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Photo de Christophe Allaire Sévigny.
6 septembre 2026

Des idées pour moderniser le système d’éducation

Les syndicats de l’enseignement en réclament, des penseurs en souhaitent, et deux des principaux partis en promettent. Dans une simulation n’ayant aucunement la prétention d’être scientifique, nous avons recueilli les avis de cinq experts d’horizons variés que l’on pourrait très bien imaginer prendre part à de possibles états généraux sur l’éducation.

L’exercice se tient dans les bureaux de La Presse. À la table ronde sont réunis Olivier Lemieux, professeur de sciences de l’éducation à l’Université Laval, Christophe Allaire Sévigny, sociologue et auteur, Hugo Larochelle, directeur scientifique de l’Institut Mila, et Marie Houzeau, directrice générale de l’organisme GRIS-Montréal.

C’est Christophe Allaire Sévigny qui brise la glace.

Il plante le décor du débat, qui a spécifiquement porté sur l’enseignement primaire et secondaire, aux fins de l’exercice.

Il revient sur la commission Parent, sur le rôle qu’elle a joué pour démocratiser l’éducation au Québec.

Forcément, le système d’éducation dit à trois vitesses, dans lequel coexistent les réseaux privé, public et public avec sélection, est au menu des discussions.

Celui-là même qui n’existe « pas vraiment », d’après la première ministre sortante Christine Fréchette.

Pour Christophe Allaire Sévigny, auteur de l’essai Séparés mais égaux – Enquête sur la ségrégation scolaire au Québec, l’existence de ce système relève de l’évidence.

« C’est un égarement progressif non planifié du système scolaire, qui en est venu à faire en sorte que l’école participe à l’inverse de sa mission », martèle-t-il.

Au départ, le financement des écoles privées au Québec visait à permettre aux parents d’envoyer leurs enfants dans des écoles confessionnelles, rappelle celui qui est aussi professeur au cégep de Sherbrooke.

« On est passé d’un choix sur des convictions religieuses à un choix, point. On est passé de la foi en l’Église à la foi envers le marché. Et il n’y a jamais eu une volonté politique réelle de s’y attaquer », dénonce-t-il.

Pourtant, des solutions existent, intervient Olivier Lemieux au cours de la discussion d’environ 90 minutes, qui a eu lieu avant la déclaration de Christine Fréchette.

Celle qu’il privilégie est mise de l’avant depuis plusieurs années par le mouvement École ensemble.

«C’est un projet qui apparaît concret, réaliste et modéré […] qui vise à intégrer les écoles privées dans le réseau public, moyennant la fin de la sélection des élèves.»

Olivier Lemieux, professeur de sciences de l’éducation à l’Université Laval

 

Le modèle est appuyé par des chercheurs comme Thomas Piketty. Il s’agit « de l’avenue la plus prometteuse pour mettre fin à ce qui est avant tout un blocage politique », a argué l’économiste français dans une lettre parue dans Le Devoir⁠1.

Il semble pourtant se dégager un certain désir de changement. Selon les résultats d’un sondage réalisé par la firme Synopsis, plus de la moitié des personnes interrogées (55 %) sont d’avis que la subvention de l’État doit être réduite ou abolie⁠2.

Le seul parti à promettre de faire passer le système à la trappe est Québec solidaire (voir dernier onglet).

Se projeter dans l’avenir, comme dans les années 1960

Les défis du système d’éducation ne se résument toutefois pas à ce seul enjeu. Et le Québec est mûr pour un brassage d’idées, comme il l’était dans le contexte de la Révolution tranquille, avance Christophe Allaire Sévigny.

« Dans les années 1960, la commission Parent visait à créer un système d’éducation pour les 50 prochaines années, en ne sachant pas de quoi auraient l’air les 50 prochaines années », rappelle-t-il.

Hormis le fait que l’horizon des 50 ans a été dépassé, il y a des similitudes entre les deux périodes historiques, poursuit-il.

«On remarque des inégalités extrêmement importantes dans le système d’éducation qui sont de plus en plus documentées. Les bouleversements démographiques changent la structure de la société québécoise, et l’école devrait y répondre.»

Christophe Allaire Sévigny, sociologue et auteur

 

Il y a aussi l’éléphant (numérique) dans la salle de classe, soit l’intelligence artificielle (IA), qui est venue bouleverser du tout au tout le monde de l’éducation.

Spontanément, les regards se tournent vers Hugo Larochelle, le nouveau Yoshua Bengio.

C’est toutefois Marie Houzeau qui reprendra la balle au bond. « Ça me fait un peu peur, ce qui vient d’être annoncé sur l’enseignement du numérique », dit-elle.

