Voici donc enfin, grâce à Lux éditeur, la première traduction en français d’un classique, Silencing the past, publié aux États-Unis, en 1995. Peut-être est-ce l’originalité de son auteur, Michel-Rolph Trouillot (1949-2012), anthropologue haïtien, et la singularité de sa démarche, interrogeant l’histoire dans le giron des études postcoloniales et anticipant le décolonial, tout en s’en distinguant, qui explique qu’il ait fallu attendre trente ans pour que ce livre soit accessible au monde francophone.
Histoire et pouvoir
Faire taire le passé. Pouvoir et production historique croise et articule deux couples : le pouvoir et l’histoire, le passé et le présent. « Le pouvoir est un élément constitutif de l’histoire » (page 72), écrit Michel-Rolph Trouillot. Quant au passé, celui-ci « n’existe pas indépendamment du présent. En effet, le passé n’est le passé que dans la mesure où il existe un présent, de la même façon que je ne peux montrer quelque chose là-bas que si je me trouve ici » (page 56). Ce livre passionnant interroge dès lors, à partir d’exemples concrets, la production historique, depuis la collecte des sources jusqu’à la fabrication du récit. Or, l’histoire, tout au long de son processus, est emprunte de rapports de pouvoirs, opérant sous des angles différents et impliquant des « contributions inégales de groupes et d’individus concurrents qui n’ont pas tous le même accès aux moyens de cette production [historique] » (page 35).
Non seulement certains événements sont remarqués dès le départ et d’emblée sanctionnés comme « historiques », tandis que d’autres sont ignorés ou occultés, mais la qualification même des faits, le récit qui en est fait, dessine le sens de l’histoire, à la fois comme orientation et comme signification. Michel-Rolph Trouillot en fait la démonstration à partir de la célébration du 500ème anniversaire de 1492. Cette date-événement représente le « produit du pouvoir dont l’étiquette a été lavée de toute trace du pouvoir » (page 177) :
« Qualifier les premières invasions européennes de terres habitées de ‘découvertes’ est un exercice du pouvoir eurocentrique qui structure par avance les futurs récits de l’événement ainsi nommé.
(…)
La ‘découverte’ et d’autres termes analogues assurent que, à la seule mention de l’événement, on pénètre dans un champ lexical prédéterminé saturé de clichés et de catégories prévisibles qui empêchent toute redéfinition des enjeux politiques et intellectuels » (pages 177-178).
À l’encontre de ce cadenassage de la narration, à partir d’un fait davantage circonscrit, la narration historique autour de la chute de Fort Alamo, mythe fondateur du Texas et de la frontière états-unienne, l’auteur montre comment le récit, fût-il fictionnel, peut forcer l’histoire. Ainsi, « Davy Crockett a d’abord été un personnage de télévision avant de devenir un personnage historique et non l’inverse » (page 63). De la sorte, l’auteur réfute « le mythe du Passé comme réalité figée et la perception connexe du savoir comme contenu figé » (page 221), ainsi que l’idée opposée que l’histoire ne soit que ce que l’on en fait. Si l’histoire est bien le fruit du pouvoir, celui-ci n’est ni transparent ni univoque et ne cesse de s’actualiser selon des modalités propres aux conditions d’un présent toujours situé et objet d’enjeux contrastés.
La controverse autour du projet avorté de Disney de construire un nouveau parc d’attraction autour de l’esclavage africain-américain dans l’État de Virginie, aux États-Unis, donne à Michel-Rolph Trouillot l’occasion de mettre en évidence, dans une veine qui rappelle Walter Benjamin, cette surdétermination du temps actuel. En conséquence, ce qu’il faut dénoncer, c’est « moins l’esclavage que le présent raciste dans lequel sont produites des représentations de l’esclavage » (page 222). Notre rapport au passé dépend ainsi des luttes d’aujourd’hui. Et Trouillot d’insister :
« Mais tous les travaux de recherche sur l’Holocauste, et toute la culpabilité à l’égard du passé de l’Allemagne ne sauraient aujourd’hui se substituer aux manifestations contre les skinheads allemands d’extrême droite. Heureusement, bon nombre d’éminents historiens allemands en sont conscients » (page 225).
