Avis d’expulsion…: l’horreur de l’expulsion

Publié le 24 octobre 2019, dans Revue de presse

Dans Avis d’expulsion – Enquête sur l’exploitation de la pauvreté urbaine, récompensé par le prix Pulitzer de l’essai en 2017, Matthew Desmond évite le je et le jugement, offrant une œuvre engagée, nuancée, immense.

Sociologue ayant grandi dans la pauvreté, Matthew Desmond a toujours souhaité en décortiquer les rouages. Et lorsque la banque a saisi la maison de son enfance, il a commencé à percevoir l’idée d’un chez-soi autrement.

C’est ce qu’il raconte en conclusion de cet essai colossal, pour expliquer ce qui l’a mené à s’intéresser au fonctionnement du logement aux États-Unis. Précision : non pas au logement social, comme tant de ses collègues l’ont fait avant lui. Mais bien au marché locatif privé. Celui qui pénalise les plus démunis, bouffant la quasi-totalité de leurs revenus, les forçant à s’entasser dans des appartements décrépits, à se chauffer à même la cuisinière.

Pour ce faire, celui qui enseigne à Princeton s’est installé à Milwaukee, au Wisconsin, où les expulsions se succèdent à un rythme effréné. Plus précisément : dans un parc de maisons mobiles menacé de fermeture, d’abord. Puis, dans un quartier d’une extrême pauvreté du North Side. Mais guère ici de « je, me, moi, l’universitaire ayant vécu une expérience hors du commun ». Non. C’est à la manière d’un narrateur-documentariste externe, sorti de l’équation, qu’il raconte les journées de perception de loyers, d’audiences, de mises à la rue. Même si l’on sent que toute son âme et tout son cœur imprègnent chaque passage.

Car ses observations sont justes. Sensibles sans être larmoyantes. Extrêmement bien écrites, mais nullement de manière à nous faire sentir un exercice littéraire. Il s’agit d’un travail de compassion, profond, essentiel. Et humain. Incroyablement humain.

Avant que tout s’effondre


Au fil de ces pages, il y a la tristesse, il y a la désolation, il y a l’amour « brutal et dévorant », il y a les chicanes, il y a les surdoses. Celle par laquelle tente de se donner la mort un infirmier ayant tout perdu. Pour guérir une douleur chronique, un médecin lui a autrefois refilé une ordonnance. Qui a mené à une dépendance, qui a mené à une autre. Au fentanyl, celle-là.

Matthew Desmond le suit dans sa vie, comme il suit ces gars spécialisés dans les « déménagements d’expulsés ». Et qui vomissent en découvrant l’état d’insalubrité de certains logements qu’ils doivent vider. Des chambres d’enfants, aussi.

S’appuyant sur les statistiques sans trop appuyer, justement, l’auteur montre le côté aussi cruel qu’absurde de ces loyers mirobolants auxquels des locataires fragiles doivent tout consacrer. « Son chèque de sécurité sociale aurait pu aller à ses enfants plutôt qu’à sa propriétaire », note-t-il, présentant une partie principale du problème. Car comment prendre soin de ses petits, de sa famille et de soi, quand tout ce que l’on a est investi dans un toit ? Qui s’effondre ?

La traduction de Paulin Dardel rend avec précision les dialogues recueillis par Desmond au fil du temps. Et ces descriptions imagées. De deux chambres, par exemple, dans lesquelles s’entassent une famille de huit, un chien, une immense pile de vêtements. Puis ces journées qui s’effritent, sous un « ciel orange Harley Davidson ». Et l’ambiance, qui alterne entre les longs instants de désolation, et ceux de joie, de blagues, de parties de cartes entre amis. « Il y avait de la musique, des rires, et cette insouciance du premier jour du mois que le cinquième fait fuir avec ses factures. »

Mais rien n’est ici manichéen. Comme en fait foi cette scène au tribunal, où la propriétaire aguerrie croise le locataire en défaut de paiement, qu’elle est sur le point de foutre dehors. « Je t’aime, Ricky », lui lance-t-elle. « Moi aussi, bébé. »

Non, cet Avis d’expulsion, ce n’est pas « les bons » contre « les méchants » — même si certains ont le cœur sur la main et d’autres n’en ont pas. Car au-delà des propriétaires qui savent se montrer rapaces, il y a un système tout croche, injuste et bancal, qui empêche tant d’humains d’avoir accès à un droit fondamental. À une maison, juste une maison.

★★★★

Natalia Wysocka, La Presse, 24 octobre 2019.

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