Faire payer les riches
Les philosophes David Robichaud et Patrick Turmel plaident avec brio pour un impôt libérateur.
Pendant une campagne électorale, nous avons tous nos promesses préférées. Les miennes, cette année, sont l’engagement péquiste d’étendre l’application de la loi 101 au réseau collégial, de même que les propositions solidaires visant la fin de l’école à trois vitesses et l’instauration d’une taxe sur les grandes fortunes de plus de 25 millions.
Je trouve ces promesses non seulement nécessaires, mais courageuses. Elles ne sont pas consensuelles, mais elles portent des convictions fortes, nourries par le souci d’un monde commun et de la justice sociale.
Je retiens surtout la troisième, qui propose, selon la formule consacrée, de faire payer les riches. De nombreux commentateurs, évidemment, s’y opposeront, en nous ressortant les vieilles scies de la droite économique : une telle mesure nuirait à la croissance, serait inapplicable, reviendrait à punir le travail et le talent et témoignerait de la jalousie des perdants du jeu économique.
La chanson est connue, mais les philosophes David Robichaud et Patrick Turmel la mettent en pièces dans La fable des gagnants (Lux, 2026, 176 pages), un brillant petit essai d’une grande valeur pédagogique. Dans un style limpide, vif et imagé, les philosophes, qui avaient signé l’excellent La juste part en 2012, livrent un remarquable plaidoyer pour un impôt libérateur.
« Taxer davantage les riches, écrivent-ils, vise à assurer l’équité fiscale, à promouvoir la justice sociale et à défendre l’égalité démocratique afin de reconnaître et de protéger ce monde commun. Cela n’a rien à voir avec la jalousie ou l’envie. » D’ailleurs, ajoutent-ils, « les inégalités économiques limitent la croissance » et les réduire « contribue à notre enrichissement collectif ». Il ne s’agit pas, comme le note l’économiste Joseph E. Stiglitz, de choisir entre l’égalité et la performance économique, puisque les deux vont ensemble.
Le récit canonique, en la matière, affirme que la richesse est le lot des gens brillants et travaillants. Les pauvres, dans cette logique, seraient ou médiocres ou peu vaillants. Quand on adhère à ce récit, notre sens inné de la justice nous porte à nous opposer à une redistribution de la richesse, qui reviendrait à récompenser les tire-au-flanc.
Or, ce récit, expliquent Robichaud et Turmel, est une construction idéologique. Les philosophes se proposent donc de « changer le récit à partir duquel on réfléchit au succès, au mérite individuel et à la légitimité de la taxation », en montrant que « le succès de chaque individu dépend de la coopération sociale », raison pour laquelle « il est juste de taxer la richesse ».
Steve Jobs a inventé l’iPhone, soit. Mais il avait besoin, pour ce faire, que l’Internet, que le GPS et que la technologie de l’écran tactile existent, toutes des innovations conçues grâce à des « recherches largement subventionnées par l’État ». Elon Musk aurait reçu 38 milliards en financement public.
Pour développer leur empire, ces deux personnes, et leurs semblables, ont absolument besoin que d’autres personnes « consacrent leur vie à l’agriculture, à l’enseignement, à la garde ou à l’éducation des enfants ». Ils ont besoin, aussi, des services de police et d’incendie, des tribunaux en tous genres, de l’aide publique aux entreprises, de toute cette structure institutionnelle financée par l’argent public.
Payer pour la santé et l’éducation publiques coûte cher et profite surtout aux pauvres, dit-on. Or, payer pour la police et pour les tribunaux administratifs coûte cher aussi et bénéficie surtout aux riches. Ces derniers, donc, « profitent en réalité de l’État-providence » ; ils en profitent même plus que les autres, comme l’indique leur position avantageuse, raison pour laquelle « il est légitime de leur demander d’y contribuer davantage ».
D’accord, diront les sceptiques, mais est-ce faisable ? Les ultrariches ne trouveront-ils pas le moyen de s’esquiver ? Robichaud et Turmel réfutent ce doute. « Nous disposons des outils nécessaires » pour faire « payer davantage les ultrariches », et ces derniers, en général, malgré leurs menaces, « sont bien peu à choisir l’exil ».
Dans un plaidoyer pour la taxe Zucman en France paru dans Le Monde en juillet 2025, sept Prix Nobel d’économie leur donnent raison en disant qu’aller en ce sens est nécessaire, possible et relève d’un choix politique.
L’argent ainsi recueilli devrait servir à mieux financer les services publics profitables à tous, mais il y a plus : une démocratie en santé exige que les citoyens soient traités en égaux, puissent faire entendre leur voix également — ce qui n’est pas le cas quand les riches se paient une influence démesurée avec leurs lobbyistes et leurs médias — et vivent dans un monde commun.
Le lumineux récit que proposent Robichaud et Turmel nous en convainc : faire payer davantage les riches est « un impératif démocratique ».
Louis Cornellier, Le Devoir, 26 septembre 206.
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