Gabriel Nadeau-Dubois et les cicatrices de la loi 78

Publié le 12 février 2022, dans Revue de presse Gabriel Nadeau-Dubois et les cicatrices de la loi 78

Assemblée nationale, 18 mai 2012. Gabriel Nadeau-Dubois pénètre pour « la première ou la deuxième fois » dans l’hôtel du Parlement, pour en ressortir quelques heures plus tard « écrasé par une loi spéciale ». Il est convaincu que la loi 78, adoptée sous ses yeux indignés, brisera la grève générale qui avait éclaté trois mois plus tôt.

Le co-porte-parole de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE) s’assoit sur l’un des strapontins de la tribune de l’opposition pour assister, impuissant, à l’acte final de la « pièce de théâtre » parlementaire de 20 heures qui culminera avec l’adoption du texte législatif de 37 articles. Un constable épie ses faits et gestes. « J’étais juste au-dessus des ministres libéraux, littéralement. D’ailleurs, je ne les voyais pas, je les entendais », raconte-t-il près d’une décennie plus tard.

Gabriel Nadeau-Dubois se souvient des applaudissements « à tout rompre » des députés libéraux après chacun des discours prononcés en soutien du projet de loi visant à couper court au Printemps érable. « Il y avait quelque chose de triomphant chez les élus libéraux à ce moment-là », fait remarquer l’ex-figure de proue des étudiants opposés à la hausse des droits de scolarité, tournant de nouveau son regard vers le passé.

8 mai 2012, vers 16 h 45. Le leader parlementaire adjoint du gouvernement, Henri-François Gautrin, soutient que le projet de loi 78 réaménage le calendrier scolaire, en plus de réaffirmer le « droit fondamental » à l’éducation et le « droit au diplôme », ainsi que le « droit intégral de pouvoir manifester ». « Mais manifester dans l’ordre, manifester en étant protégé, manifester sans déranger outre mesure l’ensemble des citoyens », précise-t-il à l’Assemblée nationale. Applaudissements.

« Soutenir la jeunesse, porter l’espoir de l’avenir, c’est aussi de permettre à ceux qui veulent étudier de le faire en toute sécurité, sans violence et sans intimidation », poursuit la ministre de l’Éducation, Michelle Courchesne, ayant « le sentiment du devoir accompli ». Applaudissements.

Puis, la cheffe de l’opposition officielle, Pauline Marois, prend la parole pour dénoncer la « loi ignoble », la « loi matraque » soumise à l’examen express du Parlement après quelque 50 injonctions ou ordonnances de sauvegarde prononcées par les tribunaux, pour la plupart à la demande d’étudiants — comme Laurent Proulx — tenant à avoir accès à leurs salles de cours, mais en vain. Le premier ministre Jean Charest quitte le Salon bleu. « Oh, il s’en va, Jean ! », « Quel homme ! », « Va voir les étudiants ! » lancent des élus péquistes.

Vers 17 h 15. Les libéraux et les caquistes se lèvent tour à tour pour appuyer le projet de loi 78. Ils portent le « coup final » à la mobilisation sociale, est persuadé Gabriel Nadeau-Dubois. François Rebello se range dans le camp de Jean Charest et de Michelle Courchesne. L’ex-président de la Fédération étudiante universitaire du Québec (1994-1996), passé du Parti québécois à la Coalition avenir Québec, a toutes les allures d’un « traître » aux yeux noyés de larmes de « GND ».

Adoptée par 68 voix contre 48, la Loi permettant aux étudiants de recevoir l’enseignement dispensé par les établissements de niveau postsecondaire qu’ils fréquentent a pour effet de mettre fin à l’application des mandats de grève des associations étudiantes, après 15 semaines de mobilisation contre la hausse des droits de scolarité programmée par le gouvernement libéral.

Les protestataires devront se tenir à au moins 50 mètres des établissements d’enseignement lors de la reprise des cours selon un calendrier préétabli. Les associations étudiantes devront s’en assurer, à défaut de quoi elles s’exposeraient à des sanctions administratives et pénales sévères — la suspension de leurs cotisations durant un trimestre pour chaque jour d’infraction, par exemple. D’ici là, les organisateurs de manifestations de plus de 50 personnes devront faire connaître leur itinéraire, et ce, huit heures avant de battre le pavé.

