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2 avril 2020

Jérôme Segal: «Qui sont les animaux?»

La pla­nète est donc para­ly­sée. « Le coro­na­vi­rus à l’origine de l’actuelle pan­dé­mie pro­vient indis­cu­ta­ble­ment de la consom­ma­tion d’animaux », vient de rap­pe­ler un col­lec­tif essen­tiel­le­ment consti­tué de méde­cins. Jérôme Segal, his­to­rien et cher­cheur, a cosi­gné cette tri­bune. Si l’ap­pa­ri­tion de mala­dies liées aux types de rela­tions que nous entre­te­nons avec les ani­maux n’est évi­dem­ment pas inédite, peut-être cette crise sani­taire-ci amè­ne­ra-t-elle à les recon­si­dé­rer en pro­fon­deur, avance l’es­sayiste. Son der­nier ouvrage, Animal radi­cal, vient de paraître (du moins le sera-t-il vrai­ment lorsque les librai­ries rou­vri­ront). Sous-titré Histoire et socio­lo­gie de l’an­tis­pé­cisme, il donne à lire la diver­si­té sou­vent contra­dic­toire de ce mou­ve­ment phi­lo­so­phique et poli­tique. Fort d’une enquête conduite en France, au Canada et en Israël, il rap­pelle éga­le­ment ses racines his­to­riques au sein de la tra­di­tion socia­liste — et plus encore liber­taire —, avant même de s’être déployé sous le nom d’an­tis­pé­cisme dans les années 1970 via la gauche anglo­saxonne. Nous reve­nons avec lui sur le tableau qu’il brosse.

Jusque dans les rangs anti­ca­pi­ta­listes, il existe des détrac­teurs de la cause ani­male par­ti­culière­ment viru­lents. Jocelyne Porcher et Paul Ariès, par exemple, arguent que l’an­tis­pé­cisme est à ban­nir, car il serait extré­miste, et que le véga­nisme ferait le jeu du capi­ta­lisme mon­dia­li­sé…

D’abord, l’extrémisme méri­te­rait d’être défi­ni. Qu’est ce qui est « extrémiste » ? pen­ser qu’un porc, dont les capa­ci­tés cog­ni­tives sont supé­rieures à celle d’un chien, doit vivre l’intégralité de sa vie en enfer — sépa­ré de sa mère à la nais­sance, cas­tré à vif, les dents limées, la queue cou­pée, pas­sant sa vie dans un han­gar sur caille­bo­tis en n’apercevant la lumière du jour que lorsqu’il est conduit à l’abattoir — ou pen­ser qu’on peut très bien vivre en bonne san­té, à tous les âges de la vie, avec une ali­men­ta­tion végé­tale ? Être mino­ri­taire (les véganes sont moins d’1 % dans la popu­la­tion), ce n’est pas for­cé­ment être « extrême », même si on remet en cause une part pro­fonde de notre culture, concer­nant l’alimentation et les loi­sirs (plus de zoos ni de chasse, d’équitation ou de cor­ri­da). L’accusation d’extrémisme recoupe celle de radi­ca­li­té, sou­vent asso­ciée à tort à la vio­lence… L’attitude néo­li­bé­rale du pré­sident Macron est par exemple plus « radi­cale » que celle du Parti anima­liste, prêt à s’allier avec des éco­lo­gistes ou des socia­listes pour des élec­tions. Macron est radi­cal dans le sens où il ne déroge pas de son cre­do, qu’il n’envisage aucun chan­ge­ment de cap. S’il parle de natio­na­li­sa­tion en temps de crise pan­dé­mique, ce n’est que pour mutua­li­ser les pertes en atten­dant de pou­voir pri­va­ti­ser à nou­veau les pro­fits — comme lors de la crise ban­caire de 2008 où les banques ont été ren­flouées avec de l’argent public.

