«La Liberté ou rien»: sur la pensée d’Emma Goldman

Publié le 3 octobre 2021, dans Revue de presse

Avec La Liberté ou rien, les éditions Lux nous proposent de nous replonger dans la pensée d’une intellectuelle et anarchiste russe passée à la postérité, Emma Goldman. Durant sa vie, cette activiste politique libertaire s’est opposée au capitalisme, au mariage, aux inégalités, à la prison, au puritanisme, au militarisme, à l’Église, mais aussi aux dérives du communisme.

« L’institution du mariage fait de la femme un parasite, une subalterne. Elle la rend inapte à la lutte pour la vie, anesthésie sa conscience sociale, paralyse son imagination, puis lui impose sa bienveillante protection qui n’est en réalité qu’un piège, un simulacre de caractère humain. » Aux yeux d’Emma Goldman, le mariage, fruit d’une tradition sociale et religieuse, constitue un échec sur toute la ligne : il enfermerait les femmes dans un foyer-prison, les cantonnerait à la servitude, se montrerait le plus souvent étranger à tout amour. Pis, il s’apparenterait à un contrat en vertu duquel la femme renonce à son indépendance et ses aspirations, et consent à s’offrir à son époux, en échange d’une protection financière. L’intellectuelle russe s’intéressait de près à la société dans son ensemble : un jugement tout aussi radical se porte ainsi sur le puritanisme (hypocrisie empêchant les individus de s’épanouir) ou sur le capitalisme (aliénant les travailleurs tout en peinant à assouvir leurs besoins les plus élémentaires). Retenons cette citation : « L’obscurantisme et la médiocrité dictent notre conduite, refoulent l’expression naturelle de nos sentiments et étouffent nos instincts les plus nobles. Le puritanisme du XXe siècle n’est pas moins l’ennemi de la liberté et de la beauté que lorsqu’il a touché terre à Plymouth Rock. Il réprime nos sentiments les plus profonds comme s’ils étaient répugnants et honteux. Ignorant totalement le véritable rôle des émotions humaines, il est lui-même l’artisan des vices les plus innommables. »

La Liberté ou rien est un formidable recueil pour qui entend s’éveiller à la pensée d’Emma Goldman. Préfacé par Francis Dupuis-Déri, l’ouvrage comporte une introduction générale résumant très clairement le parcours et les positions de l’intellectuelle, avant d’offrir au lecteur une quinzaine de ses textes. Elle y pourfend l’Amérique capitaliste et puritaine, défend le syndicalisme à la française, regrette le patriotisme idiot et le militarisme mortifère, mais surtout s’éprend de liberté page après page. À ses yeux, la Prohibition est « une farce monumentale » et l’armée « le déclin de la liberté et le pourrissement de tout ce qu’il y a de mieux dans [son] pays ». Dans un texte consacré à l’anarchisme, la libertaire Emma Goldman écrit ces phrases édifiantes : « La loi naturelle est cette part de l’homme qui s’affirme librement et spontanément, sans contrainte extérieure, en harmonie avec les besoins de la nature. Par exemple, la nécessité de se nourrir, le plaisir sexuel, le besoin de lumière, d’air, d’exercice physique sont des lois naturelles. Mais leur expression ne nécessite ni machine gouvernementale, ni trique, ni fusil, ni menottes, ni prison. Obéir à de telles lois – à supposer qu’il s’agisse d’obéissance – ne requiert que spontanéité et que l’occasion se présente. Le terrible arsenal de force, de violence et de coercition grâce auquel les gouvernements assurent leur pérennité prouve amplement que leur maintien au pouvoir ne résulte en rien de ces facteurs harmonieux. »

Si elle a formulé des prémonitions justes sur la prostitution ou l’évolution des mariages (qui aboutissent de plus en plus à des divorces), si elle a su défendre les femmes libres devant ceux qui les qualifiaient avec mépris de George Sand, Emma Goldman a également exprimé des positions plus discutables, que le recul historique nous oblige à mentionner. Sur le droit de vote des femmes, elle se montre des plus sceptiques. « On peut dire que, connaissant ses terribles redevances à l’égard de l’Église, de l’État et du foyer conjugal, la femme réclame le suffrage pour se libérer. Cela peut être vrai pour quelques-unes d’entre elles, mais la majorité des suffragistes rejettent totalement un tel blasphème. Elles insistent au contraire sur le fait que le suffrage fera d’elles de meilleures chrétiennes et de meilleures gardiennes du foyer, des citoyennes à part entière. Le suffrage n’est ainsi qu’un moyen de renforcer l’omnipotence des dieux que les femmes servent depuis la nuit des temps. » Sur les Juifs, elle tient des propos essentialisants, en évoquant notamment une prétendue « psychologie juive ». De pareilles réserves peuvent apparaître çà et là, mais ne doivent pas masquer l’essentiel : Emma Goldman voyait avec lucidité toutes les manifestations d’une société malade. Marquée par l’affaire Alexandre Berkman-Henry Clay Frick, elle se disait horrifiée par l’exploitation éhontée des travailleurs, lesquels vivaient le plus souvent dans le dénuement. Elle se battait pour que chacun puisse se réaliser et s’épanouir, ne marginalisant personne, ni l’homosexuel, ni le libertin, ni la prostituée. Francis Dupuis-Déri rappelle d’ailleurs dans sa préface qu’Emma Goldman œuvra comme infirmière auprès de prostituées à New York.

Anticléricale, non conformiste, aussi attachée à la liberté amoureuse qu’opposée au gouvernement (décrit comme spoliateur, liberticide ou encore belliqueux), Emma Goldman était intellectuellement proche de Pierre Kropotkine, Alexander Berkman ou encore Michel Bakounine. Elle a tôt critiqué la dictature bolchévique, mais a continué à défendre le syndicalisme révolutionnaire et les coopératives de travailleurs. Par la vision lucide et transversale qu’elle a portée sur son époque,
Emma Goldman mérite certainement, pour citer Francis Dupuis-Déri, « de siéger au panthéon des anarchistes célèbres ». Ce livre permettra en tout cas à chacun d’en juger.

Jonathan Fanara, Le Mag du ciné, 3 octobre 2021

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