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Photo de gratte-ciel et d'un clocher d'église à Montréal.
7 octobre 2025

Il est où, l’espoir, il est où?

Pas facile de trouver des raisons d’espérer en suivant l’actualité ces jours-ci. Pourtant l’espoir est aussi nécessaire que l’air que l’on respire, affirme notre collaborateur Mathieu Bélisle, qui publie ces jours-ci Une brève histoire de l’espoir. Notre chroniqueur Alexandre Sirois a discuté avec lui du pessimisme ambiant et des avantages de rêver mieux.

Alexandre Sirois : Mathieu, on a parfois l’impression que tout va de plus en plus mal. Les impacts des changements climatiques se multiplient. Le virage autoritaire des États-Unis s’accélère et Donald Trump continue de déstabiliser notre pays et la planète au grand complet. On assiste à une régression démocratique, ce qui fait jubiler la Chine et la Russie, qui semblent vouloir former un puissant bloc anti-occidental. Mais je m’arrête là, car je veux plutôt parler… d’espoir avec toi aujourd’hui. Tu viens de publier Une brève histoire de l’espoir, un petit essai que j’ai adoré. Dans un épilogue touchant, rédigé pour l’une de tes filles, tu écris qu’il est « parfois bon de se rappeler que le pire n’est pas certain, que notre tâche est d’imaginer la suite plutôt que de craindre la fin ». Tu as tellement raison ! Mais ne crois-tu pas que, de nos jours, c’est ce qu’on oublie trop souvent de faire ?

Mathieu Bélisle : Oui, on l’oublie, sans doute parce que, comme le veut l’adage, les gens heureux ne font pas les nouvelles. Ce qui fait la manchette, ce sont les problèmes, les crises, les menaces. Il faut bien sûr s’informer et s’inquiéter du sort du monde – sinon nous ne serions pas là, toi et moi, pour échanger ! –, mais je pense que l’information en continu peut nourrir un sentiment de découragement tout aussi continu. On se retrouve pris dans une boucle, amplifiée par les réseaux sociaux, qui nous enferme dans un présent qui tourne sur lui-même. Dans ce contexte angoissant, où nous allons d’une catastrophe à l’autre, il est difficile d’imaginer la suite du monde, parce que nous avons déjà de la peine à croire que ce monde va continuer. Or, dans l’écriture de mon livre, j’ai senti le besoin de prendre un immense pas de recul. J’ai compris qu’on ne pouvait pas imaginer l’avenir si on gardait le nez collé sur le présent, que pour être en mesure de voir loin devant, il fallait savoir regarder loin derrière.

Alexandre Sirois : C’est vrai. D’autant plus que nos cerveaux sont très mal outillés pour relativiser les problèmes auxquels nous faisons face. Parmi ceux qui ont analysé ce phénomène, un chercheur suédois, Hans Rosling, a publié un essai qui m’a marqué à ce sujet il y a quelques années : Factfulness. Il y explique que nos biais cognitifs contribuent à notre vision déformée du monde. Elle est plus « dramatique » que factuelle. Alors oui, il faut prendre du recul. S’offrir du contexte. De la perspective. Plus on y parviendra, plus il sera possible d’espérer. Dans ton livre, tu cites trois penseurs renommés pour leur pessimisme, Nietzsche, Schopenhauer et Cioran. Tu fais remarquer qu’ils « ne peuvent s’empêcher d’espérer ». Plus loin, tu écris que « l’espoir n’est rien d’autre que la vie même » et qu’il est « aussi nécessaire que l’air que tu respires ». J’aimerais t’entendre là-dessus.