Et lorsque Jocelyne Porcher et Paul Ariès déclarent que les véganes sont les idiots utiles du capi­ta­lisme mon­dia­li­sé, c’est tout bon­ne­ment stu­pide. Leur rai­son­ne­ment, si l’on peut employer ce terme, consiste à dire que puisque des véganes consomment des pro­duits indus­triels comme des « steaks végé­taux » ou du « lait d’amande » (déno­mi­na­tions inter­dites dans les com­merces par le lob­by agroa­li­men­taire), ils sont les pro­mo­teurs de cette indus­trie, effec­ti­ve­ment mon­dia­li­sée. C’est ridi­cule ! D’abord, la plu­part des véganes que j’ai ren­con­trés pour écrire mon livre, que ce soit en France, en Israël, au Québec ou en Autriche, où je vis, ne sont pas du tout des adeptes des pro­duits indus­triels. Ils cui­sinent, tout sim­ple­ment, avec les légumes qu’ils achètent, ajou­tant des céréales, des légu­mi­neuses comme les len­tilles ou les pois chiches, et ne se sou­cient pas des « veg­gie bur­gers ». C’est le capi­ta­lisme qui, fai­sant feu de tout bois, surfe sur la mode végane. Et puisque les ventes de laits végé­taux et de sub­sti­tuts aux pro­duits car­nés ont des taux de crois­sance à deux chiffres, un juteux mar­ché se déve­loppe. Il faut se rendre compte qu’il existe bien un effet de mode pour le véga­nisme, notam­ment car des études montrent qu’une telle ali­men­ta­tion est meilleure pour la san­té, mais que tous les véganes ne sont pas mili­tants anti­spé­cistes !

La nuance n’est pas for­cé­ment évi­dente pour le lec­teur ordi­naire…

On peut être végane car on a enten­du une joueuse de ten­nis comme Venus Williams dire que ce régime lui était béné­fique, ou parce que tel ou tel acteur d’Hollywood est végane, sans pour autant être anti­spé­ciste — c’est-à-dire lié à un enga­ge­ment poli­tique.

Miroco Machiko

La « viande de syn­thèse » obnu­bile Ariès et Porcher !

Elle est actuel­le­ment déve­lop­pée dans quelques labo­ra­toires. Si des véganes ont pu approu­ver ces recherches, c’est sim­ple­ment par stra­té­gie : on sait que de nom­breux Occidentaux ont du mal à se pas­ser de viande au motif que « La viande, c’est quand même vache­ment bon ». Un mili­tant anti­spé­ciste « radi­cal », dans le sens éty­mo­lo­gique du terme, à savoir celui qui va à la racine du pro­blème, répon­dra qu’une pré­fé­rence gus­ta­tive ne peut être oppo­sée à un argu­ment éthique (c’est « mal » de tuer et faire souf­frir des êtres qui ne demandent qu’à vivre et être sujets de leur vie, avec les émo­tions et sen­ti­ments qui l’accompagnent). Un mili­tant plus prag­ma­tique pour­ra répondre « Eh bien goûte-moi cette viande de syn­thèse, tu ne feras pas la dif­fé­rence ! ». Ce n’est pas pour autant que les anti­spé­cistes sont les sup­pôts du grand capi­tal : Porcher et Ariès n’ont vrai­ment rien com­pris !

On peut donc clai­re­ment affir­mer qu’il n’existe aucune incom­pa­ti­bi­li­té entre la lutte sociale et la cause ani­male ?

Oui ! D’abord, les anti­spé­cistes posent comme point de départ, sui­vant en cela le dar­wi­nisme, que l’Homme est un pri­mate. Ses inté­rêts doivent donc être consi­dé­rés, comme ceux de tous les ani­maux sen­tients, c’est-à-dire capables de sen­ti­ments, d’éprouver de la dou­leur, de déve­lop­per une per­son­na­li­té. Les anti­spé­cistes sont donc de prime abord enclins à s’élever contre toutes les formes d’oppression — qu’il s’agisse de racisme, de sexisme, de capa­ci­tisme, d’âgisme, de clas­sisme ou encore de dis­cri­mi­na­tions à l’encontre des mino­ri­tés sexuelles. La plu­part des mili­tants que j’ai ren­con­trés cumu­laient plu­sieurs enga­ge­ments. Il existe d’ailleurs un débat autour de l’intersectionnalité et de la conver­gence des luttes, por­té par des mili­tants de la cause ani­male. À côté de cela, il existe des anti­spé­cistes, comme Sasha Boojor, le fon­da­teur de l’association 269 Life, en Israël, qui estiment que la cause ani­male doit être prio­ri­taire car les ani­maux n’ont abso­lu­ment aucun moyen de faire valoir leurs droits — à com­men­cer par le plus élé­men­taire d’entre eux, celui de ne pas être tué. Chez ces mili­tants, la souf­france des ani­maux est telle et les résul­tats de leur poli­tique si maigres, qu’ils peuvent par­fois déve­lop­per une forme de misan­thro­pie liée à une forme de déses­poir.

