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Détail de la couverture du livre «Une brève histoire de l'espoir».
8 novembre 2025

Comment retrouver l’espoir? Les clés des philosophes

L’optimisme est battu en brèche. Pourtant, espérer, loin de toute naïveté, est un engagement à l’action qui recrée du collectif. Plaidoyer pour une philosophie du mieux.

 

«Tout commence un soir de fête, quand un ami se met à parler d’avenir et de changements climatiques. Cet été-là, partout les forêts brûlent, ça sent le roussi, le soleil est voilé par une épaisse fumée qui s’étend sur des pans entiers de l’Amérique du Nord. Au moment d’aller au lit, ma plus jeune fille me demande, inquiète : “Papa, est-ce que c’est vrai que le monde va brûler ?» Dessiner un horizon moins sombre à sa fille, relancer l’espoir, voilà ce qui a poussé l’essayiste québécois Mathieu Bélisle à écrire Une brève histoire de l’espoir, son cinquième livre sorti au Canada en septembre et publié en mars prochain en France (Éd. Lux).

Ce professeur de littérature au collège Jean-de-Brébeuf, à Montréal, a également voulu mettre des mots sur un mal profond qui touche ses élèves depuis quelques années : leur rapport à l’avenir, de plus en plus marqué par un grand désespoir. Guerres, violences, désastres écologiques, crises économiques et politiques à répétition… Face à une actualité anxiogène, souvent pessimiste, la nouvelle génération broie du noir. Pour preuve, selon le baromètre annuel Ipsos publié en mars, l’angoisse des jeunes âgés de 11 à 15 ans face aux informations a atteint un niveau record l’an dernier (31 %, +2 points en un an, +5 points depuis 2021). L’incompréhension reste majoritaire (50 %), loin devant la colère (26 %) et l’ennui (17 %).

Même constat d’inquiétude du côté de leurs aînés, plus décidés que jamais à mettre de l’argent de côté en cas de coup (encore plus) dur. En effet, selon les chiffres de l’Insee, le taux d’épargne des ménages français grimpe à 18,9 % au deuxième trimestre 2025, soit un niveau record depuis les années 1970. Dopées par les réseaux sociaux et les informations en continu, les mauvaises nouvelles s’accumulent chaque jour, bouchant l’horizon. L’espoir se trouve entravé par cette avalanche négative qui nourrit en nous un découragement constant et nous met face à un sentiment d’impuissance répété.

«Mais dans ces temps désenchantés, souligne Mathieu Bélisle, nous oublions tous une notion fondamentale : le pire n’est jamais certain ! Plutôt que de craindre sans cesse la fin, notre tâche est d’imaginer la suite. Dans cette crise de l’avenir que nous traversons, reconsidérer l’espoir, non pas par naïveté mais plutôt comme un moteur d’action collectif, comme une vertu qui rassemble, peut s’avérer un véritable antidote à la peur.» En d’autres termes, face au pessimisme chronique, une contagion de l’espoir semble nécessaire à impulser.

La tâche n’est pas si aisée. Car l’espoir reste aujourd’hui encore malmené, méjugé, défié. Le phénomène n’est pas récent. Les grands philosophes de l’Antiquité s’en méfiaient, voire le combattaient. Épicure y voyait une «passion inutile», car liée à la crainte. Dans ses Lettres à Lucilius, Sénèque affirmait : «Tu cesseras de craindre si tu as cessé d’espérer.» Plus tard, Spinoza, Schopenhauer ou Nietzsche y ont vu un piège, une illusion nous détournant de la réalité, nous exilant du présent – le seul à notre portée. «Ces philosophes envisageaient l’espoir comme de la pure attente passive, analyse l’essayiste québécois. L’attente engendre toujours de l’inquiétude face à l’incertitude. Refuser l’espoir, c’est à leurs yeux une façon d’éviter la déception causée par des espoirs non aboutis, déçus… Parvenir à ne plus espérer rendrait la vie lucide, selon eux.» La platitude d’un présent sans espérance vaudrait mieux que des lendemains espérés mais incertains…

