La politique de l’émotion
Faut-il éteindre sa télé pour penser les tourments du monde ? Ma question est réductrice, j’en conviens, car le petit écran n’est pas le seul médium dans lequel le regard critique et raisonné sur le monde a été largement supplanté par l’exploitation des états affectifs intenses.
Anne-Cécile Robert, La stratégie de l’émotion, Lux, 2025.
Christian Le Bart, La politique à l’envers. Essai sur le déclin de l’autonomie du champ politique, CNRS Editions, 2024.
Faut-il éteindre sa télé pour penser les tourments du monde ? Ma question est réductrice, j’en conviens, car le petit écran n’est pas le seul médium dans lequel le regard critique et raisonné sur le monde a été largement supplanté par l’exploitation des états affectifs intenses.
Dans La stratégie de l’émotion (Lux), la journaliste Anne-Cécile Robert déplore cette « invasion de l’espace social par les affects » et le fait que la « machine médiatique (ait) réduit tout positionnement politique à un ressenti » ; d’où la place prise dans les informations quotidiennes par les faits divers (qui font diversion, comme le disait Bourdieu), cette manne pour les chaînes d’info en continu. L’autrice s’intéresse donc au rôle joué par l’émotion dans le système médiatique actuel, des marches blanches à l’héroïsation des victimes, en passant par les querelles mémorielles ou le traitement des procès judiciaires. Ce qui est mis de côté au profit du spectaculaire et du lacrymal, c’est l’esprit critique, le temps qui permet de penser l’événement et de lui donner sa pleine dimension politique et sociale. Mais voilà, comme l’écrit Anne-Cécile Robert, « face aux souffrances sociales et à un avenir inquiétant, l’émotion fait du bien » ; d’autant que « s’émouvoir est plus simple que penser » Elle permet à chacun de nous de communier l’espace d’un moment alors que le monde néolibéral dans lequel nous baignons valorise à l’inverse le chacun pour soi.
« La politique n’est plus tout à fait (voire plus du tout) ce qu’elle était ». C’est par ces mots que s’ouvre le livre du politiste Christian Le Bart La politique à l’envers. Essai sur le déclin de l’autonomie du champ politique publié par CNRS Editions. S’appuyant notamment sur les écrits des politiciens eux-mêmes, Christian Le Bart s’intéresse aux nouveaux rapports que les hommes politiques tentent de nouer avec les électeurs, à l’heure où les partis sont délégitimés, où les élus sont perçus comme des opportunistes et des technocrates, éloignés du commun des mortels et de leurs préoccupations quotidiennes. Etre un professionnel de la politique (longtemps gage de sérieux) ou exposer ses fonds de culotte éprouvés par les bancs de l’ENA sont devenus contre-productifs puisque les temps sont à la démocratie participative et à la valorisation de l’entrepreneur, digne représentant de la société civile dont on attend (depuis des lustres) qu’il renouvelle un exercice du pouvoir tenu jusqu’alors par une élite se pensant comme une caste. Cette « aristocratie naturelle, fondée sur le talent et la vertu, qui semble destinée au gouvernement des sociétés » (Thomas Jefferson) est donc poussée à proposer une « image de soi mettant en valeur les signes d’extériorité par rapport au champ politique » : le « professionnel de la politique » doit s’émanciper de son milieu, se renouveler et se faire « people », accepter de se mettre en scène avec conjoint, enfants et animaux domestiques, l’important étant d’être « authentique » ; le programme doit s’effacer devant la vision portée par le candidat charismatique ; le parti doit se faire mouvement, « outil au service d’un leader » et d’ailleurs, une adhésion temporaire et à vil prix permet à tout un chacun de choisir son candidat, privilège jusqu’alors des adhérents.
Christian Le Bart voit dans la phase actuelle se déployer ce qu’il appelle un « populisme ordinaire » où des politiciens jouent la carte de l’extériorité radicale par rapport à la classe politique (…) surfent sur la demande de démocratie directe (et se) mettent en scène en leader », émancipé de la caste politicienne. Tout changer pour que rien ne change, en somme, l’important étant que le citoyen y croit, une fois tous les cinq ans…
Christophe Patillon, Mediapart, 22 janvier 2026.
Lisez l’original ici.