Gabriel Nadeau-Dubois ressort du Salon bleu avec le sentiment que les députés avaient pris « plaisir [à] broyer » la mobilisation sociale au moyen d’une loi spéciale. « Il y avait une volonté d’écraser la jeunesse, puis on sentait que ce n’était pas à contrecœur, mais bien au contraire », dit-il dans un entretien avec Le Devoir dans l’hôtel du Parlement près de 10 ans plus tard.

Gabriel Nadeau-Dubois, 10 ans plus tard. Photo: Guillaume Levasseur / Le Devoir

La « démonstration de force » du gouvernement Charest a « profondément troublé » le porte-parole vanné de 75 000 étudiants. Il s’interroge notamment sur le sens de la démocratie québécoise quand le gouvernement pèse de tout son poids pour étouffer les revendications de centaines de milliers de personnes. « J’ai jamais ressenti par après un sentiment comme celui-là », insiste-t-il.

La tête d’affiche de la CLASSE sort du Salon bleu, emboîtant le pas à la présidente de la FEUQ, Martine Desjardins. « Je suis convaincu à ce moment-là que c’est la fin de la mobilisation », répète-t-il.

Or, entre 100 000 personnes (selon les forces policières) et 250 000 personnes (selon le mouvement étudiant) prennent part quatre jours plus tard à la manifestation nationale du 22 mai 2012. Les slogans « La loi spéciale, on s’en câlisse », « Un peuple instruit, jamais ne s’ra soumis », « Police partout, justice nulle part » se mêlent aux bruits des casseroles et aux protestations du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU, d’Amnistie internationale, du Barreau du Québec, de la Ligue des droits et libertés et de l’Association canadienne des libertés civiles. Bref, la loi 78 a donné un nouveau souffle à la contestation populaire née de l’annonce d’augmentation des droits de scolarité de 1625 dollars.

« L’adoption de cette loi-là, c’est vraiment le point officiel de bascule d’un mouvement porté par la jeunesse à un mouvement beaucoup plus large de contestation du régime libéral », explique l’actuel député de Gouin. « Je sous-estimais un peu ma génération », convient-il, précisant que le Printemps érable était rempli de « surprises ».

Il y avait une volonté d’écraser la jeunesse, puis on sentait que ce n’était pas à contrecœur, mais bien au contraire. — Gabriel Nadeau-Dubois

Du « carré rouge » à l’épinglette

En 2012, lors de son passage dans la tribune de l’opposition du Salon bleu, l’homme de 21 ans regarde de haut les membres de l’Assemblée nationale. « [À] quelques exceptions près (et elles sont négligeables), les monologues rhétoriques et les parades partisanes qui m’ont été donnés à entendre dans les heures précédant [l’adoption de la loi 78] étaient d’une navrante pauvreté intellectuelle », écrit-il notamment dans Tenir tête (Lux, 2013).

C’est « un jeune homme qui est profondément affecté dans ses tripes » qui a écrit cela, nuance le « GND » de 2022.

En 2012, il balaie du revers de la main l’idée de passer du siège de spectateur à celui de législateur. « Ce n’est pas comme ça qu’on va changer la société », dit-il dans un jugement sans appel à Radio-Canada.

Il fait son entrée sur le parquet de l’Assemblée nationale cinq ans plus tard, à la faveur d’une élection partielle dans la circonscription de Gouin. « Les mobilisations citoyennes sont essentielles pour changer les choses. Il n’y a rien, jamais, qui […] va changer si les gens [ne] prennent pas les choses en main. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut aussi des gens qui gouvernent, qui appliquent, qui mettent en place les transformations », soutient Gabriel Nadeau-Dubois après avoir troqué le carré rouge pour l’épinglette de l’Assemblée nationale.

« Mais, quand la première expérience, tout jeune, que tu as de la politique, c’est de te faire écraser par une loi spéciale comme la loi 78, c’est sûr qu’au début, ça ne donne pas beaucoup le goût de descendre en bas, puis d’aller s’asseoir sur un banc au Salon bleu. »

Marco Bélair-Cirino, Le Devoir, 12 février 2022

Photo: En 2012, Gabriel Nadeau-Dubois a éprouvé le sentiment que les élus avaient pris «plaisir [à] broyer» la mobilisation sociale. Jacques Nadeau / Le Devoir

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