Depuis des années, le philosophe Roger-Pol Droit défend un autre chemin, à contre-courant : «Il est difficile de définir avec précision l’espoir. Il se révèle ambigu, équivoque, pluriel, tissé de sentiments contradictoires, pas toujours positifs. Mais nul humain ne peut guérir de cette déraison de l’espoir, soulignait- il dans L’espoir a-t-il un avenir ?, coécrit avec Monique Atlan (Éd. Flammarion, 2016). Heureusement, sinon l’humain cesserait de tenir, de transmettre, d’agir, d’entreprendre. D’avancer. Autrement dit, de vivre. La dignité humaine incite à penser qu’on peut toujours rendre le monde moins laid. C’est l’absence d’espoir qui le rendrait barbare.» Seul problème, le monde est passé de «la foi dans le progrès» à «l’anticipation du pire» lors du dernier siècle, souligne Mathieu Bélisle. Le XIXe et ses révolutions industrielles ont ouvert le champ des possibles. «À ce moment, l’utopie n’était plus un rêve lointain, elle pouvait se réaliser, décrypte l’essayiste. Mais avec les guerres mondiales, Hiroshima, le totalitarisme ou la pollution, le XXe siècle a montré que l’humanité avait les moyens de tout détruire. La dystopie a éclipsé l’utopie.»

De nos jours, c’est d’autant plus flagrant dans les représentations du monde, notamment au cinéma. Fléau épidémiologique, cataclysme climatique, invasion d’insectes… Les blockbusters sont souvent des films catastrophe. Si cette plongée dans le pessimisme en rassure certains («ça pourrait être pire»), ce «no future» déclenche aussi des pics d’angoisse chez beaucoup. Au final, c’est l’espoir qui est battu en brèche par ces vents contraires. La figure de l’éternel optimiste (que certains désignent comme «l’imbécile heureux») n’a pas la cote… «Depuis l’âge de pierre, pour garantir sa survie, l’être humain est naturellement programmé pour réagir au danger, à la menace, explique Mathieu Bélisle. Raison pour laquelle nous accordons toujours une certaine crédibilité aux discours alarmistes. C’est une réalité, le pessimiste a toujours l’air plus sérieux, il y a comme une sorte de gravitas quand on est là pour annoncer, diagnostiquer la fin, le crépuscule, l’effondrement de quelque chose.»

On le voit bien dans les discours médiatiques du moment : ceux qui parlent fort et qui sont le plus entendus sont très souvent ceux qui nous annoncent que tout va mal, et que tout ira encore plus mal demain. À l’évidence, l’optimisme et les bonnes nouvelles sont bien moins vendeurs que le pessimisme et les clashs. «Et c’est là tout le fondement du déficit de l’espoir au sein de notre société occidentale, affirme le Québécois. Comme nous ne sommes plus dans la dynamique du “ça pourrait être mieux”, nous n’avons plus les moyens de penser le mieux. En d’autres termes, nous ne faisons que tenter d’éviter le pire. Mais les gens qui pronostiquent toujours le pire auraient peut-être besoin de se rappeler qu’eux-mêmes espèrent chaque jour. Même Nietzsche dénigrant l’espérance (“le pire des maux”), même Schopenhauer prisonnier de sa misère existentielle (“le mal général est la règle”), même Cioran se hissant bravement sur les cimes du désespoir (“au comble du désespoir, seule la passion de l’absurde pare encore le chaos d’un éclat démoniaque”) ne peuvent s’empêcher d’espérer, pour la bonne raison qu’ils ne peuvent pas renoncer à la vie. Quelque chose en eux, plus fort que la pensée, qui se situe au-delà de toute raison, les porte vers ce qui vit. L’espoir, c’est la voix de la vie qui proteste et dit : il faut avancer !» C’est pourquoi, même en berne, même malmené, l’espoir demeure toujours.

