Alain Deneault, l’espace du doute

Publié le 2 mai 2022, dans Revue de presse Alain Deneault, l’espace du doute

Woke, raciste, doux rêveur ou « privilégié ». Depuis quelques années, les noms d’oiseaux pleuvent dans le débat public. Les positions se braquent, et les mots sont dépossédés de leur sens.

« Lorsque nos débats deviennent des combats, ils versent dans le moralisme, l’agitation et l’intoxication », écrit le philosophe et essayiste Alain Deneault dans un nouvel essai intitulé Mœurs. De la gauche cannibale à la droite vandale. Un livre riche, à la fois posé et combatif.

L’espace du doute et de la nuance lui semble rétrécir. Un espace pourtant nécessaire à toute pensée complexe. Un lieu où chacun ne serait pas sommé de choisir son camp entre deux extrêmes, alors que plane l’urgence d’agir vraiment face à des enjeux autrement plus cruciaux pour la planète et pour l’humanité.

Contre les généralisations à l’emporte-pièce et le dialogue de sourds, l’essayiste tente de faire tomber les masques qui sont portés autant à droite qu’à gauche, et de redonner aux mots leur sens et leur pouvoir. Un acte courageux, tant la parole sur ces questions semble être devenue difficile à prendre.

« Un livre part très souvent d’un malaise », explique Alain Deneault, joint à son bureau du campus de Shippagan de l’Université de Moncton, au Nouveau-Brunswick, où il est professeur de philosophie et de sociologie. « Un malaise quant à des pratiques, poursuit-il, des discours, des méthodes, des attitudes qui étaient celles de gens appartenant à ma classe sociale. Et j’ai tenté de rendre justice à la complexité de certains problèmes qu’on avait tendance à beaucoup simplifier dans des considérations à la fois stridentes et aveuglément polémiques. »

L’essayiste, connu pour sa pensée critique sur le capitalisme, les paradis fiscaux et les compagnies minières, a cherché cette fois à nous donner des outils pour comprendre les mœurs contemporaines. Il a voulu, dit-il, prendre en compte toute la difficulté qu’il y a à se montrer autocritique à gauche, « sans pour autant donner des munitions à l’extrême droite ou à la droite radicale qui sévit aujourd’hui ». Un véritable exercice d’équilibriste.

Raisons communes

C’est qu’à gauche, rappelle l’auteur de La médiocratie et de Bande de colons (Lux éditeur, 2015 et 2020), où la « mouvance intersectionnelle » semble avoir pris le dessus sur les courants progressistes traditionnels, se font surtout entendre « certaines positions ivres de leur discours ». De nombreux militants y ont trouvé un refuge confortable pour leur indignation — bien souvent légitime, reconnaît-il — ainsi que pour des idées mal assimilées. L’essayiste, né à Gatineau en 1970, donne en exemple la question des « biais inconscients », celle du racisme systémique ou encore tout le discours sur les « privilèges », qui risque de nous faire « perdre jusqu’au sens des causes sociales ».

« Nous qui croyons encore à un principe de raison et qui tentons du point de vue des mœurs de faire valoir la complexité d’enjeux à travers aussi le principe des causes communes, fondateur des mouvements de gauche, poursuit Alain Deneault, nous sentons notre espace se réduire comme peau de chagrin. On est en quelque sorte sommé de choisir son camp. Et de penser nous-même par amalgames. »

« Mais en même temps, ajoute-t-il, entre ce que j’appelle la gauche cannibale et la droite vandale, il y a un appel d’air inouï, une soif de propositions réellement pondérées. Pas la pondération de l’extrême centre, qui est une pondération publicitaire et factice, mais un art de penser la réalité des mœurs, comme on le faisait déjà dans les premiers traités sur l’éthique, c’est-à-dire en fonction des circonstances. » À cet égard, la pensée d’Aristote, d’une vivacité inouïe et quasi contemporaine, lui semble être une « boussole » particulièrement intéressante.

