privé, programmes sélectifs dans le réseau public, choix scolaire fondé sur la performance : autant de mécanismes qui, selon l’auteur, divisent les enfants selon leur origine sociale et fragilisent la cohésion du Québec tout entier.
Nommer la ségrégation pour la rendre visible
Le mot « ségrégation » n’est pas anodin. Il choque, et c’est voulu. Christophe Allaire Sévigny l’emprunte à l’histoire américaine pour secouer les consciences. « On proclame l’égalité des élèves devant l’école, mais, dans les faits, il y a une ségrégation », explique-t-il. Le Québec, dit-il, vit une « ségrégation tranquille » : elle n’est pas raciale, mais sociale et institutionnelle.
Le sociologue rappelle que Guy Rocher, déjà dans les années 1990, mettait en garde contre cette dérive d’un système à deux vitesses. Aujourd’hui, le constat est encore plus alarmant. « La ségrégation est devenue structurelle », affirme-t-il. Les mécanismes qui la produisent sont ancrés dans la logique même de gestion de l’État : subventions, sélection, concurrence. L’école, censée être un espace commun, est désormais un marché.
Quand l’État organise l’inégalité
« On finance l’exclusion », résume sèchement l’auteur. Le gouvernement du Québec finance les écoles privées à hauteur de 60 % des subventions par élève allouées aux écoles publiques. Les écoles privées bénéficient également d’autres subventions et programmes de soutien, ce qui porte la contribution de l’État à environ 75 % du financement par élève.
Mais le problème ne s’arrête pas là. L’État favorise aussi la fragmentation du réseau public en multipliant les programmes sélectifs : sports-études, arts-études, programme d’éducation international, concentrations sciences. Les parents qui le peuvent s’y ruent, convaincus de « choisir le meilleur » pour leur enfant. Les autres restent dans les écoles dites « régulières », souvent laissées à elles-mêmes.
Le gouvernement va même plus loin, en encourageant indirectement cette dynamique. Une mesure récente offre 300 $ de subvention aux parents dont l’enfant est inscrit à un programme particulier. Un geste symbolique, mais révélateur : l’argent public soutient l’idée que la réussite passe par la sélection, non par la mixité.
« Pas de données, pas de problèmes », ironise Christophe Allaire Sévigny. En abolissant le mandat du Conseil supérieur de l’éducation qui étudiait la ségrégation scolaire, Québec s’assure de ne plus avoir à en rendre compte. La suppression des commissions scolaires a aussi privé le système d’un contre-pouvoir démocratique capable de défendre la cohésion du réseau.
« L’État choisit de ne pas voir, car la ségrégation arrange les parents privilégiés, les écoles sélectives et les gouvernements qui défendent une vision superficielle de la performance au détriment d’une réelle excellence collective. »
Une école fragmentée, une société fragilisée
Les conséquences ne se mesurent pas seulement en taux de réussite, mais en fractures sociales. Les écoles publiques dites « ordinaires » concentrent aujourd’hui les élèves les plus vulnérables : enfants issus de milieux défavorisés, élèves allophones, jeunes en difficulté d’apprentissage. Dans les grandes villes comme Montréal, la carte scolaire ressemble à une carte de classes sociales.
Cette ségrégation nuit à la mixité, à l’apprentissage du vivre-ensemble et à la mission intégratrice de l’école québécoise. Christophe Allaire Sévigny cite les travaux de Maryse Potvin, qui observe une tendance similaire en France : la ségrégation scolaire y a contribué à la montée du repli identitaire et à l’érosion du sentiment de communauté.
Au Québec, le danger est moins visible, mais bien réel. « L’école devient un miroir des inégalités, non un rempart contre elles », avertit le sociologue.
Le paradoxe est criant : le Québec se targue d’avoir un modèle d’intégration linguistique et républicain, mais il n’offre plus un espace commun de socialisation à ses enfants. Comment prétendre construire une société égalitaire si les élèves ne se côtoient même plus?
Du clergé au marché : une liberté détournée
Pour comprendre ce glissement, Christophe Allaire Sévigny remonte à la Révolution tranquille et à la Commission Parent. « Le clergé voit qu’il va perdre ses privilèges en éducation, mais il a encore assez de pouvoir pour imposer un certain nombre de choses. Ils vont écrire le préambule du projet de loi 60, dans lequel ils vont stipuler que les parents ont le droit de choisir une école selon leurs convictions et que l’État doit subventionner ces écoles-là pour permettre le choix des parents. »
Dans les années 1980 et 1990, sous l’influence des idées néolibérales, cette logique du choix s’est imposée comme une évidence. L’école est devenue un produit à consommer. Des réformes menées sous Pauline Marois, puis sous les gouvernements libéraux et caquistes, ont consolidé ce virage.
« On ne parle plus d’une école publique, mais d’un réseau éclaté, concurrentiel, où les établissements se battent pour attirer les “bons” élèves. »
Or, rappelle le sociologue, la mission de l’école publique n’est pas de sélectionner, mais de rassembler. Sa force historique tenait à la mixité sociale, à la rencontre entre enfants de tous horizons. La perdre, c’est miner le socle démocratique du Québec moderne.
Repolitiser l’école
Pour briser cette logique, il ne suffit pas de réformer la gestion. Il faut, selon Christophe Allaire Sévigny, repolitiser l’école. La question de l’égalité ne peut être laissée aux technocrates ni aux économistes : elle relève d’un choix collectif. « L’école, c’est un projet de société », rappelle-t-il. Or, depuis trop longtemps, les décisions qui la concernent sont prises à huis clos, sans débat public.
L’auteur appelle à un nouvel examen collectif, une sorte de Commission Parent 2.0 qui repenserait le système à la lumière des réalités actuelles : immigration, technologies, diversité sociale, écarts régionaux.
Mais il reconnaît qu’un tel chantier suppose d’abord un geste courageux : « Il faut intensifier le malaise. » Autrement dit, nommer le problème, le rendre visible, et refuser la complaisance du statu quo.
Pour une école qui rassemble
Séparés mais égaux est un livre qui dérange, mais il est nécessaire. Il oblige à regarder l’école autrement : non plus comme un terrain de compétition, mais comme le dernier lieu où la société québécoise peut se rencontrer.
L’auteur ne condamne pas les parents qui cherchent le meilleur pour leurs enfants ; il dénonce plutôt un système qui récompense la fuite plutôt que la solidarité.
Au fond, le message de Christophe Allaire Sévigny est simple et puissant : « Une société qui sépare ses enfants n’a plus d’avenir commun. »
C’est une vérité que le Québec devra tôt ou tard affronter, s’il veut continuer à se dire à la fois égalitaire et démocratique.
Luc Allaire, L’Aut’ Journal, 21 octobre 2025.
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