Ils sont mino­ri­taires ?

Tout à fait.

Vous le rap­pe­lez d’ailleurs : his­to­ri­que­ment, socia­listes et anar­chistes ont été liés à la cause ani­male — qui a pris le nom d’an­tis­pé­cisme dans les années 1970. Qu’en est-il de ce lien, aujourd’­hui ?

C’est assez com­pli­qué. Je dirais que l’anarchisme et le socia­lisme res­tent pré­sents dans l’esprit de nom­breux mili­tants anti­spé­cistes mais que les ins­tances de ces mou­ve­ments gardent leurs dis­tances avec le mou­ve­ment ani­ma­liste. Prenons les anar­chistes, par exemple. Dans son Petit lexique phi­lo­so­phique de l’a­nar­chisme, paru en 2001, Daniel Colson consacre une entrée à l’antispécisme, mais essen­tiel­le­ment pour démar­quer ce mou­ve­ment de la pen­sée libertaire1. En pre­mier lieu, selon lui, la libé­ra­tion doit venir des sujets oppri­més eux-mêmes, refu­sant les inter­mé­diaires ou repré­sen­tants de leurs inté­rêts. Or les ani­maux ne peuvent pas faire d’actions directes et les mili­tants qui disent les repré­sen­ter n’ont, dans cette optique, aucune légi­ti­mi­té. Deuxièmement, pour­suit-il, l’antispécisme s’appuie lar­ge­ment sur une phi­lo­so­phie uti­li­ta­riste visant une maxi­mi­sa­tion du bien-être qui ne cor­res­pond pas aux aspi­ra­tions anar­chistes, puisque l’utilitarisme est com­pa­tible avec les inéga­li­tés et recon­naît un pri­ma du bon­heur sur l’idée de jus­tice. Enfin, tou­jours selon Colson, dans sa volon­té d’accorder des droits aux ani­maux non-humains, l’antispécisme se rap­proche sans le vou­loir d’un huma­nisme deve­nu supré­ma­cisme humain — car c’est bien l’Homme qui décide quels sont les ani­maux sen­tients dignes d’être défen­dus.

Miroco Machiko

Mais les « fon­da­teurs » de l’an­tis­pé­cisme en France sont issus de la mou­vance anar­chiste…

Oui. David Olivier ou Yves Bonnardel, à l’origine des Cahiers anti­spé­cistes à par­tir de 1991, s’en réclament au moment où ils créent cette revue. Les fon­da­teurs de l’association L214, Brigitte Gothière et Sébastien Arsac, viennent aus­si de ce milieu — et aujourd’hui encore, on trouve dans leur asso­cia­tion des signes qui rap­pellent ces ori­gines, par exemple la col­lec­ti­vi­té des déci­sions et le salaire unique (2 300 euros brut) quel que soit le poste occu­pé au sein de l’association. Du côté des socia­listes ou de ce qu’on nomme sou­vent aujourd’hui « la gauche de la gauche », c’est un peu la même chose. Les par­tis ou grandes asso­cia­tions ont du mal à sou­te­nir ouver­te­ment la cause ani­male, tant la rup­ture socié­tale que sup­pose l’antispécisme est grande. La fin de l’élevage, par exemple, pour laquelle L214 orga­nise chaque année une grande mani­fes­ta­tion, est un mot d’ordre inau­dible pour le syn­di­cat de gauche des pay­sans, la Confédération pay­sanne. Parmi les anti­spé­cistes, la conduite à tenir vis-à-vis des « petits éle­veurs » consti­tue d’ailleurs un point de dis­corde. Certains, plu­tôt prag­ma­tiques, estiment que la cause pre­mière de souf­france des ani­maux est l’élevage inten­sif de type capi­ta­liste dont la Ferme aux mille vaches est deve­nue un sym­bole en France. La Confédération pay­sanne et L214 se sont ren­con­trés contre ce pro­jet. D’autres, au contraire, repré­sen­tés par exemple au sein d’associations comme 269 Life France, 269 Libération ani­male ou Boucherie Abolition, estiment qu’il ne peut exis­ter de bon « éle­vage » et que si l’on veut vrai­ment fer­mer les abat­toirs, il n’y a pas lieu de s’allier avec des éle­veurs, petits ou grands.

