Danser sur un volcan
Au marathon du désespoir, je suis désormais capable d’accomplir les cinq étapes du deuil dans la même heure, aller-retour. Déni, marchandage, colère, dépression, acceptation, amenez-en, chu capable, avec un peu de push-push d’odeur du Moyen Âge pour l’umami. Et j’ajouterais le nihilisme contemplatif comme dernier clou de cercueil, sans compter l’insomnie existentialiste pour une touche de cernes naturels.
Il faut être solidement déconnecté et fréquenter le comptoir d’ordonnances du Jean Coutu pour aller bien par les temps qui courent. Ou être très vieux et sentir que sa fin approche. Mais même Jane Fonda, à 87 ans, lève encore le poing vers le ciel en qualifiant cette époque de jamais vue. Le monde actuel ressemble à un film hollywoodien inabouti, avec trop d’égos pour que ça se termine bien, et des arcs narratifs classiques impliquant une fin du monde déclinée sous forme de dictateurs cinglés, de nature déchaînée ou de technologie prédatrice. On aurait pu faire mieux comme « happy end ».
« L’art est un remède contre la solitude, un acte de foi dans la suite du monde. »
Mathieu Bélisle, «Une brève histoire de l’espoir»
On aura beau saupoudrer les mots « espoir » ou « joie » sur une couverture de livre pour apaiser notre petit déni confo, la suite nécessite une certaine rigueur départageant le vrai du faux. L’authenticité n’est pas un déguisement de Dollarama section Halloween. Si ta joie de bobo mélilot ressemble au bilan carbone de Taylor Swift, entre le Japon, le Québec et le Mexique, je passe mon tour. Ce n’est pas tout de danser sur un volcan, mais ce serait bien que tu cesses de crier au feu si tu joues avec les allumettes en même temps. Cohérence, baby, cohérence.
Tiens, j’ai lu que le sol était trop sec cet automne pour que les chenilles de sphinx puissent s’y creuser un trou pour l’hiver. Je me sens exactement comme ça. Comme une chenille qui cherche son trou entre deux pages d’Hannah Arendt et de Cyrulnik. Mes lectures trahissent l’époque marquée au fer rouge de l’instabilité. Des humains « suicidaires et adolescents », m’a écrit Sébastien, les qualifiant d’homo abrutis qui massacrent le vivant. Non, non, lecteurs du zeitgeist, vous n’avez pas la berlue : ça va pas ben à shoppe. Et ne tirez pas sur les prophètes. Comme l’écrit la journaliste Liz Plank : être informé ressemble désormais à être éveillé en pleine chirurgie.
Tu veux pas le savoir, tu veux croire
Ma sage-mère a sûrement raison : il faut continuer à s’indigner collectivement et cultiver la joie individuellement. Vous m’en mettrez une caisse, c’est pour emporter.
Je crois que je vais bientôt me mettre à la danse soufie. C’est bien tout ce que je n’ai pas essayé. Et danser est une façon de célébrer la joie avec son corps, en fermant sa gueule.
Il y a deux semaines, j’ai pleuré (étape 4 du deuil) en regardant deux petits garçons bavarder sur le trottoir, marchant côte à côte. J’ai eu de la peine pour leur innocence volée, leur futur voilé qui ressemble à une toile de Jérôme Bosch.
Vendredi dernier, je dansais le lindy hop au Festival’David Swing dans une église (première ou dernière étape du deuil, au choix). Après tout, les musiciens du Titanic ont bien continué à jouer sur le pont ? La joie est à portée de main pour peu qu’on sache la tendre vers l’autre.
« Notre devoir le plus impérieux est peut-être de ne jamais lâcher le fil de la Merveille. Grâce à lui, je sortirai vivante du plus sombre des labyrinthes. »
Christiane Singer
En revenant du Nord, j’ai noté de petits lacs asséchés, des avions-citernes CL-415 survolaient la région ; j’écoutais le Tom Traubert’s Blues de Tom Waits en trouvant ça dramatiquement beau.
