Denis Sieffert — «La Mauvaise cause: les intellectuels et la propagande israélienne en France» — Les bonnes feuilles
Sur la base d’une observation scrupuleuse au fil des mois et des années, l’éditorialiste Denis Sieffert dénonce, dans son nouvel ouvrage paru aux éditions Lux, les relais médiatico-politiques de la propagande israélienne en France. Bonnes feuilles choisies.
« Dites « terroristes » ou taisez-vous ! »
En octobre 2023, la France est un pays inquiet. L’attaque de la Russie contre l’Ukraine, en février 2022, a ramené la guerre aux portes de l’Europe. Une impression de retour du tragique de l’histoire gagne les esprits. Sur le plan social, la société française sort à peine de la plus importante mobilisation depuis trois décennies contre la réforme des retraites. Le passage en force du gouvernement par le recours sans vote à l’article 49.3 a été vécu comme une véritable fracture entre les Français et l’exécutif. Les politologues parlent d’un malaise démocratique. Six jours après l’attaque du Hamas, un événement tragique va entrer en résonance avec l’actualité proche-orientale. Un professeur de français d’un lycée d’Arras est assassiné par un homme se réclamant du djihad. Cela, trois ans après l’assassinat du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty devant son collège de Conflans-Sainte-Honorine. Les commentateurs ne manquent pas de souligner qu’en attaquant l’école, les djihadistes s’en prennent au cœur de l’identité française. Peu importe que ces événements n’aient à l’évidence aucun rapport entre eux, ils sont propices à toutes les exploitations démagogiques. Si l’amalgame est factuellement erroné, l’accumulation d’événements tragiques ou négatifs fait le jeu d’une extrême droite qui a le vent en poupe. Le Rassemblement national (RN) avait enregistré une spectaculaire percée aux législatives de juin 2022, obtenant 89 députés contre 8 lors de la précédente législature. Les crises sociales et politiques, la guerre, bientôt transformée en péril nucléaire, et les attentats djihadistes, tout fait corps dans le discours de l’extrême droite servie par un système médiatique perméable à ses idées, et parfois complice. Sans compter la surexploitation de faits divers impliquant des immigrés. Le thème de l’immigration commence à apparaître dans les sondages parmi les préoccupations des Français, moins comme problème économique que comme menace identitaire. C’est le produit d’un long processus de droitisation que l’on peut faire remonter au quinquennat de Nicolas Sarkozy (2007-2012), et que la présidence de François Hollande (2012-2017) n’a pas pu ni su endiguer.
Un homme a joué un rôle décisif dans cette propagation d’une peur diffuse en recherche de boucs émissaires: Vincent Bolloré. Ce catholique ultraconservateur vient de construire un groupe de presse devenu entre ses mains une redoutable arme de guerre politique. La « bollorisation » du système médiatique a imposé en quelques années les thèmes chers à l’extrême droite : la peur de l’immigration et l’islamophobie. Propriétaire du groupe Canal+, de la chaîne d’information en continu CNews, d’Europe 1 et, dans la presse écrite, de Paris Match (jusqu’en septembre 2024) et du populaire Journal du Dimanche transformé du jour au lendemain en brûlot d’extrême droite, Bolloré a créé une force de frappe considérable qui dicte ses thèmes à des médias réputés plus modérés. À la présidentielle de 2022, le nouveau magnat a ouvertement soutenu Éric Zemmour, chantre de la théorie du « grand remplacement». Le paysage politique a suivi le même déplacement vers l’extrême droite, avec des personnalités comme Éric Ciotti, et bientôt Bruno Retailleau, l’un faisant alliance avec le parti de Marine Le Pen, l’autre important les thèmes du RN au sein de la droite. Telle est la toile de fond sur laquelle intervient, le 7 octobre, l’attaque du Hamas. On comprend mieux que le système médiatique n’ait eu aucune difficulté à cadenasser l’interprétation de l’événement au profit d’un discours islamophobe très favorable à Israël.
