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Photo de Gérald Godin caressant un chat.
17 novembre 2025

Du bon usage de Godin

Gérald Godin serait-il péquiste ou solidaire en 2025? La question n’a aucun sens.

 

Il est enterré depuis 31 ans à North Hatley — je le sais, j’ai marché sur sa tombe par mégarde. Et pourtant, Gérald Godin revient de temps à autre dans l’actualité. Surtout quand la chicane est prise entre ses héritiers putatifs.

Le nouveau co-porte-parole de Québec solidaire (QS), Sol Zanetti, a déclaré récemment que son parti était « l’héritier du souverainisme accueillant de Gérald Godin ». Le Parti québécois (PQ) est rapidement passé à l’offensive : sur X, l’acteur et candidat pressenti pour Rosemont, Pierre-Luc Brillant, jette l’anathème sur QS et dit que Godin prônait une « intégration francophone » (je ne suis pas sûr de savoir ce que cela veut dire).

S’ensuit la révélation d’une pièce à conviction par l’ancien chef de la formation, Jean-François Lisée, qui donne à croire que Godin voyait les choses à peu près comme Paul St-Pierre Plamondon. Il s’agit d’un extrait de 21 secondes où on entend et voit Godin, la voix étouffée, déclarer que « l’immigration était en train de nous étrangler ». Godin était certes ouvert aux immigrants établis au Québec, mais watch out ses déclarations sur les politiques d’immigration ! Jean-François Lisée, qui situait la déclaration après la loi 101, a depuis fait amende honorable. Sur le fond, il maintient néanmoins son interprétation.

Comme biographe, j’ai lu tout Godin, autant sa poésie que ses journaux, ses entrevues et ses reçus d’hôtel. Pendant un moment, au fil des recherches, je pensais mieux le connaître que lui-même, une illusion dont il faut revenir assez vite. Prudent, je peux, aujourd’hui, y aller de quelques affirmations et d’une mise en contexte. La vidéo de 21 secondes est tirée du documentaire 15 Nov d’Hugues Mignault et Ronald Brault. La scène a été tournée le 22 novembre 1976, à la Galerie Média de la rue Rachel. L’occasion ? Une rencontre entre un public de 200 personnes, dont certaines sont bien connues (comme Pierre Bourgault), et les intervenants Gaston Miron, Michel Roy (le rédacteur en chef du Devoir), Michèle Lalonde et Gérald Godin.

On sent bien, en lisant les comptes rendus enthousiastes dans la presse, que le souffle de la Pentecôte se fait encore sentir, une semaine après la victoire du 15 novembre. Tout est possible. La littérature québécoise va changer, dit Miron. Godin, lui, a surtout mal à la gorge — une laryngite l’afflige. Ça ne l’empêchera pas de dire plein de choses, dont ces propos qui occupent 21 longues secondes de cette soirée, venteuse et neigeuse, selon la météo de l’époque.

« L’immigration était en train de nous étrangler » : en ce 22 novembre 1976, il n’y a pas encore de loi 101. Tout le monde vit avec le bordel de la loi 22, qui mélange tout le monde, à commencer par le West Island qui a élu un député de l’Union nationale. Le père Jacques Couture n’a pas encore négocié son entente en immigration avec le fédéral. Le jésuite n’est même pas encore ministre ! Et, surtout, notez le temps du verbe : « l’immigration était en train de nous étrangler ». C’est l’imparfait. Parce qu’après le 15 novembre, tout devient possible. Dans l’esprit de tous ces gens réunis, rue Rachel, ce 22 novembre 1976, il y a beaucoup d’espoirs, dans tous les domaines. Plusieurs seront assez vite déçus.

Saut dans le temps de 16 ans. En janvier 1993, Godin n’en a plus pour très longtemps à vivre. Toujours député de Mercier, il n’est plus ministre de l’Immigration et des communautés culturelles. Le Parti québécois, dirigé par Jacques Parizeau, n’est plus au pouvoir. Parizeau vient d’affirmer, à l’aune du vote des communautés culturelles lors du référendum sur l’Accord de Charlottetown (plébiscité à hauteur de 90 % par ces communautés), que la souveraineté pourrait se faire sans les anglophones et les allophones. Godin est en beau joual vert. Il déclare au Devoir que « Jacques Parizeau a “scrapé” 15 ans d’efforts de rapprochement avec les communautés culturelles ». Il ajoute : « Il faut travailler du coco pour trouver les formules qui peuvent toucher les Grecs, les Portugais et les autres, compte tenu de leur place dans la société. C’est à nous de tenir des propos adaptés à la réalité qu’eux vivent. »

Godin s’illusionne ? Il nie les faits ? Il fait semblant de ne pas comprendre que son travail de terrain, pendant toutes ces années, n’a pas servi à grand-chose ? Ce n’est pas moi qui vais répondre à ces questions. Je ne sais pas ce que Godin avait en tête, en janvier 1993. Je ne peux pas non plus sonder son âme sur ses propos du 22 novembre 1976. Je sais seulement que sa vie a été à l’enseigne de l’humanisme. Que ses archives en sont traversées, de bord en bord. Je sais aussi que ses convictions humanistes, poétiques, n’ont pas toujours été en phase avec la réalité. Mais Godin n’avait pas l’air de trop s’en faire avec ça. L’idéal est tenace.

Gérald Godin serait-il péquiste ou solidaire en 2025 ? La question n’a aucun sens. Si des hommes et des femmes politiques le convoquent aujourd’hui, c’est une chose. Il est peut-être normal de vouloir se trouver une généalogie. En revanche, si on sort Godin de son repos éternel pour lui faire dire des choses qui justifient le sens qu’on veut imposer à l’histoire, je suis inquiet. Et je conseillerai à ceux et à celles qui agissent en ce sens de regarder devant plutôt que derrière. Les vents de l’histoire sont souvent des vents de face.


Jonathan Livernois, Le Devoir, 17 novembre 2025.

Photo: BAnQ Fonds Ministère de la Culture et des Communications. Gérald Godin photographié chez lui en 1969, par Gabor Szilasi.

Lisez l’original ici.

 

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