Wasted and wounded, it ain’t what the moon did
I’ve got what I paid for now
J’ai appuyé sur replay trois fois… (étape « playlist de funérailles » du deuil).
Je revois chaque fois Tom Waits affalé sur son piano saoul au théâtre Saint-Denis. J’avais 16 ans, un soir d’Halloween, déguisée en princesse argentée de Star Wars, mes bottes en caoutchouc vaporisées de peinture silver. C’est pas de la nostalgie, c’est le sentiment d’avoir vécu cent vies dans une seule. Quel générique est le bon ?
« C’est l’espoir qui tue », répétait mon ex-favori, aka « l’Anglo », qui récitait les poètes maudits. J’ai mieux compris, en lisant le récent essai du prof de littérature Mathieu Bélisle, Une brève histoire de l’espoir, les origines de ce noble sentiment. Les philosophes grecs s’en méfiaient comme de la chaude-pisse. « Alors que les Grecs ignorent presque tout de l’espoir, l’apôtre Paul en fait l’une des trois vertus théologales, avec la foi et la charité. » Bélisle confirme que l’espoir est une carte judéo-chrétienne à brandir lorsque tout part en couille : « L’espoir, en somme, nourrit l’illusion que le malheur est temporaire. Mais à bien y penser, le désespoir pousse peut-être vers une résignation encore pire. Car s’il n’y a plus rien à attendre ni à espérer, à quoi bon agir, et même : à quoi bon vivre ? » Réponse courte ? Le chocolat.
« Parce qu’il a inventé l’espoir, parce qu’il a permis de croire dans le rachat de la misère ici-bas par le salut dans l’au-delà, le christianisme, peut-être plus que toute autre religion, offre à ses disciples la possibilité de nourrir à propos du monde, de la vie et du genre humain la vision la plus amère qui soit, comme si la foi fonctionnait à la manière d’un principe compensatoire. »
Mathieu Bélisle, «Une brève histoire de l’espoir»
La révolution est espoir
Ben oui, j’ai vu Greta s’époumoner après la prison en Israël. Même la révolution est une forme d’espoir, souligne Bélisle : « Mais pour que tout change, il faut une foule d’hommes et de femmes d’exception, débordant de vie et tutoyant la mort, conscients de la grandeur du moment et inconscients de ce qu’ils sont, remplis d’audace et amoureux de l’incertain, capables d’héroïsme et ignorant la peur, prêts à passer en un instant de l’espoir au désespoir, à endurer tous les désordres et courir tous les risques, y compris celui d’être eux-mêmes dépassés, avalés par le mouvement qu’ils ont déclenché ». C’est ça, Greta, pour moi. Elle passe à l’action et se fait la figure de proue du sacrifice pour la cause. « C’est dans la révolution que l’utopie et la dystopie se rejoignent jusqu’à se confondre », ajoute Bélisle.
Oui, on nous a prédit des fins du monde depuis la nuit des temps. La différence, c’est qu’aujourd’hui nous possédons l’arme nucléaire, une science prophétique et une information en continu qui nous avertit que nous avons franchi sept des neuf limites planétaires. Tout être éveillé et informé risque de passer pour conspirationniste ou nihiliste en ce moment. Au pays des aveugles (la fatigue informationnelle en a gagné plusieurs), les borgnes sont rois.
« On n’en finit pas d’être un homme. Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage. »
Henri Michaux
Et tu as beau danser, tu peux toujours te faire marcher sur les pieds. Tout le monde est à cran, partout.
Tiens, je terminerai avec cette anecdote du moine qui explique que, si tu as renversé une tasse de café sur toi, ce n’est pas parce que tu as été bousculé. Non, c’est parce que ta tasse contenait du café.
Vous reprendrez bien un peu de camomille?
Josée Blanchette, Le Devoir, 10 octobre 2025.
Lisez l’original ici.