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Photo d'un itinérant dormant dans la vitrine d'une banque.
17 septembre 2026

Après le capitalisme

Je ne suis pas une spécialiste des systèmes économiques. Le plus souvent, dans une conversation autour d’une table, je laisse les autres citer des parties de discours de Marx, souligner les atrocités de Staline, ou encore philosopher autour des idées de Chomsky, critiquant Thatcher au passage.

 

Pas que le sujet ne m’intéresse pas, mais chaque fois que j’ai tenté de m’en mêler, j’étais en infériorité numérique. En très grande infériorité numérique.

C’est que depuis longtemps déjà, je pense que le capitalisme tel qu’on le connaît, tel qu’il est et encore plus tel qu’il sera, ne peut être un modèle économique viable. Pour notre planète, pour nous, pour tout.

Je crois qu’on aurait dû, depuis longtemps déjà, décélérer, décroître.

Je sais que j’ai déjà perdu quelques lecteurs ici. C’est dommage, parce que ça vaut la peine que l’on y réfléchisse ensemble.

Pour ceux qui lisent encore, la grande question qu’on me posait toujours alors que j’osais encore me positionner autour d’une table était la suivante : « Mais si ce n’est pas le capitalisme, qu’est-ce que ce sera ? » Cette question étant généralement suivie par : « Certainement pas le communisme, le socialisme ou l’impérialisme, alors quoi d’autre ? » Comme s’il n’y avait que ce bon vieux capitalisme.

Il est bon de rappeler que le capitalisme n’est pas « vieux » à l’échelle de l’Histoire, mais il est aussi très usé : 250 ans environ si on le replace aux débuts de la révolution industrielle. Une zeptoseconde dans l’histoire de cette planète.

Je ne vous apprends rien, c’est pourtant le modèle qui a fait le plus de ravages : inégalités sociales, exploitation et destruction du vivant, pour ne nommer que ça.

Certes, certains pays réussissent à réguler des aspects importants du capitalisme, mais quand j’entends des discours politiques qui parlent de gagner la course à l’IA ou de produire encore plus pour « Make America Great Again », il me semble que tout ce que je vois devant moi, c’est un grand chaos, un jeu de domino sur lequel on vient de donner une pichenotte et qui n’arrêtera jamais de s’écrouler.

Tout n’est pas bon à jeter à la poubelle. La révolution technologique qui a accompagné le capitalisme a permis une hausse importante de l’espérance de vie et un plus grand confort matériel, notamment.

Mais ne pensez-vous pas que c’est allé un peu loin ? A-t-on vraiment besoin de la 23e version de l’iPhone, de changer sa voiture tous les trois ans ou d’en avoir deux ou trois par personne ? Après tout, on ne peut en conduire qu’une à la fois, il me semble.

Il reste que pour beaucoup de gens, le capitalisme est le moins mauvais des modèles. Mais est-ce qu’on veut vraiment se contenter de ça ? Il est peut-être plus facile, en fin de compte, d’accepter la fin du monde telle qu’elle se présente à nous. A-t-on baissé les bras par manque de courage ? Parce qu’un jour ou l’autre, il faudra bien s’y mettre ou faire face aux conséquences (pour moi, on y est déjà).

D’autres voies

Dans le livre Construire l’économie postcapitaliste, publié chez Lux en 2023, trois universitaires explorent de grands modèles théoriques et historiques pour concevoir des solutions de rechange au capitalisme.

Ça fait du bien à lire.

En se basant principalement sur des propositions de planification démocratique (le fil d’Ariane du livre), les auteurs mènent la réflexion autour de quatre modèles, dont certains me parlent plus que d’autres, notamment la question d’une coordination négociée entre l’individu et le collectif, ou encore de l’économie participative.

Ce que j’en retiens ? Il faut prendre le temps de planifier : l’allocation des ressources, les investissements majeurs, les impacts environnementaux et la répartition des revenus. En un mot, réfléchir correctement à notre avenir à tous. Tout ce qu’on n’a pas fait avec le capitalisme, en se laissant plutôt porter par ses marchés loin d’être démocratiques.

Donc, il vaudrait mieux réfléchir, tout le monde ensemble. Et avant que vous ne le pensiez, on ne parle pas du communisme tel qu’il a été observé au XXe siècle, mais bien d’un système économique basé sur une réelle démocratie.

J’y vois beaucoup de points communs avec les modèles existant au sein de certaines confédérations autochtones au moment du contact, la mienne entre autres : des prises de décisions collectives tendant vers le consensus, une économie sociale dans un mode de pensée circulaire. On aurait peut-être gagné un peu de temps à ne pas rejeter en bloc ces modèles jugés archaïques d’un revers de main.

C’est beau, tout ça, mais tout comme vous, sans doute, il me reste un tas de questions en tête : on change ça comment, un système économique ? On commence quand ? Pour changer un tel modèle, ne faut-il pas tout changer ? N’est-ce pas utopique ?

Je ne sais pas. Mais ça ne nous ferait pas de tort d’arrêter la course folle dans laquelle l’humanité s’est lancée et de réfléchir, il me semble. Parce qu’on est pas mal à être tannés de lire la fin du monde tous les jours.


Isabelle Picard, La Presse, 17 septembre 2026.

Photo: MIKE SEGAR, ARCHIVES REUTERS

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