Alain Deneault expose les dérives du discours sur l’intersectionnalité

Publié le 9 novembre 2022, dans Revue de presse Alain Deneault expose les dérives du discours sur l’intersectionnalité
Le philosophe Alain Deneault est de passage dans sa région natale de l’Outaouais cette semaine, pour parler – deux fois plutôt qu’une (voir plus bas) – de son plus récent livre, Mœurs. De la gauche cannibale à la droite vandale (Lux éditeur), dans lequel il se penche sur les dérives du discours intersectionnel, aujourd’hui érigé en doxa.

 

Si le courant de pensée fondé sur l’intersectionnalité est parfois qualifié de «woke» par ses détracteurs, Alain Deneault, qui déteste tout type de raccourcis intellectuels, évite soigneusement le terme. Son livre invite plutôt, et plus largement, à «rompre avec la dynamique des querelles identitaires où chacun se rapporte à sa conscience comme à un bâton dont on se sert pour frapper autrui».

Le philosophe né à Gatineau, a accordé au Droit une entrevue pour évoquer son essai sur cette intersectionnalité devenue elle-aussi débridée et dénuée de «raison», mais aussi pour parler d’idéologies et d’économie, d’affirmations identitaires en forme de «ni l’un-ni l’autre», d’Aristote et de Karl Marx, d’écologie et de biorégions. Tout en revenant souvent à la «grande question», celle qui sert de socle et de moteur à nombre de ses interrogations: l’avenir du vivant.

Celui qui est aujourd’hui l’une des plus éminentes voix de la pensée critique ne prend en revanche ni détour, ni gants blancs pour légitimer une forme de «radicalité intelligente». Cette radicalité nuancée est à ses yeux plus que jamais «nécessaire» à l’heure du «ni-ni», et face à la tyrannie des discours qui, nourris à l’affect, tendent à cimenter les mœurs modernes des sociétés occidentales.

Cependant, la pensée toujours très analytique d’Alain Deneault, souffrant mal toute concision ou paraphrase médiatique, est difficilement soluble dans les formats restreints de la presse généraliste. Aussi avons-nous préféré laisser le champ entièrement libre au déploiement de sa réflexion, et adopté de transcrire ses propos le plus fidèlement possible, en livrant le verbatim de l’entrevue. Celle-ci a été scindée. La deuxième partie sera publiée vendredi.

Le Droit : Dans vos livres comme dans vos nombreuses interventions publiques, vous avez pris l’habitude de souligner à quel point nos institutions politiques sont malades, à quel point les systèmes démocratiques occidentaux sont devenus inopérants – en raison de lignes de partie à suivre et de slogans idéologiques – et fragilisées par un manque de ressources, faute d’outils efficaces dans leur lutte à l’évitement fiscal des multinationales. Mais malgré le sous-titre de Mœurs, où il est fait référence à l’échiquier politique via la «gauche cannibale» et la «droite vandale», il semble que ce sont moins les systèmes qui sont mis en causes, que la société civile elle-même, individus ou groupes d’influences…

Alain Deneault : Je mène de front trois projets, chez deux éditeurs différents. Chez Ecosociété, je prévois l’édition d’une série d’études sur des enjeux plus institutionnels, liés non seulement aux États, mais aussi à ce nouveau type d’entité que sont les entreprises multinationales – qui sont en réalité de véritables souverainetés de type privé. J’ai déjà couvert chez cet éditeur un certain nombre de secteurs – l’industrie minière, les institutions financières, et les entreprises consacrées à l’énergie.

Chez Lux (l’éditeur de Moeurs), j’ai deux chantiers. Il y a le travail que je mène sur la notion d’économie, que j’essaie de redéfinir. Et il y a aussi une série d’ouvrages sur l’idéologie [ainsi que] le management, la gouvernance et la culture qui en découlent.

