Bruno Latour: «David Graeber, une œuvre immense de lutte, dans ses livres, et dans la rue»

Publié le 4 septembre 2020, dans Nouvelles Bruno Latour: «David Graeber, une œuvre immense de lutte, dans ses livres, et dans la rue»

Mercredi 2 septembre, l’anthropologue David Graeber est mort à l’âge de 59 ans. Avec le sociologue Bruno Latour, nous revenons sur le travail de l’intellectuel américain pour mieux comprendre la place de l’anthropologie dans la société du XXIème siècle.

Mercredi 2 septembre 2020 , l’anthropologue américain David Graeber est mort à l’âge de 59 ans. Professeur à Yale et puis à la London School Economics, il a conduit notamment des recherches sur la bureaucratie et la dette, et s’est fait connaître plus largement en développant le concept des bullshit jobs, ou jobs à la con, ces métiers bien réels qui s’avèrent manquer gravement de consistance et d’utilité. Souvent qualifié d’anarchiste, celui qui fut une des figures majeures du mouvement Occupy Wall Street à New York en 2001 préférait se définir simplement comme auteur et anthropologue militant. Le sociologue et anthropologue Bruno Latour, professeur émérite au Médialab de Sciences Po, revient sur le rôle que joue l’anthropologue dans la société contemporaine. Cette mission, selon l’exemple donné par Graeber, consiste-t-elle à être comme lui un penseur et militant optimiste ? 

L’immense importance du travail de David Graeber est d’avoir « anthropologisé » des questions comme celle de la dette, de la royauté et du pouvoir, de l’économie courante. A chaque fois, il a trouvé une entrée anthropologique plutôt que sociologique. Son travail invite à se demander si l’anthropologie peut remplacer la sociologie ordinaire pour parler du monde et de son développement. Bruno Latour

Ce qu’écrivait et faisait David Graeber avait un effet énorme de mise en capacité d’action de ses lecteurs, et plus largement de tout un public d’intéressés. Précisément parce qu’il donnait, de l’économie dont nous sommes prisonniers une version alternative. En ce sens, on peut dire que David Graeber était un optimiste. Néanmoins, sa mort ne nous rend pas optimistes du tout : c’est un choc pour tous ceux qui espéraient de son travail une porte de sortie hors de cette fiction qu’est l’économie. Bruno Latour

Universitaire et militant, sans distinction 

Si David Graeber était souvent présenté comme un anthropologue anarchiste, nous pouvons nous demander ce qu’implique concrètement cette appellation dans le parcours de l’intellectuel américain.

David Graeber était un universitaire d’engagement publique : sa pratique érudite et sa pratique de militant se renversaient mutuellement, mais sans jamais être séparées. En écrivant un livre qu’il intitule Pour une anthropologie anarchiste, il montrait clairement son intérêt pour la question du pouvoir et sa volonté de lutter contre les théories sociales ordinaires qui donnaient du pouvoir une conception erronée. Est-ce qu’il luttait en faisant un livre ou en allant dans la rue ? Ce sont deux actions beaucoup trop liées pour les diviser. Bruno Latour

Les « bullshit jobs » : faille du productivisme révélée par la pandémie

Dans un article paru en juin 2020 sur le quotidien en ligne AOC, Bruno Latour donnait à la pandémie de coronavirus un sens précis : elle aurait révélé les failles de la notion même de productivité. Un constat établi suite à la lecture de l’ouvrage de David Graeber Bullshit Jobs, paru en 2018. 

Ce petit livre qui a eu beaucoup de succès est typique de l’ensemble de l’oeuvre de Graeber. Une oeuvre qui montre qu’à chaque fois que nous nous déléguons d’une fonction, nous arrêtons de la produire par nos propres ressources, nous nous chargeons d’une bureaucratie qui pèse sur nous. La multiplication des bullshit jobs, des métiers à la con, c’est l’abandon à d’autres de nos capacités d’action. Dans cette délégation, la pensée anarchiste voit une acceptation volontaire de la domination par la bureaucratie. Bruno Latour

La particularité de Bullshit Jobs, nous dit Bruno Latour, est de nous présenter des bureaucrates qui, bien que dominants, sont loin d’être des individus heureux. Dans un article paru fin juin 2020 dans Libération, intitulé « Vers une bullshit economy« , David Graeber donne son analyse des effets de la pandémie sur le monde du travail. Il relève une inversion de la hiérarchie entre ces métiers dont il a réfuté l’utilité, et ceux qui sont concrètement et directement au contact des usagers–dont l’exemple le plus criant est celui du personnel soignant. Selon Bruno Latour, c’est « typiquement un effet à la Graeber : un effet qui provient à la fois d’une recherche universitaire et d’une action concrète« . Quel est l’effet de David Graeber sur la pensée de Bruno Latour ?

C’est un héritage de déséconomisation. Il montre que le thème de la production, qui obsède autant le marxisme que le libéralisme, est une fiction. Ce qui est tragique dans la mort de David Graeber est que rare sont ceux qui travaillent à nous sortir de l’économie comme fiction. De nous défaire de l’économie comme principe d’analyse du monde social. La violence du monde sociale n’est pas captée par les notions économiques. Bruno Latour

Marie Sorbier, Affaire en cours, France Culture, 4 septembre 2020

Photo: London School of Economics

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