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6 novembre 2019

Adam Gopnik: ode à l’hiver

L’hiver, c’est bien plus que le froid, le vent et la gadoue. La saison froide a inspiré Schubert, Friedrich et Dickens. Elle a donné naissance au hockey et expliquerait l’esprit de collaboration des Québécois, selon Adam Gopnik, journaliste vedette du New Yorker. Ce passionné d’histoire nous livre une réflexion riche sur cette saison difficile. Entrevue.

« Lettre d’amour à Montréal »

L’hiver est-il plus inspirant et émouvant lorsqu’on l’observe à distance ? C’est l’idée qui traverse l’esprit à la lecture de cet hommage à la saison froide par Adam Gopnik, dont l’enfance montréalaise est intimement associée aux rudes hivers québécois. Les textes d’Hiver, cinq fenêtres sur une saison ont d’abord été cinq conférences prononcées dans le cadre du 50e anniversaire des prestigieuses Massey Lectures, présentées chaque année par la CBC. Leur auteur les décrit comme une « lettre d’amour à Montréal », mais c’est surtout l’œuvre d’un érudit qui nous livre une très belle réflexion philosophique.

On fait remarquer au célèbre journaliste, installé à New York depuis 40 ans, qu’il a peut-être embelli ses souvenirs maintenant qu’il ne subit plus les tempêtes et le froid, ce qui le fait sourire. Sa vision de l’hiver est nostalgique, il le reconnaît aisément. « Oui, l’absence d’hiver à New York a créé un grand vide dans ma vie, affirme-t-il en entrevue. L’hiver canadien me manque. En fait, décembre et janvier me manquent [rires]. Pas février et mars, c’est trop long. »

L’hiver romantique

Gopnik nous guide d’abord à travers l’histoire de l’art et raconte comment les romantiques ont transformé l’image de l’hiver. Il évoque les peintures de Friedrich et les airs de Schubert, deux artistes « obsédés » par l’hiver.

« La sensibilité romantique a traduit l’hiver en quelque chose de mystérieux, observe Gopnik. Une absence, un vide, quelque chose de sublime. Déjà à la fin du XVIIIe siècle, durant la période préromantique, on peut voir une nouvelle attitude face à l’hiver. Une certaine fascination pour cette période de l’année qui ne se résume plus à une simple absence de chaleur et de soleil, mais qui a désormais une âme. »

Fais du feu dans la cheminée…

Mais comment cette épreuve thermique a-t-elle pu se transformer en source d’inspiration et de rêverie ? Adam Gopnik nous rappelle comment la perception de l’hiver a été fortement influencée par les conditions matérielles. « À la fin du XVIIIe siècle, pour la première fois, on a du chauffage central, observe-t-il. Sans chauffage, l’hiver est une épreuve qui peut s’avérer fatale. On ne peut pas aimer l’hiver, on le craint. Avec le chauffage, pour la première fois, on peut l’apprécier. La vitre est aussi une membrane entre l’hiver et nous. On développe alors un sens de l’intérieur et de l’extérieur qui permet par la suite une approche esthétique de l’hiver. »

Plus loin dans la conversation, il poursuivra sa réflexion sur la notion d’intérieur en parlant de la fameuse ville souterraine, le refuge des Montréalais pour fuir l’hiver…

L’hiver dickensien

Impossible de parler de l’hiver sans parler de Charles Dickens. « Dickens, c’est Noël, lance Gopnik. Noël est une fête très ancienne, ses racines sont romaines avant d’être chrétiennes. C’est la fête du solstice, l’absence du soleil, le pire moment pour ceux qui détestent l’hiver… C’est Dickens qui a attaché cette fête au nouveau matérialisme. Il en a fait une fête bourgeoise, dans le sens positif du terme. Sa vision de Scrooge, l’homme le plus avare qui devient le plus généreux juste par une sorte d’épiphanie de l’hiver, est une vision très positive de la saison froide. C’est l’hiver réparateur. »

Lance et compte

Dans l’esprit d’Adam Gopnik, et dans celui de la plupart des Québécois, l’hiver est intimement associé au hockey, « une nécessité de l’enfance québécoise », souligne ce journaliste qui a comme tradition d’assister chaque année à un match avec son fils.

« Je suis un grand fan du Canadien de Montréal, dit-il. Pas juste pour l’équipe, mais aussi parce que leur histoire est une histoire de collaboration ethnique et nationale qui renvoie à cette idée qu’on doit collaborer pour survivre à l’hiver. C’est une idée très riche et très québécoise. »

L’âme québécoise

Pour comprendre l’âme québécoise, pas très éloignée de l’âme russe selon Gopnik, on n’a pas le choix, il faut donc réfléchir au passage des saisons. « Dans la mythologie grecque, Perséphone, la fille de Déméter, ressuscite chaque printemps, et je crois que c’est la base mythique pour comprendre notre attitude à l’endroit de l’hiver. Les Québécois souffrent à cause de l’hiver, mais l’autre côté de la médaille, c’est la célébration, la fête, le carnaval. La gaieté des Québécois me frappe chaque fois. »

Cela dit, l’hiver n’est plus ce qu’il était. Adam Gopnik a écrit ses textes en 2010. Depuis, on ressent davantage les effets des changements climatiques. « Si je réécrivais le livre aujourd’hui, je soulignerais davantage le passage sur le climat, reconnaît-il. L’hiver comme je l’ai connu est en train de disparaître. »

Nathalie Collard, La Presse, 6 novembre 2019

Photo: Alain Roberge / La Presse

Lisez l’original ici.

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