Distinguer la politique et la morale

Dans Moeurs – et peut-être effectivement dans La Médiocratie (2015) aussi – ce qui m’intéresse c’est de distinguer la politique et la morale, car c’est un peu à la mode ces temps-ci de dire que tout est politique. [C’est à la fois vrai et abusif]  Je pense que la politique, c’est l’affaire de la pensée commune en rapport avec des modes d’organisation – qui peuvent avoir toute sorte de formes, pas nécessairement juste l’État – basés sur des rapports parfois conflictuels, ou en tout cas critiques, sur l’organisation.

Les mœurs c’est autre chose. C’est plus intime, c’est tout ce qui relève des rapports immédiats: comment on s’habille, comment on s’adresse la parole, comment on se touche, comment on se juge, dans tous les aléas du quotidien. Je ne dis pas que la politique est plus importante que la moralité – [laquelle] renverrait aux mœurs et aux grandes règles transcendantes [qui façonnent] la morale. Je crains qu’on confonde les deux, parce que la politique permet une virulence, une médiation des discours beaucoup plus grande(s) que la moralité […]. Je me suis intéressé à cette confusion-là.

Ce travail [sur l’intersectionnalité], c’est pour moi juste une incursion, et non pas un nouveau chantier que je me donne pour des décennies à venir. Je dirais avoir fait ce livre un petit peu en désespoir de cause, en voyant l’état du débat public. Je pense que nous vivons, sur le plan du débat public, à gauche comme à droite, une énorme régression.

Ce que j’ai voulu faire – à titre de modeste contribution – c’est d’élaborer un discours positif. Par positif, je n’entends pas positiviste, ni ‘joyeux-guilleret’, mais dans le sens [d’élaborer] un discours où l’on jette les bases d’un certain nombre d’assises, afin de penser le débat public autrement qu’en se contentant de dire «je suis ni comme ceci, ni comme cela. Je ne suis ni comme ces conservateurs effarouchés qui veulent enfoncer des peuples entiers dans le formol de l’identité, ni dans ces ramifications essentialisantes*» qui sont de plus en plus courues à gauche, où l’on ne se voit plus autrement qu’à travers une appartenance à des caractéristiques microscopiques ou marginalisées.

*essentialisant: qui finit par réduire un individu à ce qui, présume-t-on, constitue son essence.

 
L'auteure et théoricienne spécialisée dans les droits civiques Kimberlé Crenshaw est à l'origine du terme «intersectionnalité».

Aristote la boussole

Alain Deneault : Ce qui m’importe, surtout en ce qui concerne la gauche, c’est n’est pas de dénoncer l’intersectionnalité mais d’inviter à une lecture exacte, une lecture adaptée, des notions – tout à fait nécessaires – qui appartiennent à l’intersectionnalité. [Celle-ci] est pertinente quand on pense des SITUATIONS, et quand on les pense d’une manière ajustée. Il s’agit toujours d’ajuster le discours.

Kimberlé Crenshaw, à qui l’on doit la théorie de l’intersectionnalité, est la première à s’inquiéter du devenir ‘essentialisant’ des notions intersectionnelles. Elle s’en inquiète, car, au fond, on finit par s’y référer sans songer aux situations (propres à chaque cas de figure), sans même penser les conjonctures.

Pourtant, depuis Aristote, on sait que ce genre de questions ne peuvent pas être pensées de manière essentialiste, de façon absolue ou transcendante. Ah! tu es Noir…!? Ah! tu es Blanc…!? Ah! Tu es caractérisé par une appartenance à un groupe quelconque… donc, INDÉPENDAMMENT de toute situation, voilà ce qui te caractérise essentiellement, voilà qui tu es, et voilà ce qui conditionne désormais ton comportement, ton jugement, ton attitude. On ne peux pas aller jusque-là. [Cette posture abusive] est un déni de la contribution de la gauche au fil de l’Histoire. 

La gauche s’est intéressée à la raison. Elle s’est intéressée au bien commun, aux causes communes, à la solidarité. Bien sûr, elle a eu d’énormes manquements au cours de son histoire, et l’intersectionnalité, en tant que discours, est là pour nous le rappeler, et c’est fort pertinent de le faire. Mais attention à ne pas faire ce qu’Artistote dénonce, à savoir pousser une vertu jusqu’à un point tel qu’elle en devienne un vice.