Mathieu Bélisle : Dans sa forme la plus pure, l’espoir se confond en effet avec le simple fait d’exister, ce qui signifie que les gens heureux n’ont pas besoin d’espoir, n’ont pas besoin de le nommer ; ils se contentent de vivre, se laissent porter par le mouvement qui les mène naturellement du présent vers l’avenir. C’est quand ce mouvement est menacé que l’espoir apparaît comme une nécessité. L’espoir, c’est donc la voix de la vie qui résonne en nous en face du danger, cette voix qui proteste et dit : il faut résister, continuer ! Dans le livre, j’évoque Nietzsche, Schopenhauer et Cioran, mais bien d’autres noms auraient pu s’ajouter à la liste : parce que dans notre culture, nous apprenons à être critiques, à voir partout des manques et des pertes, à anticiper des déclins. Le pessimisme est intellectuellement valorisé, paraît plus raisonnable que l’optimisme. Si bien que nous finissons par développer une vision crépusculaire, qui se résume ainsi : le monde va mal, et risque d’aller plus mal encore. Envisager le pire aura toujours l’air plus sérieux que rêver de mieux. Alors que pourtant – on ne le reconnaît pas assez –, la vie trouve toujours son chemin, l’aventure humaine continue. D’ailleurs, les philosophes les plus désespérés écrivent néanmoins des livres, signe qu’ils croient malgré tout en quelque chose ! C’est un paradoxe que j’ai résumé ainsi : le désespoir se pense plus facilement qu’il se vit, et l’espoir se vit plus facilement qu’il se pense.

Alexandre Sirois : Tu mets le doigt sur un bobo qu’il est important de gratter. Le discours pessimiste est non seulement en vogue, il est également valorisé. Il « porte en lui une forme d’autorité sombre qui en impose », a déjà souligné le philosophe français Pierre-Henri Tavoillot. J’en conviens, ce constat a de quoi rendre… pessimiste ! Quand on y pense, mis à part le chanteur Daniel Bélanger, rares sont ceux qui, dans l’espace public au Québec depuis le début de ce nouveau millénaire, nous ont proposé de « rêver mieux ». Et le pessimisme est contagieux d’un bout à l’autre de l’Amérique du Nord, d’ailleurs. Donald Trump n’a-t-il pas été élu à deux reprises après avoir qualifié l’état de son pays de « carnage » ! Il faut pourtant résister. Je préfère pour ma part m’inspirer de Winston Churchill. Il disait qu’il était optimiste parce qu’il ne lui semblait « pas très utile d’être autre chose ». Tu fais par ailleurs remarquer dans ton livre, Mathieu, qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Le monde est passé « de la foi dans le progrès » à « l’anticipation du pire » au cours du dernier siècle. Que s’est-il passé ? Ne pourrions-nous pas aspirer à un meilleur équilibre entre les deux ?

Mathieu Bélisle : C’est une belle question, Alexandre. Il est clair que dans la foulée des grandes révolutions, des découvertes et des avancées technologiques, l’humanité a d’abord été gagnée par un sentiment d’euphorie. Au XIXe siècle, la confiance est totale. L’utopie n’est plus un rêve lointain, appartenant à un autre monde, elle peut se réaliser ici et maintenant. « L’espoir, c’est la foi de ce siècle », écrit alors George Sand. Sauf que voilà : avec Hiroshima, l’Holocauste, les guerres mondiales, le totalitarisme et la pollution, le XXe siècle a montré que l’humanité avait aussi les moyens de tout détruire. Le rêve a viré au cauchemar, et c’est pourquoi, d’ailleurs, la dystopie a complètement éclipsé l’utopie dans nos représentations communes, au cinéma et dans la littérature. Pourtant, notre capacité à rêver et à transformer le monde n’a pas disparu, loin de là. Mais pour la retrouver, il faut changer notre manière de voir, renoncer aux discours mortifères, renouer avec l’amour de la vie, en nous et autour de nous, pour mieux « réparer le tissu et le visage du monde », comme l’écrit Achille Mbembe. Rien n’est jamais sûr, personne ne sait si ça va bien aller. Mais si j’ai écrit ce livre, c’est pour rappeler que l’espoir est toujours un acte de foi, qu’il ne sert à rien de craindre la fin, qu’il vaut toujours mieux imaginer la suite. Sinon, à quoi bon ?


Alexandre Sirois, La Presse, 7 octobre 2025.

Photo: Charles William Pelletier

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