«C’est une flamme qu’il faut entretenir, notre force la plus irréductible», estime Roger-Pol Droit. Le philosophe n’est pas le seul à associer «espoir» et «action». Dans son ouvrage Le Livre de l’espoir (Éd. Flammarion, 2021), Jane Goodall, l’éthologue anglaise spécialiste des chimpanzés et véritable mentor de la Gen Z (décédée en octobre à 91 ans), combattait sans relâche un malentendu sur le sens du mot espoir. «On l’associe à la passivité, à une forme de complaisance dans l’illusion : “J’espère que tel événement adviendra”, dirait-on, les bras ballants en attendant qu’il advienne sans rien faire. Mais une telle attitude est le contraire du véritable espoir, supposant un engagement.» La valeur de l’espoir réside dans le mouvement qu’il impulse, une (ré)action, un sursaut conscient, une résistance active. «Beaucoup d’entre nous sont lucides sur l’état de la planète, sans pour autant agir, car ils se sentent désarmés et ont perdu espoir, soulignait la messagère de la paix des Nations unies. Tandis que l’effet cumulé de milliers de petits gestes éthiques peut sauver notre monde, et même le rendre meilleur pour les générations futures.»

«C’est l’espoir qui mobilise les individus et les groupes sociaux dans l’action, confirme le sociologue Claude Giraud dans son livre De l’espoir. Sociologie d’une catégorie de l’action (Éd. L’Harmattan, 2007). Il n’existe pas d’action sans espoir de la voir réussir et, inversement, l’espoir suppose qu’on ait commencé à agir. Il est l’une des formes que se donne la rationalité. L’interroger, c’est interroger le lien social qui se construit dans l’action. C’est aussi interroger ce qui mobilise les individus, et leur fait croire dans un avenir commun.» Sinon, à quoi bon se donner la peine d’agir, de faire des projets, de penser les choses sur le long terme, si l’on n’est pas persuadé que l’action sera suivie d’effet ? L’espoir est une vertu qui relie, unit, réunit. «Il est important de revenir à cette idée qu’il faut toujours être au moins deux pour espérer, souligne Mathieu Bélisle. Et que l’espoir ne se cultive que dans la relation à l’autre, et dans la relation au tout. »

Le problème de notre époque, c’est qu’elle vend de plus en plus l’espoir comme un bien à consommer individuellement. Dans une ère qui valorise le «chacun pour soi», l’espoir ne doit pas être réduit à la seule échelle du «moi». Autre paradoxe de l’époque : ces «maîtres de l’avenir» qui mènent une course du temps égotiste et ostracisante… «Les milliardaires de la Silicon Valley sont de plus en plus nombreux à croire qu’un événement de grande envergure provoquera l’effondrement de la civilisation, note Mathieu Bélisle. Pour se prémunir contre la menace, ces grandes fortunes de la technologie achètent des îles vierges ou des terres dans les régions les plus reculées du monde, telle la Nouvelle- Zélande, où ils font bâtir des bunkers équipés, pour s’y réfugier avec leurs proches. Certains investissent dans les voyages spatiaux (Jeff Bezos, Elon Musk), d’autres conçoivent la possibilité de se transposer dans le métavers (Mark Zuckerberg), d’autres cherchent à télécharger leur esprit dans un ordinateur (Sam Altman, Ray Kurzweil), d’autres enfin tentent d’inverser le cours du temps en contrant les effets du vieillissement (Peter Thiel). Il est quand même étrange que ceux qui exercent la plus grande domination sur l’avenir y croient finalement si peu ! Ici, l’espoir à l’échelle individuelle est le remède qui nourrit le mal.» Et creuse le fossé des inégalités entre les ultrariches et le reste du monde.

«C’est la dimension collective de l’espoir qu’il nous faut cultiver et transmettre aux jeunes générations, réaffirme l’essayiste. Cette ambition commune de bâtir un futur meilleur, ensemble. Un espoir réaliste, “en partage”, qui lie, rassemble, transcende et porte une vision d’avenir.» Il est temps d’apprivoiser l’incertitude, accepter le risque d’un résultat aléatoire : un potentiel échec, une désillusion… mais qui peut aussi se révéler un succès, une avancée. Pourquoi ne pas imaginer de réenchanter le monde de demain et œuvrer à le transformer ? Ça suppose de prendre en compte les leçons de l’Histoire, redéfinir des valeurs communes du vivre-ensemble. «Un monde sans espoir commun serait L’Enfer promis par Dante : “Vous qui entrez, laissez toute espérance.” Il faut faire le pari de l’humanité, poursuit Mathieu Bélisle, renouer avec l’amour de la vie, renoncer aux discours mortifères. L’espoir est un acte de foi, le choix de l’action.»


Clémence Pouget, Madame Figaro, 8 novembre 2025.

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