Silences de l’histoire et Révolution haïtienne
Dans sa préface, Enzo Traverso écrit à juste titre que ce livre constitue une méditation « sur les silences de l’histoire », soulignant les analogies de cette réflexion avec celle des historiennes féministes « qui, confrontées aux mêmes problèmes, les ont souvent analysés avec les mêmes mots » et avec E.P. Thompson, l’auteur de La formation de la classe ouvrière anglaise, qui « avait rencontré des silences analogues » (pages 25-27). Le principal silence de l’histoire sur lequel se concentre Trouillot est celui de la Révolution haïtienne.
Auteur du premier essai de référence sur la Révolution haïtienne écrit en créole, Ti difé boulé sou istoua Ayiti (1977), Michel-Rolph Trouillot avance la thèse que cette révolution constitue une « histoire impensable » que les contemporains du tournant du XIXe siècle ont réprimée et forcée afin de « la ramener dans la sphère du discours acceptable » (page 124), de l’inscrire dans des récits compréhensibles, dans l’ordre du pensable et du possible. À l’encontre de Lénine qui affirmait que les faits sont têtus, Trouillot écrit que « la vision du monde l’emporte sur les faits » (page 149), « l’ontologie, l’organisation implicite du monde et de ses habitants » prime sur les preuves empiriques.
« La Révolution haïtienne a bel et bien bravé les hypothèses ontologiques et politiques des auteurs les plus radicaux des Lumières. Les événements qui ont ébranlé Saint-Domingue de 1791 à 1804 constituent une séquence pour laquelle même l’extrême gauche politique française ou anglaise ne disposait pas de cadre de référence conceptuel. C’étaient des faits ‘impensables’ dans le système de pensée occidentale » (page 135).
Et plus loin encore :
« La Révolution haïtienne était impensable en Occident non seulement parce qu’elle contestait l’esclavage et le racisme, mais aussi à cause de sa façon de les contester (…) la Révolution haïtienne a été l’épreuve cruciale des prétentions universalistes des révolutions américaine et française » (pages 142-143).
Or, « les récits que les historiens ont construits en partant de ces faits sont remarquablement semblables aux récits produits par des individus convaincus qu’une telle révolution était impossible » (page 152). Et l’auteur d’étudier dès lors les stratagèmes de cette répression de l’histoire, de ces torsions de la réalité, de cette recodification de l’évènement, qui empruntent, selon lui, deux formules dominantes : celles de l’effacement et de la banalisation.
La résistance des esclaves noirs ne pouvant exister comme phénomène global, chaque cas de rébellion « était traité indépendamment et expurgé du moindre contenu politique » (page 137), l’événement lui-même – l’insurrection armée –, était banalisé, rongé de toutes parts, vidé de son contenu révolutionnaire. Le soulèvement devait être le fait d’agitateurs étrangers, non des esclaves eux-mêmes, incapables d’une telle initiative, d’une organisation adéquate et encore moins capables d’incarner l’idéal de liberté et de vaincre. « L’élan interne » de la Révolution haïtienne est ainsi ignoré, « et cette ignorance produit un silence de banalisation » (page 163).
Les « événements de Saint-Domingue », comme on les appelait alors, sont réduits à une annexe de la prise de la Bastille, et on préfère parler d’insurgés plutôt que de révolutionnaires. En fin de compte, cette « révolution impensable est devenue un non-événement » (page 155). En témoigne, comme le regrette Trouillot, l’effacement quasi-complet d’Haïti lors du bicentenaire de la Révolution française et au sein de l’historiographie jusqu’à très récemment ; la réédition des Jacobins noirs de C.L.R. James, la traduction en français de ce livre, l’intérêt croissant pour la Révolution haïtienne sont autant de signes que les choses commencent (timidement) à changer.
