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24 janvier 2016

Blog de l’émission radio « Le Monde comme il va », AlterNantes FM, 7 avril 2010

Livre référence:
Révolutionnaires du Nouveau Monde

Michel Cordillot, Révolutionnaires du Nouveau monde

Emission n°24 (avril 2010)

Michel Cordillot, Révolutionnaires du Nouveau Monde – Une brève histoire du mouvement socialiste francophone aux Etats-Unis (1885-1922), Lux, 2009.

Nicolas Sacco et Bartoloméo Vanzetti étaient Italiens. Spies, Engel, Fischer et Lingg, quatre des cinq martyrs de Chicago qui payèrent de leur vie leur engagement politique et syndical, étaient Allemands. Léon Czolgosz, militant anarchiste qui liquida un jour de 1901 le président MacKinley, était d’origine polonaise. Alexander Berkman, qui blessa Henry Frick, magnat de l’industrie et persécuteur d’ouvriers, en 1892, était un Juif russe. Italiens, Russes, Allemands, Polonais, Scandinaves… l’Amérique s’est bâtie sur les cadavres des Indiens, avec le sang des Noirs et des immigrants. Et parmi ces immigrants, quelques Français à l’histoire méconnue.

En publiant Révolutionnaires du Nouveau Monde – Une brève histoire du mouvement socialiste francophone aux Etats-Unis (1885-1922), les éditions Lux ont permis à l’historien Michel Cordillot de mettre en lumière la contribution des migrants français à l’histoire sociale de l’Amérique du Nord.
Qui sont-ils ces Français qui traversent l’Atlantique ? Ce sont pour beaucoup des militants anarchistes comme Etienne Barthelot, d’anciens communards fuyant la répression comme Edouard David, des mineurs du Nord et parfois des aventuriers comme Louis Goaziou qui quitte son Finistère natal pour s’installer en Pensylvannie. Nous sommes en 1880 et il n’a que seize ans. C’est en exil que le jeune Breton se découvre Français ; c’est en exil que le jeune homme qui s’est fait mineur d’anthracite pour vivre, « acquiert la conviction que l’organisation des ouvriers au sein d’union de métiers est la clef de leur émancipation ». Michel Cordillot s’attache aux pas de Louis Goaziou car sa vie est révélatrice de l’évolution d’une large part de la communauté française installée aux Etats-Unis.

Louis Goaziou est anarchiste lorsqu’il se lance avec une énergie hors du commun dans la guerre de classe. C’est un anarchiste qui ne croit pas à la propagande par le fait mais au syndicalisme révolutionnaire. Son arme principal : la presse. Avec le Réveil des mineurs, une simple feuille éditée en 1890, il s’efforce de toucher la petite communauté de mineurs français. La feuille connaît un certain succès mais pas assez pour éviter la faillite. Qu’à cela ne tienne, une fois les dettes épongées, Goaziou fait paraître L’Ami des ouvriers en 1895, sous-titré « Organe des travailleurs de langue française aux Etats-Unis ». Cette fois-ci, la publication trouve un public suffisamment conséquent pour que Goaziou abandonne la mine pour le marbre.

La période est celle de l’effervescence sociale et des polémiques politiques. De la Côte Est au Texas et au Kansas, des petits groupes militants émergent, luttent et souvent disparaissent assez vite, faute de relais ou vaincus par la répression. Les anarchistes sont en nombre, mais toutes les familles du socialisme y sont représentées. L’Ami des ouvriers devient La Tribune libre, carrefour de libre-expression pour toutes les tendances du mouvement ouvrier. On y parle de la propagande par le fait, du syndicalisme révolutionnaire mais aussi du parlementarisme, du mouvement coopératif. Pour survivre le journal accueille des publicités payantes et pour fidéliser un lectorat moins politisé mais sevré de publications dans leur langue maternelle, il propose à ses lecteurs un roman en feuilleton.

Goaziou évolue politiquement et devient l’une des figures incontournables du jeune Parti socialiste américain d’Eugene Debs. Comme nombre de migrants conscients que leur vie est désormais ici, il s’est fait naturaliser. Ce phénomène de naturalisation/sédentarisation est illustré par « l’existence d’un maillage extrêmement dense de sociétés de secours mutuels, de coopératives, de sociétés culturelles, théâtrales, musicales et même horticoles », structures montées et animées par des militants chevronnés. Là encore la presse tient une place importante. Depuis 1901, Goaziou dirige alors L’Union des travailleurs, un journal qui affirme clairement son socialisme mais qui entend être lu par toute la communauté francophone, y compris ces Canadiens qui sont aux yeux des Français, des catholiques indécrottables, rétifs au socialisme.

Durant une quinzaine d’années, L’Union des travailleurs sera un organe de référence pour les militants socialistes francophones et un outil indispensable à la mise sur pied d’une section francophone, reconnue comme telle au sein du Parti socialiste américain. En 1913, le seuil nécessaire des 500 militants est en vue. Mais il est trop tard. Le neutralisme affiché par la Parti socialiste américain, dans lequel les germanophones sont d’un poids prépondérant, est vigoureusement rejeté par nombre de militants francophones, qu’ils aient ou non des racines libertaires : « alors même qu’ils sont de fait devenus des Américains, nous dit Michel Cordillot, ces immigrés politisés continuent fondamentalement de se voir comme des Français (ou des Belges) et c’est cela qui détermine leur loyauté patriotique instinctive ». La Fédération socialiste de langue française subit une crise dont elle ne se relèvera pas. En avril 1915, elle se déclare indépendante du Parti socialiste américain et vivotera jusqu’en 1922. Quant à L’Union des travailleurs, elle disparaît en 1916…

Jean-François Bayart, Le Monde comme il va, 7 avril 2010

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