Et pendant que la droite se cache sous de nouveaux habits (« centriste, rationnel, pondéré, responsable, normal, mû par le gros bon sens », résume-t-il), à gauche, les forces progressistes poursuivent leur morcellement, leur « éparpillement ».

La gauche serait-elle devenue l’ennemie de la gauche ? « Si la gauche s’éloigne du principe des causes communes, elle se nuit à elle-même. Si, sans nier les spécificités historiques et les handicaps particuliers, les Haïtiens de Montréal-Nord et les assistés sociaux générationnels d’Hochelaga sont incapables de s’unir dans les causes communes, la gauche est perdue », tranche-t-il.

Abus de langage

Alain Deneault raconte avoir cherché, à travers ce livre, à faire la part des choses entre des discours excessifs qui, pense-t-il, nuisent au féminisme, à l’antiracisme et aux luttes contre toutes sortes de discriminations — autant de causes dont il ne remet bien sûr pas en question le bien-fondé.

Alors qu’au même moment, en face, la droite radicale tentera au contraire d’assimiler tous ces discours parfois échevelés. « Elle va monter en épingle des propositions excessives ou caricaturales, et malheureusement la gauche cannibale en offre un certain nombre, faisant en sorte qu’elles déteignent sur toutes les autres causes avant de conclure qu’il n’y a pas de problème quant au féminisme, au racisme ou à la discrimination. » Tout cela, bien sûr, au profit d’un statu quo.

« Et ce statu quo consiste, sur un plan social, idéologique ou ethnique, à enfermer les gens dans des bocaux comme s’ils étaient des cornichons », s’indigne-t-il.

Pendant que les « petites gens » servent de boucs émissaires, croit-il, que « gauche identitaire et droite conservatrice savent se tenir par la barbichette », le climat de la planète continue de se dégrader, les inégalités se creusent et les ténors discrets de l’économie néolibérale poursuivent leur mainmise sur le monde.

Évoquant les abus de langage, dont la gauche n’a bien sûr pas le monopole, il passe aussi au crible le concept de « développement durable » (qui n’a rien de particulièrement durable) récupéré par les entreprises et par nos gouvernements. Il y dénonce aussi la « démission des médias » dont il a été témoin pendant la crise pandémique — dont le système capitaliste est selon lui en partie responsable. Des médias qui se sont parfois fait le relais aveugle de la parole du pouvoir et qui n’ont pas hésité, à l’occasion, à rabrouer certaines paroles critiques qui se faisaient l’écho des débats qui secouaient légitimement le milieu médical et scientifique.

Face à tous ces enjeux, qui n’ont rien de simple il est vrai, le coauteur de Noir Canada : Pillage, corruption et criminalité en Afrique (Écosociété, 2008) plaide la nécessité autant que l’urgence d’« élargir le cadre ». « Si nous étions capables de discussions rigoureuses collectivement, écrit-il, c’est actuellement de l’évolution même de notre mode de vie — cet impensé du régime capitaliste — dont nous débattrions. »

Comme tant d’autres, il appelle à la nécessité d’un changement radical, en particulier face à l’urgence climatique. Envisager calmement la décroissance et la limitation de l’activité humaine. « Notre système Terre ne peut plus encaisser les conséquences de ce régime-là, croit Alain Deneault. C’est hurlé maintenant par des scientifiques, pourtant cérébraux et froids, qui voient bien que malgré les indicateurs qui tapent dans le rouge tout le temps, on est sur un faux plat, on continue à croître de manière exponentielle, en courant à notre propre perte collectivement. »

À ses yeux, la situation est plus claire que jamais : « Le même, c’est l’approfondissement du gouffre dans lequel on s’enferme. »

Christian Desmeules, Le Devoir, 2 mai 2022

Photo: Valérian Mazataud / Archives Le Devoir

Lisez l’original ici.