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24 janvier 2016

Blog de l’émission radio « Le Monde comme il va », AlterNantes FM, 13 janvier 2010

Livre référence:
Les États-Désunis

Les Etats-Désunis

Emission n°14

Vladimir Pozner, Les Etats-Désunis, Lux, 2009.

En 1936, Vladimir Pozner, écrivain français d’origine russe, militant communiste, séjourne dans l’Amérique de la Grande Dépression. Deux ans plus tard, il en livre une chronique terrible et fascinante sous le titre Les Etats-Désunis ; livre réédité en 2009 par les éditions Lux. Terrible parce que L’Empire du Bien est alors en état de décomposition sociale avancée. Fascinante par le traitement littéraire choisi par l’auteur pour nous faire pénétrer cet univers américain : Pozner raconte, Pozner interviewe, Pozner assemble des petites annonces, des coupures de presse ; il assemble et colle, et son récit prend à la gorge et aux tripes.

Le voici à Harlem, une ville dans la ville, un ghetto noir qui se meurt de misère, de surpeuplement, de chômage et de désespérance, un ghetto noir où « les filles s’en vont gagner quelques cents en se faisant labourer le bas-ventre », où la mort est une délivrance, où la vie humaine compte pour si peu ; Harlem et son jazz, Harlem et ses prédicateurs, Harlem et sa folie des jeux, Harlem et sa conscience noire : « Tout événement qui met en jeu la race noire agite profondément Harlem » souligne Pozner, craintif à l’idée que ce « nationalisme farouche » n’isole « encore davantage les Noirs d’Amérique ».

Des Noirs qu’on tue parce que ce sont des Nègres. Qu’on tue froidement, qu’on lynche, qu’on rend invisibles, qu’on évite comme la peste. Un Nègre est un Nègre : il est né coupable et son âme a la couleur de sa peau. Dans son cas, l’erreur judiciaire est sans importance. Et d’ailleurs, qui s’en soucie ?

Le voici à Hollywood en compagnie d’un anonyme qu’il appelle, par humour, M. Knight. M. Knight était scénariste il y a peu. Le voici maintenant vendeur d’aspirateurs modernes. M. Knight prend son mal en patience, range sa fierté et fait le bonimenteur. M. Knight sait que la chance reviendra, qu’il retrouvera son ancien niveau de vie, ses deux voitures et sa piscine. M. Knight, chevalier des temps mordernes, ne rêve que d’une chose, tout en brûlant les vieilles lettres de ses fans : toucher de nouveau au rêve américain.

Pozner croise l’écrivain John Dos Passos. Désabusé, celui-ci lui dit que les Etats-Unis sont un pays barbare où « l’habitude de ne pas avoir d’idées (…) est une espèce de maladie mentale ». Pourtant, l’Amérique prolétaire, celle qui se meurt de chômage, gronde et réclame la Justice. La peur du rouge au ventre, la bourgeoisie et sa presse clament que la richesse honteuse des uns est le fruit de leur travail et profite à tous, mais que bien peu s’en souviennent : « Le monde des affaires n’a pas raconté son histoire. Le monde des affaires n’est pas mauvais, il n’est que trop modeste. Un jour viendra, cependant, où il fera connaître à l’Humanité son point de vue. Et ce jour-là, les semeurs de mécontentement trouveront moins d’auditeurs. » Pozner les prend au mot et nous conte l’histoire de la construction du tunnel de Gauley Bridge. Le patronat s’y est montré sous son meilleur jour : mépris de la loi et mépris du travailleur. Le dollar accumulé a le goût de la silicose ? Qu’importe ! Qui se soucient de ces prolétaires qui étouffent dans l’anonymat parce qu’on ne leur a pas fourni un fichu masque pour se protéger de la poussière ? Un procès ? Qu’importe la perte d’une poignée de dollars quand on en a gagné des millions !

Le magnat a la mentalité du gangster ; le gangster gère ses affaires comme un magnat. Voici notre Pozner dans l’enfer de Chicago. Il en conclue que « le gangstérisme est l’industrie du crime à l’époque des monopoles, et sa branche la plus importante, le racket, n’est rien d’autre que la continuation de la concurrence capitaliste par d’autres moyens. » Le voici à New-York où l’écrivain Waldo Frank, pessimiste, lui parle de ce fascisme new look qui s’installe, nourrit par l’infantilisme, la culture de la violence, le culte de la réussite sociale, le mépris des lois et du bien commun. Le voici dans les bureaux de la société Pinkerton qui vend ses services aux industriels pour les protéger de la contagion communiste : surveillance, filature, répression… Pinkerton fournit indicateurs et briseurs de grève. La Justice abat son glaive et jette sur la paille humide des prisons celles et ceux qui relèvent la tête : ouvriers en grève, chômeurs en colère, et toujours ces Noirs qui, innocents ou coupables, incarnent le Mal.

Le voici enfin en Pennsylvanie et au Kentucky, terre de mineurs, terre de misère. En Pennsylvanie, les grandes sociétés ont abandonné les mines non rentables ; alors les gueules noires poursuivent l’extraction de l’anthracite et son commerce pour leur propre compte. La débrouillardise pour ne pas crever de faim. Au Kentucky, dans le comté de Harlan, il rencontre Tante Molly. Le chapitre s’appelle « La vraie Amérique ». Pas l’Amérique de Hollywood, ni celle, puritaine et snob, de Boston : mais l’Amérique des cols bleus qui se bat pour ne pas crever, des entrailles de laquelle naissent la solidarité, l’entraide et la pugnacité. Tante Molly avoue : « Vous vous rappelez les cinquante fusils et les deux mitrailleuses que nous avions pris aux briseurs de grève lorsqu’ils étaient venus nous attaquer dans le coron en 1931 ? On ne les a jamais retrouvées, ces armes. Elles sont cachées quelque part, bien cachées, et bien soignées, et dorlotées, et elles attendent la révolution. » De révolution, il n’y eut pas. Cependant, en 1976, les derniers mineurs du comté de Harlan menèrent une lutte terrible contre la Duke Power Company ; et à cette occasion, les armes parlèrent à nouveau. Le mouvement ouvrier américain a peut-être été vaincu par la consommation de masse et le compromis fordiste ; il le fut tout autant par l’intimidation, le meurtre et la répression.

Pozner ne pouvait se douter qu’Harlan serait en feu près de quarante ans après la sortie de son livre. Mais en terminant son récit par ces propos de Tante Molly la rebelle, incarnation de l’Amérique des dépossédés, il caressait l’espoir que la conscience de classe finisse par gagner les esprits de ce côté-ci du monde.

Patsy, Le Monde comme il va,
13 janvier 2010

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