La question de la caractérisation de l’attaque du Hamas a immédiatement occupé l’espace public et s’est imposée pendant plusieurs mois. La reconnaissance du caractère terroriste de l’opération est devenue implicitement le code d’entrée à tout débat. Et il n’était pas permis de concéder au Hamas une part de résistance. L’horreur du crime commis, l’innocence des victimes, la répulsion que pouvait inspirer la prise d’otages semblaient a priori peu conciliables avec l’idée, généralement héroïsée, de résistance, portée de surcroît par un mouvement islamiste. Mais ce questionnement, loin d’être objectivé, a immédiatement pris la forme d’un lynchage en règle de quiconque se mêlerait de vouloir apporter la moindre complexité à un débat qui aurait pourtant exigé que l’on convoque l’histoire longue. Le discours dominant s’est concentré sur les quelques heures de l’assaut du Hamas. Les témoignages, évidemment déchirants, des survivants monopolisaient les plateaux de télévision, alors que les échos sourds des massacres commis par l’armée israélienne à Gaza, en guise de représailles, n’atteignaient qu’une infime minorité de nos concitoyens actifs dans la quête d’une information alternative. Sans images dans les médias dominants, la réalité ne filtrait qu’édulcorée dans de brefs commentaires marqués par le soupçon. Une véritable information de guerre s’est installée. Un carnage s’accomplissait dans le huis clos de l’étroit territoire palestinien, mais le discours médiatique redoublait de sollicitation compassionnelle pour les seules victimes israéliennes. En soi, la façon dont l’opinion a été travaillée par des médias inspirés par une classe politique quasi unanime donne à réfléchir sur la vulnérabilité de la démocratie et le grégarisme de beaucoup de journalistes, de l’audiovisuel en particulier.
Deux ans après le choc de l’attaque du Hamas, le citoyen français « accro» aux débats télévisés est toujours tiraillé inégalement entre deux partis, deux crimes, présentés comme exclusifs l’un de l’autre. D’un côté, le 7-Octobre, désormais inscrit avec sa lettre majuscule dans la mémoire du monde comme le 11-Septembre (2001) ; de l’autre, l’affirmation, qui est parvenue peu à peu à se frayer un chemin, qu’il y avait eu un « avant », de soixante-dix ans d’occupation, et qu’il y a un « après», génocidaire.
Loin de gagner en clarté, le débat s’est rapidement brouillé de contentieux propres au paysage politique. Les droites, voyant midi à leur porte, ont réglé son compte à la gauche. Et la gauche radicale a payé le prix fort de n’avoir pas voulu prononcer le mot « terrorisme», et de n’avoir pas respecté un principe de réalité qui aurait dû s’imposer à tous. Ceux qui n’ont pas « bien pensé » ont été marginalisés, ou même exclus de « l’arc républicain», selon l’expression du président de la République. Dans l’espace public, il est difficile aujourd’hui encore de porter un regard objectif sur le questionnement initial : « terrorisme » ou « acte de résistance »? Les rares témoignages en provenance de l’enclave palestinienne auraient pourtant permis de sortir du piège de la binarité. Mais Israël a immédiatement interdit l’accès de tout journaliste indépendant à Gaza, avant d’entreprendre la liquidation systématique des journalistes palestiniens sur place. De rares exceptions ont réussi à percer le mur du silence.
Dans son Journal de bord, en date du 7 octobre 2024, soit un an jour pour jour après l’attaque du Hamas, le journaliste Rami Abou Jamous écrit depuis Gaza, où il survit (1) : « Pour nous, c’est tous les jours le 7 octobre […]. [N]on seulement je suis en train de le vivre jusqu’à présent, mais je le vivais depuis bien longtemps avant […]. Et avant moi, mes parents et mes grands-parents.» Il y avait donc un avant! Cruel, insupportable, colonial. Rami Abou Jamous répond à sa façon à la question: le terrorisme est partout. Il est du côté du Hamas, mais comment qualifier autrement cette guerre israélienne qui tue des enfants, par le feu, par la faim, par la destruction des hôpitaux, et par des épidémies qu’on laisse se propager? Les conditions que décrit Rami Abou Jamous devraient imposer comme une évidence la part de résistance que l’on doit reconnaître à l’offensive du Hamas. Le désastre provoqué par cette attaque condamne sans doute l’organisation islamiste aux yeux de beaucoup de Palestiniens. Mais ils sont nombreux, et ce sont parfois les mêmes, à faire valoir que le dossier palestinien était enterré, et que le silence valait condamnation à perpétuité.
