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23 novembre 2005

Éducation et liberté

Dans cet ouvrage (un premier tome), Normand Baillargeon nous présente une collection de textes sur la problématique de l’éducation. L’actualité de ces pensées, datant pour la plupart du XIXe siècle, devrait sans doute étonner le lecteur. Glissons d’abord un mot sur celui à qui on doit ce recueil.

Normand Baillargeon enseigne les fondements de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal. Assez prolifique, il est l’auteur, entre autres de Anarchisme (1999), La Lueur d’une bougie (2001), L’Ordre moins le pouvoir (2001), Les Chiens ont soif (2002), Entretiens avec Chomsky (2002), et un autre, paru en 2005, qui a connu et connaît encore un succès de librairie : Petit cours d’autodéfense intellectuelle.

Deux choses se dégagent de tous ces écrits : Baillargeon est un farouche défenseur de la pensée critique, un pourfendeur de tous les faux savoirs et, par-dessus tout, un ardent militant libertaire et anarchiste, comme la plupart des auteurs de son anthologie.

Des non-initiés s’étonneront sans doute qu’un professeur d’université se dise militant libertaire et anarchiste : n’y-a-t-il pas là contradiction dans les termes ? Quelques nuances s’imposent. Par exemple l’anarchisme, au sens où l’entend Baillargeon, et bien d’autres auteurs avant lui d’ailleurs, signifie que l’individu doit retrouver ses droits face à un pouvoir dominant, pouvoir considéré le plus souvent comme étant illégitime. L’accent est mis alors sur l’autonomie de l’individu. Il ne s’agit donc pas d’une vision de la société où règnerait le chaos total. Il y aurait de l’ordre, certes, mais de l’ordre autogéré, non pas par un pouvoir centralisé, imposant, qui n’écoute personne. Surtout pas un pouvoir « éducatif » qui traiterait les individus comme de purs moyens pour des fins purement marchandes en ignorant les potentialités de toute la personne.

Précisons que deux tendances anarchistes et libertaires se dessineront : une inspirera le socialisme et une autre, le capitalisme. Baillargeon appartient au premier camp. Ce sera aussi le cas de tous les auteurs ici.

À la lecture des différents textes du tome 1, on constate qu’il y a belle lurette que certains penseurs prônent une approche mettant l’être humain au cœur de l’enseignement plutôt que de l’asservir aux fins de l’État. Même s’il est impossible de présenter en détails tout le contenu ici, quelques tendances communes se dessinent. La plupart des libertaires de l’éducation ont développé un concept d’ «éducation intégrale» où il s’agit principalement d’accorder égalité et liberté. Par exemple, des gens comme Bakounine et Kropotkine ont dénoncé la séparation entre travail physique et travail intellectuel. D’autres, la séparation entre garçons et filles. Un certain Paul Robin (1837-1912) a pu expérimenter sa propre vision des conceptions libertaires de l’éducation idéale, de 1880 à 1894, à l’Orphelinat Prévost de Cempius (dans le département français de l’Oise). « Ses combats », nous apprend Baillargeon dans sa présentation de l’auteur, « sont à cette époque pour la promotion des méthodes contraceptives, l’amélioration de la condition des femmes, le droit à l’avortement, la syndicalisation des prostituées, l’union libre. » Beaucoup de ces penseurs ont tenté concrètement de réaliser leurs idéaux anarchistes. Même un Tolstoï, après sa lecture de Rousseau, animera une école pendant deux ans. De son côté, l’espagnol Francisco Ferrer y Guardia expérimentera une école où on ne décernera plus de bulletin.

Les réflexions de Max Stirner (1806-1856) sur, entre autres, les distinctions entre une approche humaniste et, une autre, réaliste, demeurent fort éloquentes : « Les humanistes ont raison en ce que l’instruction formelle revêt une importance capitale –­ ils ont tort en ce qu’ils ne trouvent pas celle-ci dans la maîtrise de toute matière ; les réalistes sont dans le vrai lorsqu’ils demandent que l’étude de toute matière soit commencée à l’école, mais sont dans le faux lorsqu’ils ne veulent pas considérer l’instruction formelle comme le but principal. »

Non, Éducation et liberté n’est pas un ouvrage grand public et ne connaîtra pas le même impact que Petit cours d’autodéfense intellectuelle. Il s’avérera, cependant, indispensable pour tous les chercheurs dans ce domaine et pour tous ceux qui voudraient nourrir leurs réflexions sur l’éducation. Ils découvriront dans cet ouvrage que le passé s’est parfois montré plus novateur que le présent.

René Bolduc, Syndicat des professeur-e-s du Collège FX Garneau, 23 novembre 2005

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