Aristote a été pour moi une boussole tout au long de cette réflexion. Ce qu’Aristote nous a [démontré], c’est qu’un vice est souvent l’excès d’une qualité, ou un défaut de vertu, [ou] un manque – grand ou petit, mais on est toujours sur la même échelle : c’est comme un curseur. 

Non seulement le discours interesectionnel  est-il légitime, mais il est NÉCÉSSAIRE pour penser l’ordre du monde, surtout dans un monde de plus complexe et métissé! Mais encore faut-il le faire de manière adéquate…

 
Alain Deneault

Le «traquenard» capitaliste

Le Droit : Moeurs entretient-il des liens, une suite logique, avec Bande de colons  (Une mauvaise conscience de classe)» paru en 2020? C’est l’approfondissement de la même ligne analytique, non?

Alain Deneault : Oui, tous les livres parus dans la collection Essais libres de Lux, sont liés, et cela depuis Gouvernance (Le management totalitaire; 2013): que ce soit La Médiocratie (2015), Bande de colons et Moeurs. C’est une façon d’essayer de cerner les caractéristiques de notre temps sur le plan de l’idéologie, et de contribuer, sur un plan critique assez traditionnel, à un éclaircissement entre des modalités opérationnelles. Il s’agit aussi de tenter de sortir d’un traquenard idéologique [le capitalisme dans sa forme la plus gourmande, mais aussi plus messianique], dont on écope collectivement.

Maintenant, il y a des raisons en ce qui concerne les angles [sur lesquels je braque les projecteurs dans chacun de mes livres]. La gouvernance se veut la théorie du discours idéologique contemporain; La médiocratie en est le mode [de diffusion]; «La politique de l’extrême centre» en est la politique; Bande de colons est plutôt un cas d’étude qui concerne le Canada; Moeurs, enfin, renvoie à la moralité.

Politique, moral, social ou sociétal ?

Le Droit : Faut-il voir dans ce titre, Moeurs, un jeu de mot? À l’oral et à l’impératif, ça donne… «meurs!». Comme une condamnation ou une forme d’accusation [suggérant que] si on continue comme ça, nous allons périr.

Alain Deneault : Ça m’est passé par l’esprit, en amont… mais je vous laisse l’entière responsabilité, en tant que lecteur, de l’Interprétation. Non, je voulais vraiment repenser les mœurs, me demander ce que sont les mœurs, considérer que ce que nous vivons actuellement à titre de débat social, relève des mœurs, ce qui est fort légitime, il s’agit simplement de comprendre ce qu’on fait. 

Maintenant, la politique, c’est peut-être autre chose. La politique, c’est un jeu d’alliances, de solidarités, de tactiques et d’intérêts collectifs qui se produit dans l’Histoire, en rapport à des antagonismes. Le problème, c’est que lorsqu’on confond les mœurs avec la politique, on peut soit devenir le dindon de la farce, soit ‘l’idiot utile’, selon les circonstances.

J’ai déjà cité le cas de cette entreprise fabricante d’armes, qui fait suivre à ses cadres des formations qui sont presque des camps de rééducation pour leur expliquer [en quoi] les mâles blancs sont à la source d’une sorte de suprémacisme idéologique congénital, afin de les amener à absoudre leurs péchés. [Et pendant ce temps-là] on continue de vendre des armes. On ne veut plus que ce soit la figure [symbolique] de Sylvester Stallone qui apparaisse à l’esprit. Qu’une sénégalaise formée à Harvard devienne le visage de l’entreprise, bon, pourquoi pas…? Mais [au plan de l’humanité], on n’avance pas! 

 

Le Droit : C’est tout de même assez étonnant, de la part d’un philosophe plutôt associé à la gauche sur l’échiquier politique, de vous entendre déboulonner cette gauche aujourd’hui phagocytée par ce que vous percevez comme une doxa: ce discours normatif issu des études sur l’intersectionnalité.