Autour de la problématique de la part du mouvement islamiste dans le massacre des Gazaouis, l’historien Jean-Pierre Filiu, aux travaux tellement remarquables par ailleurs, a créé une polémique en publiant le 31 août 2025, dans Le Monde, une tribune dans laquelle il a dénoncé « l’écrasante responsabilité du Hamas dans la catastrophe palestinienne » (2). Quelle que soit la détestation idéologique que nous inspire le mouvement islamiste, c’est oublier que l’anéantissement de Gaza comme l’annexion rampante de la Cisjordanie s’inscrivent dans un projet historique de l’extrême droite israélienne pour lequel le 7-Octobre a produit un effet d’aubaine. Mauvaise polémique donc! Car si le Hamas est le pire des représentants palestiniens, il est en partie une création israélienne. Et le terrorisme est sur- venu après l’échec de toutes les tentatives de négociation, toutes torpillées par Israël.
Alors, terrorisme ou acte de résistance, l’attaque du Hamas ? Aujourd’hui, il devrait être permis de répondre: les deux, évidemment ! Cette réponse double est aussi la marque d’une reconnaissance de l’Autre, et elle est le postulat indispensable à tout dialogue. Si le terrorisme est indiscutable, la « résistance » ne l’est pas moins, même lorsqu’elle prend les formes cruelles et détestables d’une action aveugle. Elle puise sa justification loin en amont du 7-Octobre dans les conditions de l’occupation et l’oppression d’un peuple attaqué dans sa chair, son histoire et son identité. Encore aurait-il fallu que nos concitoyens en aient eu conscience. Or la chape de plomb pèse sur l’information depuis la mise en place par Israël du blocus, en 2007, et l’opinion française a fini par se convaincre que le conflit s’éteignait par obsolescence. N’était-ce pas d’ailleurs la victoire de Netanyahou qui ne manquait pas de répéter que la question palestinienne n’était plus d’actualité ? Mais l’illusion arrogante du premier ministre israélien le rendait aveugle et sourd aux mouvements de la société palestinienne, et à la violence qui couvait.
Le 7-Octobre renvoie typiquement à la condition du colonisé, et à cette fatalité de violence que Frantz Fanon analysait dans Les damnés de la terre (3) : « La violence qui a présidé à l’arrange- ment du monde colonial […] sera revendiquée et assumée par le colonisé au moment où, décidant d’être l’histoire en actes, la masse colonisée s’engouffrera dans les villes interdites.»
Sur le concept de terrorisme
Parmi les questions rendues impossibles par la chape de plomb médiatico-politique, il y a celles qui entourent le concept de terrorisme. Qui est-il, ce monstre du 7-Octobre ? D’où vient- il ? Est-il né avec une kalachnikov dans les mains? N’est-il pas l’émanation d’une jeunesse en révolte contre l’occupation et les humiliations qu’elle produit, récupérée par une idéologie morbide? N’a-t-il pas vu son père battu par les soldats ou les colons? N’a-t-il pas assisté, impuissant, à la destruction de sa maison, de ses cultures? N’est-il pas un ancien « civil» qui n’aspire qu’à le redevenir ? Encore une question prohibée. La propagande israélienne, reprise en France, est une machine à produire des essentialismes. Dans cet imaginaire, le terroriste l’est de naissance.
Un simple survol de l’histoire met évidemment à mal cette vision. Le concept a beaucoup voyagé depuis la Terreur révolutionnaire de 1793 à laquelle il doit son nom. Il est passé par l’Irlande, l’Inde, le Pays basque, c’est-à-dire, comme par hasard, par des luttes anticoloniales. Il est devenu le mode d’action des nihilistes russes en guerre contre l’oppression tsariste, et en France, des anarchistes, des indépendantistes bretons, des nationalistes corses… Le terme a traversé une longue histoire de manipulations. À commencer par l’usage qu’en ont fait les nazis et le régime de Vichy contre les résistants. Personne n’a oublié l’Affiche rouge qui qualifiait de « terroristes » les résistants des Francs-tireurs et partisans – Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI) dont Missak Manouchian, aujourd’hui au Panthéon. Enfin, on ne peut manquer de rappeler que le mouvement sioniste a massivement eu recours au terrorisme, contre la puissance mandataire britannique d’abord, en 1946, puis contre des centaines de villages arabes, au début de 1948.
