La part maudite de notre abondance
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Nous déposons nos sacs au bord du chemin, puis nous n’y pensons plus. Le monde peut continuer : le trottoir est propre, le regard lavé, la mauvaise conscience provisoirement emballée. C’est précisément dans cet angle mort que Simon Paré-Poupart installe son livre. Ordures ! Journal d’un vidangeur ne parle pas seulement des déchets, mais de tout ce que notre civilisation confie à d’autres mains pour ne plus avoir à le voir : le poids des sacs, la puanteur, les blessures, les cadences, l’humiliation sociale, mais aussi la fierté, l’énergie, la drôlerie et parfois la beauté paradoxale d’un métier tenu dans l’ombre.
Paré-Poupart sait de quoi il parle. Depuis vingt ans, il ramasse les ordures ; il estime avoir charrié près de 70 000 tonnes de déchets, expérience qui a façonné sa manière de regarder la société. Le vidangeur n’est pas ici une figure pittoresque ou un prétexte sociologique : il est celui qui, jour après jour, empêche matériellement le monde propre de s’écrouler sous son propre trop-plein.
Le livre tient à la fois du récit d’apprentissage, du journal de métier, de la galerie de portraits et de l’essai social. On y croise des hommes cabossés, hâbleurs, poqués, violents parfois, attachants souvent, dont les surnoms semblent sortis d’une épopée de fond de cour : Spandex, Ti-Chris, Beaujeunehomme, Frank le Coureur. Paré-Poupart ne les idéalise pas. Il les regarde avec une tendresse sans angélisme, une lucidité fraternelle, comme on regarde ceux dont on connaît à la fois la misère, la force et les dérapages.
L’une des grandes qualités d’Ordures ! est de tenir ensemble le concret et le moral. Le concret : les sacs trop lourds, les clous, le jus de vidange, les corps usés, les nuits de collecte, les entreprises, les sous-traitants, les combines. Le moral : ce que nos déchets disent de nous, de notre consommation, de notre désir d’effacement, de notre croyance enfantine à la disparition magique. Le recyclage lui-même, abordé dans le livre avec une réjouissante acidité, n’en sort pas indemne : moins salut que système de bonne conscience, moins abolition du gaspillage que gestion acceptable de sa perpétuation.
La langue participe pleinement de cette force. Elle est québécoise, orale, rugueuse, traversée de sacres, mais jamais relâchée dans sa pensée. Paré-Poupart peut passer d’une scène presque burlesque à une réflexion sur Bataille, Hugo ou Graeber sans que la référence paraisse plaquée. Il ne « fait » pas intellectuel au milieu des vidanges ; il pense depuis elles. Et c’est cette position, rare, qui donne au livre sa justesse : la pensée ne descend pas sur le réel, elle remonte de la benne.
On pourra trouver certains passages appuyés, parfois volontairement chargés en noirceur, comme si l’auteur voulait forcer le lecteur à ne pas détourner trop vite les yeux. Mais cette insistance fait partie du geste même du livre. Ordures ! veut réintroduire du visible là où notre confort exige de l’invisibilité. Il rappelle que la propreté sociale repose sur une délégation du sale, et que ceux qui s’en chargent portent, au sens le plus physique du terme, la part maudite de notre abondance.
Sous son titre coup de poing, Ordures ! est donc un livre plus subtil qu’il n’en a l’air : rude, drôle, intelligent, incarné, parfois poignant. Un livre sale au meilleur sens du mot : non parce qu’il se complairait dans l’ordure, mais parce qu’il refuse de parfumer ce que nous produisons, jetons, oublions — et que d’autres ramassent pour nous.
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Patrick Corneau, Le Lorgnon mélancolique, 30 mai 2026.
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