Alain Deneault: « La politique est réduite et absorbée par les mœurs »

Publié le 31 mai 2022, dans Revue de presse Alain Deneault: « La politique est réduite et absorbée par les mœurs »
Iconoclaste et inclassable, le philosophe canadien Alain Deneault jette un nouveau pavé dans la mare politique. Dans son dernier essai, « Mœurs » (Lux), il renvoie dos à dos la droite conservatrice et la « gauche intersectionnelle ». Entretien.

Marianne : Dans quelle mesure les mœurs sont-elles le biais adéquat pour penser l’époque et décrypter la société ?

Alain Deneault : De nos jours, en notre ère de la gouvernance, le vocabulaire politique se trouve abandonné au profit du discours d’entreprise. La notion de citoyen cède alors le pas à celle de partie prenante ou de partenaire, et ne se trouve plus, de ce fait, autorisée que par elle-même. Dans un tour de passe-passe tout à fait réussi, cette rhétorique est parvenue à dissimuler la perte de pouvoir que représente cette atomisation des citoyens en une forme d’affranchissement lui conférant un surcroît de puissance. Du coup se sont mises à compter principalement les capacités qu’on avait comme individu à faire valoir son pouvoir, comme coordonnées isolées dans une réalité historique perçue comme simple continuum et dans une société réduite à un agrégat d’individus et de structures.

Nous ne nous soucions plus, alors, que de l’emprise que nous avons sur les choses dans un rayon individuel limité, celui de son voisinage, de son milieu professionnel, de sa famille. C’est donc à cette échelle, dans l’ordre des mœurs plus que de la politique que la conscience publique s’est développée. Les mœurs portent sur des interactions in situ : la façon de parler, de s’habiller, de se tenir, de courtiser, de manger, d’organiser la discussion, de disposer des lieux… Si l’enjeu des mœurs reste préoccupant et pertinent, on ne saurait pas pour autant se réjouir que la politique y soit absorbée et réduite.

Vous formulez une critique sévère de ce que vous appelez la « gauche cannibale ou intersectionnelle » et la « droite vandale ». Qu’entendez-vous par ces formules ?

La gauche n’est pas « cannibale » pour la première fois de son histoire ; on se rappelle tous des rivalités entre différents courants marxistes. Mais aujourd’hui, les rivalités qui subsistent touchent à des questions relatives aux mœurs, ce qui complique les alliances. En cela, la théorie de l’intersectionnalité n’est coupable de rien. Le problème surgit lorsque le recours à cette théorie, qui porte sur l’adjonction de critères d’appréciation de la pensée ou de l’agir subjectif en fonction de caractéristiques sociologiques, quitte le terrain de l’empirie et abandonne tout rapport adéquat aux circonstances pour s’absolutiser indépendamment des expériences.

Ces critères, pertinents lorsque mis à la portée de la raison, conduisent à un certain fanatisme lorsqu’ils s’érigent comme les éléments de la raison elle-même, lorsqu’ils se suffisent à eux-mêmes pour apprécier toute situation.

Quid de la droite ? On considère habituellement les mouvances de gauche et de droite comme antagonistes et de nature radicalement différente. Or, vous soutenez qu’elles ont plusieurs dénominateurs communs.

La droite conservatrice ou fasciste stigmatise des mouvements antagonistes de type « woke » particulièrement en raison de ses méthodes radicales ou violentes : censure et culture du bannissement, entrave à la libre circulation et sabotage, symbolisation de la politique érigée au rang de culte, révisionnisme historique au gré de ses convictions idéologiques, enfermement dans des soliloques autoréférentiels… Mais cette droite conservatrice fait preuve exactement des mêmes méthodes. La liberté d’expression n’a de sens que lorsqu’elle vient au secours de ses propres discours, servis de manière tapageuse à flux tendu pour crier sur tous les tons à la censure…

Et jamais les entorses qu’on lui fait subir ne sont dénoncées quand un gouvernement supprime le financement de groupes civiques selon les positions politiques, étouffe les sciences sociales dans les universités, disqualifie quiconque aura osé critiquer les politiques de l’État d’Israël, fera disparaître des bibliothèques scolaires des ouvrages froissant l’idéal patriotique…

Votre analyse s’appuie sur des cas puisés principalement en France, au Canada et aux États-Unis. Quelles différences, de nature, de degré et de forme, observez-vous dans la manière dont les tensions identitaires sont exprimées en Europe et outre-Atlantique ?

Il est très difficile, en peu de mots, de rendre justice à la complexité de cette problématique. Les États-Unis ont été fondés sur l’exploitation des esclaves noirs et leur émancipation n’a toujours pas été admise par une frange importante au pays, comme le « trumpisme » en atteste. L’exploitation coloniale du Canada repose en particulier sur la spoliation des peuples d’origine. La France est pour sa part aux prises avec les démons de son passé collaborationniste, comme en témoigne la mouvance d’extrême droite portée par Éric Zemmour, tandis que Marine Le Pen et sa famille incarnent le ressentiment d’une certaine France à l’égard de ceux qui lui rappellent ses colonies perdues.

Ce résumé insuffisant et insatisfaisant de tendances lourdes vise à montrer que les points de départ ne sont pas du tout les mêmes dans la façon d’accueillir et de récupérer les discours et revendications des cultural studies qui ont vu le jour aux États-Unis. Tous se trouvent intégrés selon des modalités historiques particulières dans chaque aire culturelle. Aussi, aux États-Unis et en France, la droite conservatrice se montre si puissante et influente qu’elle semble voir en ces revendications culturelles une sorte de carburant pour dénoncer le moindre excès dont elles peuvent faire preuve çà et là, quitte à céder au délire paranoïaque du « grand remplacement ».

Vous êtes par ailleurs le théoricien de la notion à dimension péjorative, d’ « extrême centre ». Lors de la dernière campagne électorale des présidentielles, le candidat Emmanuel Macron s’est explicitement revendiqué de l’extrême centre. Que vous inspire cette position ?

Cette éthique, même s’il la récupère pour la neutraliser, continuera de coller à la peau du Président et à l’accuser. Le régime d’extrême centre confie les politiques publiques et la gestion des institutions à des firmes-conseils multinationales, réduit explicitement à « rien » les petites gens, brutalise et blesse grièvement des manifestants pacifistes, nie le statut de citoyens à ceux qui doutent de l’innocuité d’un vaccin, puis nomme comme ministre de l’Intérieur celui pour qui Marine Le Pen est « trop molle » dans l’expression de son islamophobie… Enfin, le saccage écologique se poursuit à la petite semaine sous sa gouverne, au profit d’un capital dont les recettes pharaoniques continuent d’être défiscalisées. L’extrême centre est un extrémisme.

Propos recueillis par Nidal Taibi, Marianne, 31 mai 2022

Photo: Hans Lucas via AFP

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