L’effet miroir est frappant dans ce conflit. Tout ce qui est reproché aujourd’hui au Hamas a été pratiqué auparavant par les groupes sionistes comme le Lohamei Herut Israël (Lehi) et l’Irgoun Zvaï Leoumi. En France, le terrorisme a aussi été d’extrême droite, comme au temps où l’Organisation armée secrète (OAS) s’en prenait aux partisans de l’indépendance algérienne. De cette diversité, on peut conclure que le terrorisme est un moyen qui ne dit rien de la cause qu’il prétend servir et qu’il est vide de substance politique. Mon choix, dès le 7 octobre au matin, de qualifier de terroriste l’attaque du Hamas, procède d’un constat d’évidence. Pour ma part, j’ai toujours caractérisé le Hamas comme une organisation « terroriste » ou « pratiquant le terrorisme», si l’on veut rappeler qu’il n’est évidemment pas que cela. Mais je n’ai jamais pensé que les activistes du Hamas étaient nés terroristes, et condamnés à le rester, sinon en résistance à l’occupation israélienne. Les terroristes se recrutent dans l’oppression coloniale. Ce qui rend chimérique l’idée d’éradication.
Le caractère extensible du concept en a fait un « insignifiant » disponible pour tous les amalgames. Dans le discours officiel israélien, toute ONG apportant une aide humanitaire aux Palestiniens est « terroriste », l’UNRWA, l’agence d’aide aux réfugiés palestiniens, a elle-même été caractérisée comme telle, et interdite. Dans la Russie de Poutine, tout opposant est un terroriste, comme dans l’Inde de Modi. Tous les dictateurs, tous les autocrates font un usage démesuré de ce qualificatif, si bien qu’il est devenu l’ennemi de la démocratie, moins pour ce qu’il prétend désigner que par son usage, destiné à faire taire les opposants. Il suffit de citer les noms de quelques terroristes du passé, de Manouchian à Nelson Mandela, mais aussi les leaders historiques de la droite sioniste, Menahem Begin et Yitzhak Shamir, devenus par la suite premiers ministres de l’État hébreu, pour mesurer la fragilité du concept. Un exemple montre particulièrement son extrême plasticité, celui des membres des Unités de protection du peuple kurde (YPG). Classés « terroristes » par la Turquie, ils sont, en 2015, des alliés décisifs des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni dans la lutte contre Daech dans la région de Raqqa, dans l’est de la Syrie. Or le Parti des travailleurs du Kurdistan, qui fournit le gros des troupes des YPG, est aussi classé terroriste par l’Union européenne. Terroristes un jour, résistants le lendemain. Terroristes en deçà de la frontière turque, héros au-delà. Et comment qualifier Ahmed al-Charaa, ex-leader djihadiste reçu à la Maison-Blanche le 10 novembre 2025, alors que sa tête était mise à prix moins d’un an auparavant?
Dans son livre Palestine. Un peuple qui ne veut pas mourir, Alain Gresh cite la réplique du cofondateur du FLN algérien, Larbi Ben M’hidi, à la veille de son assassinat par l’armée française (4) : « Donnez-nous vos chars et vos avions, et nous vous donnerons nos couffins » (dans lesquels les « terroristes » algériens cachaient leurs explosifs). Finalement, c’est peut-être Edward Peck, ancien directeur adjoint de la task force de la Maison-Blanche contre le terrorisme sous Reagan, qui a le mieux résumé la situation. Celui-ci a avoué, plusieurs années plus tard, que son équipe s’est retrouvée dans l’embarras quand l’administration lui a demandé une définition de ce qui peut être qualifié de terroriste, parce que toutes les définitions proposées s’appliquaient aussi aux activités de déstabilisation menées par les États-Unis à l’étranger. Or, dit-il, « on peut penser à un certain nombre de pays impliqués dans de telles activités. Le nôtre en est un, et Israël en est un autre». Et il ajoute (5): «[L]e terroriste est dans l’œil de celui qui regarde.» En bon français, on dirait que la définition officielle se fait « à la gueule du client».
(1) Rami Abou Jamous, Journal de bord de Gaza, Montreuil, Libertalia, coll. « Orient XXI », 2024, p. 245.
(2) Jean-Pierre Filiu, « L’écrasante responsabilité du Hamas dans la catastrophe palestinienne », Le Monde, 31 août 2025.
(3) Frantz Fanon, Les damnés de la terre, La Découverte, coll. « La Découverte Poche », 2002 [1961], p. 44.
(4) Alain Gresh, Palestine. Un peuple qui ne veut pas mourir, Paris, Les liens qui libèrent, 2024, p. 50.
(5) « Hezbollah Leader Hassan Nasrallah Talks with Former US Diplomats on Israel, Prisoners and Hezbollah’s Founding », Democracy Now!, 28 juillet 2006.
Denis Sieffert, Blast, 25 janvier 2026.
Lisez l’original ici.