Trouillot lie l’ensilencement de la Révolution haïtienne à l’effacement de trois thèmes – le racisme, l’esclavage et le colonialisme – et conclut :
« La réduction de cette révolution au silence a moins à voir avec Haïti ou l’esclavage qu’avec l’Occident. (…) Ce qu’il s’est passé en Haïti entre 1791 et 1804 a contredit une grande partie de ce qu’il s’était passée dans le monde avant et de ce qu’il s’est passé depuis. (…) Mais ce qu’il s’est passé en Haïti a aussi contredit une grande part de ce que l’Occident s’est raconté et a raconté aux autres à son sujet » (pages 166-167).
Mais les silences de l’histoire de la Révolution haïtienne sont également repérés au sein de l’historiographie haïtienne elle-même. Revenant sur la figure méconnue de Jean-Baptiste Sans-Souci, esclave bossale (soit un esclave né en Afrique, par opposition aux « créoles », nés à Saint-Domingue), qui joua un rôle majeur et qui fut tué par Christophe, l’un des chefs révolutionnaires, Trouillot analyse la « guerre dans la guerre » dans la Révolution haïtienne. Ainsi, « l’armée indigène » de Toussaint-Louverture puis de Dessalines combat les troupes napoléoniennes, mais aussi les groupes d’esclaves marrons, dont celles de Jean-Baptiste Sans-Souci, qui maintiennent leur autonomie et refusent de s’aligner sur les chefs révolutionnaires. Or, cette dissidence est, au sein de l’historiographie en Haïti, « respectueuse – trop respectueuse, aurais-je envie de dire – des chefs révolutionnaires », réduite au silence, et les conflits endogènes aux révolutionnaires ramenés à des « incidents malheureux ». La Révolution haïtienne étant « l’un des rares alibis historiques » que les élites possèdent en Haïti, et « une référence indispensable à leur prétention au pouvoir » (page 164), l’histoire a été en partie réécrite pour occulter les divisions et antagonismes au sein desquelles le pouvoir actuel de la classe gouvernante haïtienne s’enracine.
Enfin, la radicalité de la Révolution haïtienne était telle que les revendications des principaux protagonistes, les esclaves soulevés, étaient traduites en actes avant d’être verbalisées ; la pratique opérait par bonds successifs et devançait le discours. « En ce sens, la Révolution se situait à la lisière du pensable, y compris à Saint-Domingue, y compris pour les esclaves, y compris pour ses propres chefs de file » (page 144). La narration écrite vint plus tard, du côté des pouvoirs, occidentaux (d’abord) et haïtien, institutionnalisant un récit où se conjuguaient les silences. Dans la postface, les écrivains haïtiens, Pierre Buteau et Lyonel Trouillot, estiment ainsi que Faire taire le passé constitue un « outil majeur de désacralisation des discours institutionnalisés, puisqu’il révèle le caractère idéologique, partisan, des processus d’institutionnalisation » (page 244).
Raconter et réparer l’histoire
L’histoire produit des traces aussi bien que des silences nous enseigne Michel-Rolph Trouillot. Des traces et des silences qui se reconfigurent au fil du temps, au gré des rapports mouvants de pouvoirs, et qui ne peuvent être appréhendés qu’au prisme des luttes actuelles. La belle écriture de Trouillot cristallise le double sens du mot « histoire », qui désigne aussi bien les faits que le récit de ces faits, en se situant dans cette ambivalence. L’anthropologue haïtien a ainsi contribué à penser et à écrire les événements surprenants et impensables, au premier rang desquelles la Révolution haïtienne, qui a bouleversé l’ordre du possible et du dicible, facilitant de la sorte la reconnaissance et le sauvetage de certains silences et traces passés dans l’expérience du présent.