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26 novembre 2005

À l’école des anarchistes

«Il n’est pas de problème sur lequel on ait plus divagué que sur l’instruction publique et ses méthodes», écrivait déjà le philosophe utopiste Charles Fourier au XIXe siècle. Comment le contredire? Au Québec, par exemple, avec la langue et le hockey, le système d’éducation est sûrement le sujet sur lequel on se prononce le plus souvent à tort et à travers en se revendiquant d’une compétence infuse. Tout un chacun, en effet, a sa petite idée sur la question et ne se prive pas de l’exprimer, qui sur le registre savant, qui, le plus souvent, sur le registre populiste.

C’est que la chose, reconnaissons-le, concerne tout le monde et ne sourit pas à tous de la même façon. Les cancres, en général, trouvent le système qui les a heurtés pourri. Les forts en thème, la plupart du temps, s’en accommodent mais ne se privent pas pour s’accorder le crédit de leur réussite. Au total, on se retrouve donc au moins avec une entente tacite : le système scolaire a plein de ratés puisqu’il suscite l’échec de certains et se contente de ne pas nuire aux autres. Aussi le désir de réforme reste-t-il en permanence à l’ordre du jour.

Nos récents réformateurs québécois se seraient-ils inspirés des grands penseurs anarchistes du XIXe siècle pour mener à bien la révision en cours de notre système d’éducation ? C’est la question qui nous vient en tête lorsqu’on lit Éducation et liberté, une anthologie de textes anarchistes couvrant la période 1793-1918 et préparée par l’infatigable Normand Baillargeon. Récemment, ce dernier dénonçait, dans les pages du Devoir, les dérapages de la nouvelle réforme. Pourtant, les réflexions qu’il présente dans cette anthologie semblent s’inscrire à plusieurs égards dans l’esprit de ce renouveau pédagogique très contesté.

Dans la substantielle introduction qu’il signe en ouverture de ce tome 1, Baillargeon insiste sur les fondements éducatifs de la pensée anarchiste. Il souligne, par exemple, « le retour du corps dans l’éducation », il insiste sur la nécessité d’une instruction intégrale qui ne néglige aucune dimension de l’être humain et reconnaît la pertinence d’une formation utile offerte à tous. À peu près tout le monde, peut-on croire, s’entendra facilement là-dessus.

Là, toutefois, où les choses se corsent, c’est quand il est question des méthodes éducatives et, par conséquent, de ce qu’on pourrait appeler l’épistémologie de l’apprentissage. Comment, en effet, stimuler le désir d’apprendre chez l’enfant (et ainsi éviter le décrochage) et s’assurer, ensuite, de la rétention de ces apprentissages par le jeune ? Rousseau, présenté ici comme un des précurseurs de la pensée anarchiste en éducation, y allait de cette proposition : « Rien ne saurait plus heureusement convenir à écarter les difficultés de l’instruction que le fait de rendre l’élève désireux de connaître, cela et aussi que ses propres difficultés soient par lui-même résolues […]. »

Rendre l’élève désireux de connaître, tel est le souhait, me semble-t-il, de tous les enseignants qui multiplient, pour ce faire, les stratégies pédagogiques. Celle des anarchistes, que Rousseau résume dans la deuxième partie de sa proposition en suggérant qu’il faille laisser l’élève surmonter ses propres difficultés, est justement au coeur du débat actuel.

Le pédagogue anarchiste Sébastien Faure résume le problème en opposant deux méthodes : la méthode déductive, que certains qualifieraient de traditionnelle, qui consiste à formuler une règle, à l’expliquer et à imposer aux élèves de l’assimiler, et la méthode inductive, justement professée par nos nouveaux réformateurs, qui transforme le maître en guide de l’enfant « qui cherche, fait l’effort ». Paul Robin, un autre praticien de la pédagogie anarchiste présenté dans cet ouvrage, ajoute: « […] attendez ses questions, répondez-y sobrement, avec réserve, pour que son esprit continue ses propres efforts, gardez-vous par-dessus tout de lui imposer des idées toutes faites, banales, transmises par la routine irréfléchie et abrutissante. »

S’inspirant, à son tour, de Montaigne, Baillargeon parle, pour résumer cette révolution éducative, «d’un déplacement du centre de gravité de l’éducation […] qui conduit de l’autorité des savoirs, de la culture et surtout de ceux qui les incarnent vers le sujet et vers son jugement». Hormis le jargon qui la défigure (et, il faut le préciser, sa complaisance à l’égard d’une certaine culture de l’entreprenariat), la nouvelle réforme, pourtant contestée par Baillargeon ailleurs, dit-elle autre chose ?

C’est justement cela, d’ailleurs, que lui reprochent ses adversaires: présumer d’une compétence éducative chez l’enfant que ce dernier ne saurait avoir. Que signifie, en effet, pour un enfant d’âge primaire, et même secondaire, exercer son jugement à l’égard des savoirs et de la culture ? Que peut-il déjà, avant qu’on le lui ait dit, en connaître ? N’y a-t-il pas, dans ce processus qu’on nous présente comme celui de la liberté et de l’autonomie et qui mènerait de l’intérêt à la compétence en passant par le travail, des relents de pensée magique mâtinés d’une croyance en la bonne nature humaine ?

Dans son essai intitulé Comment peut-on être ministre? (Plon, 2005), le philosophe Luc Ferry (les anarchistes ne l’aiment pas, celui-là) conteste justement ces prétentions. « On continue, écrit-il, de penser en termes d’hameçons et d’appâts, alors que le problème n’est évidemment pas là. Il est sans doute, comme le pointe Gauchet, dans le rejet de plus en plus massif de la part d’ennui pourtant irréductible, et même nécessaire, à tout apprentissage un tant soit peu difficile, ou pour mieux dire peut-être, dans le fait que le travail doit précéder la motivation et non l’inverse. […] C’est ce lien profond, pas toujours visible, entre travail, contrainte et intérêt que nous avons en grande partie perdu par la faute de pédagogies modernes qui n’ont fait qu’épouser le cours individualiste du monde au lieu de lui résister. » Le pédagogue Philippe Meirieu, dans Lettre à un jeune professeur (ESF, 2005), rappellera pourtant à Ferry que « tout cela n’est pas sérieux » puisque « tout professeur sait qu’il doit conjuguer en même temps la motivation et le travail ».

Pour être fondamental et plus que jamais actuel, ce débat sur l’épistémologie de l’apprentissage n’est cependant pas le seul, loin de là, qu’abordent les pédagogues anarchistes à la pensée remarquablement claire réunis par Normand Baillargeon. Les textes de Michel Bakounine et de Sébastien Faure, entre autres, méritent assurément d’être lus par tous ceux qui croient à la nécessité d’un système scolaire anti-élitiste.

Louis Cornellier, Le Devoir, 26/11/2005

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