Alain Deneault : Je parle plutôt d’un militantisme sociétal. Que je distingue de ce qui est ‘social’, c’est-à-dire les grands enjeux qui concernent la santé, l’itinérance, l’argent, bref, tout ce autour de quoi la société s’organise. ‘Social’, c’est un terme générique, qui comprend beaucoup de choses; on est [à la fois] dans l’institutionnel et dans la moralité, mais on ne va pas très loin avec ce mot-là…

“Le sociétal”, c’est […] l’organisation sociale du point de vue des mœurs. Comment, socialement, on discute des mœurs. Comment on peut s’habiller, s’adresser la parole ou se toucher, comment on peut s’interrompre ou pas [dans une conversation], bref, comment on peut, dans l’immédiat, composer les uns avec les autres, que ce soit dans le métro, dans le lieu de travail ou en famille… et jusqu’où on peut aller, par rapport à ‘avant’.

Tout ça [se fonde sur] des délibérations – absolument requises – qui relèvent d’enjeux qu’on qualifie aujourd’hui de ‘sociétaux’, un terme assez nouveau. Mais je ne suis opposé en rien à ces débats-là ; au contraire, je les juge nécessaires.

L’intelligence est partout

Le Droit : Au-delà de l’engagement pédagogique évident, faut-il voir un signe de radicalité, voire de provocation, dans le fait que vous preniez la parole à l’Université d’Ottawa (dans la foulée de la polémique autour du «mot en N») ?

Alain Deneault : La radicalité, je la revendique [surtout] dans le cadre référent du monde actuel. Et je continue de dire que les plus radicaux sont quand même les militants de l’extrême centre. Non, je ne vais pas à l’Université d’Ottawa pour faire du prosélytisme. J’y vais pour parler du principe de rationalité. Je vais à l’université pour parler d’Aristote sur la question de l’éthique, eu égard aux vices et aux vertus. Si ce n’est pas à l’université qu’on peut faire ça…! (rires) […] Est-ce la mauvaise enceinte pour le faire?

Le Droit : Existe-t-il de mauvaises enceintes pour le faire? À propos, que pensez-vous de ce qu’est devenu l’espace public, en tant que tribune? J’imagine que vous devez trouver abominables les réseaux sociaux, cet espace où l’on ne se donne guère le temps de la réflexion, et où l’émotion, voire dans la décharge émotive, prend le pas sur l’analyse. C’est un espace où on dirait les gens qui pourraient être tentés d’élever ou d’apaiser le débat, hésitent à le faire, n’osant plus y prendre la parole, non ?

Alain Deneault : Il est vrai que les modalités de discussion en public sont devenus structurellement expéditifs… et distanciés, aussi, sur le plan des rapport puisque l’on se parle par écrans interposés. Cela dit, où que j’aille et quel que soit le milieu que je fréquente, je suis toujours surpris de constater qu’il y a toujours une part importante de sujets intelligents. C’est une sorte de loi : l’intelligence est donnée en partage. Elle est là, en puissance ou en acte; elle n’est pas liée à la diplomation, ni au titre, ni à quelque critère sociétal que ce soit. Il y a une intelligence vive qui est à l’œuvre et c’est celle-là qui m’intéresse, celle-là que j’essaie de rencontrer, pour alimenter ma propre réflexion. Je vois aussi une dialectique entre les médias traditionnels, qui, comme les médias sociaux, font de plus en plus court et qui vont de plus en plus vite […] et un nouveau registre médiatique qui se développe où, là, on prend son temps. Et ça marche!  Il s’agit de plates-formes où l’on parle pendant deux heures sans interruption, sans coupure publicitaire, et il y a des centaines de milliers voire des millions de vues. Les gens s’y retrouvent. Je le répète, il y a un appétit pour ce type de discours et de formats. Pour moi, l’espace public, il est prometteur, là, [dans les studios de ces médias considéré “alternatifs”].

[Dans un passé récent, Alain Deneault a ainsi pu profité de confortables tribunes sur Thinkerview, Le Média, Quartier libre, Digestif, ou encore le podcast de Guillaume Wagner, pour partager ses idées sur les médias, l’éthique politique, l’économie et les paradis fiscaux.]

Yves Bergeras, Le Droit, 9 novembre 2022.

Photo: Jean-François Bergeron

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