Le ministère de l’Éducation a élaboré un total de sept fiches de contenu pour développer « la compétence numérique ⁠3 ». L’application du contenu est volontaire pour l’année scolaire en cours et la suivante, mais deviendra obligatoire à partir de 2028-2029.

« Ça ressemble à ce qui avait été fait avec l’éducation à la sexualité – c’était transversal, on disait que tout le monde allait le prendre en charge… Autrement dit, personne n’en avait la charge », rappelle-t-elle.

S’allier à l’IA

Alors on fait quoi de l’IA ?

On l’apprivoise. « C’est potentiellement très excitant ; c’est une opportunité unique », plaide Hugo Larochelle, directeur scientifique de Mila – l’Institut québécois d’intelligence artificielle.

«L’intelligence artificielle, si c’est bien fait, ça donne le potentiel d’avoir pour chaque apprenant un tuteur spécialisé, qui va à ta vitesse, qui te challenge.»

Hugo Larochelle, directeur scientifique de Mila – l’Institut québécois d’intelligence artificielle

 

Le chercheur se dit « très empathique » ; il est fort conscient que « c’est une période plus difficile », car « on doit revoir la façon d’enseigner et d’évaluer dans un écosystème où on commence seulement à apprendre comment bien le faire ».

Il ne craint pas un effritement de la pensée critique que les élèves sont censés acquérir à l’école. Au contraire, il pense que « si on fait bien les choses, plus que jamais, on va former la prochaine génération à penser de façon critique ».

Elle serait indispensable dans un avenir « où on fait majoritairement ça, qu’on a des IA qui travaillent pour nous, qui produisent du travail, et que nous, on est surtout appelés à critiquer ce qui a été produit, le corriger, l’adapter », dit-il.

Mais pour aller plus loin, il faudrait « probablement financer la recherche en éducation, d’une façon multidisciplinaire, où les gens comme moi, qui sont plus du milieu technique, peuvent contribuer », soumet Hugo Larochelle.

Haro sur les réformes de structures

À sa gauche, Olivier Lemieux y va d’une confession.

En tant que professeur universitaire, il fait « un peu l’autruche » en ce qui a trait à l’IA.

« J’essaie de trouver des alternatives, mais je ne trouve pas la manière de faire ce que je faisais il y a cinq ans sans que l’IA soit là, et de le faire de manière aussi efficace aujourd’hui », explique-t-il.

Or, l’actualisation des pratiques pédagogiques est prenante en matière de temps. Et du temps, c’est ce dont le milieu de l’éducation a besoin, insiste Olivier Lemieux.

Alors si un nouveau parti arrive au pouvoir à Québec le 5 octobre prochain, il devra en tenir compte, croit-il.

«Le milieu de l’éducation, à l’heure actuelle, a besoin d’abord et avant tout d’une pause, d’un temps d’arrêt.»

Olivier Lemieux, professeur de sciences de l’éducation à l’Université Laval

 

Car « depuis huit ans, la Coalition avenir Québec a enchaîné les réformes de structures, a revu complètement notre modèle de gouvernance scolaire, et [on] peine encore à mesurer tous les effets de ces transformations », expose le professeur.

La montée de l’intolérance

On a aussi assisté ces dernières années à une montée de l’homophobie et de l’intolérance dans les écoles secondaires, tel que l’a documenté le GRIS-Montréal⁠4.

« C’est vraiment quelque chose à prendre extrêmement au sérieux, parce que chaque année est pire que la précédente », avertit Marie Houzeau, dont l’organisme organise des ateliers de sensibilisation dans les écoles.

Et chez les adolescents, la popularité des influenceurs masculinistes, comme « cette ordure » d’Andrew Tate, est réelle, assure-t-elle.

Mais l’école, seule, a « trop peu d’outils » et elle est « trop peu soutenue », estime Marie Houzeau.

« Il faut que toutes les personnes en position d’autorité – que ce soit les parents, les enseignants, les directions, les politiciens – prennent parole là-dessus, disent quelles valeurs on veut transmettre à nos jeunes », implore-t-elle.

Car « il ne faut pas espérer que ça va partir de soi-même », conclut-elle.

1. Lisez la lettre ouverte « L’éducation compte pour la prospérité de nos nations, tout comme l’égalité en éducation »

2. lisez l’article « Triste bulletin pour nos écoles »

3. Consultez le site du gouvernement du Québec

4. lisez le rapport « Augmentation des niveaux de malaise – Ce que les élèves du secondaire pensent de la diversité sexuelle, 2017-2024 »


Mélanie Marquis, La Presse, 6 septembre 2026.

Photo: MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

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