Dans le cadre de votre enquête, avez-vous pu confir­mer l’i­dée, très répan­due, que les par­ti­sans de la cause ani­male sont éco­no­mi­que­ment pri­vi­lé­giés ?

C’est tout à fait faux. Pour mieux connaître ce milieu, j’ai pra­ti­qué l’observation par­ti­ci­pante : la plu­part des mili­tants ren­con­trés vivent très modes­te­ment, sou­vent au RSA, et sont par­fois en rup­ture avec la socié­té. Je me sou­viens notam­ment d’une jeune femme d’une ving­taine d’années qui ne pou­vait venir à une action pré­vue à Paris le 1er novembre 2018 — il s’agissait, le jour des morts, de pré­sen­ter en silence des affiches révé­lant ce qui se passe dans les abat­toirs sur une place pari­sienne emblé­ma­tique — car elle n’avait pas les moyens de prendre un train de ban­lieue. Il y a aus­si le mou­ve­ment « free­gan » qui prône le véga­nisme en récu­pé­rant les inven­dus des mar­chés et super­mar­chés dans les pou­belles. Ces mili­tants ne viennent géné­ra­le­ment pas du tout des classes aisées. Bon nombre de mili­tants vivent sur des refuges qu’ils ont créés en pleine cam­pagne pour les ani­maux qu’ils ont « sau­vés » (ou « volés », selon la pers­pec­tive), dans les abat­toirs ou dans les éle­vages. Il y a aus­si bien sûr des mili­tants de type « uni­ver­si­taire », dont je fais par­tie, rele­vant d’une socio­lo­gie propre aux milieux qui per­mettent de faire de longues études, donc plu­tôt aisés. Mais ces uni­ver­si­taires font par­tie de ce milieu car ils sont uni­ver­si­taires, et non en rai­son de leur anti­spé­cisme, sou­vent tar­dif.

La cause ani­male semble davan­tage inves­tie par les femmes que les hommes — on a même pu par­ler d’une cause « fémi­niste ». Comment le com­prendre ?

Effectivement, il y a bien plus de femmes par­mi les représentant·e·s de la cause ani­male. Le Parti ani­ma­liste fran­çais a eu beau­coup de mal à éta­blir des listes pari­taires ! Lors des pre­mières élec­tions où le par­ti s’est pré­sen­té — les légis­la­tives de 2017 —, ils ont dû payer une amende impor­tante car ils avaient trop de femmes sur leurs listes ! Son finan­ce­ment public a ain­si été ampu­té de 36 %, ce qui, à mon avis, ne res­pecte pas l’esprit de la loi visant à pro­mou­voir la par­ti­ci­pa­tion des femmes à la vie poli­tique. Je vois deux rai­sons à cette sur­re­pré­sen­ta­tion des femmes au sein de ce mou­ve­ment. L’une poli­tique et l’autre bio­lo­gique — au risque de m’attirer les foudres de certain·e·s… La pre­mière est l’expérience des dis­cri­mi­na­tions : les anti­spé­cistes s’attaquent au car­nisme, l’idéologie selon laquelle il serait bon, natu­rel et néces­saire de consom­mer de la viande, notam­ment pour ce qu’elle repré­sente en termes de force et de viri­li­té. Manger de la viande, c’est pour beau­coup assu­mer une viri­li­té machiste, vivre le mythe du chas­seur qui domine la famille — même si aujourd’hui les hommes ne chassent la viande que dans les rayons de super­mar­ché, sans avoir à trop se fati­guer.

Miroco Machiko

es femmes sont mépri­sées au rang d’animaux, appe­lées de façon géné­rique « poules » ou « dindes », voire « ma biche » dans l’intimité. La méta­phore ani­male recoupe aus­si l’idée d’une domi­na­tion sexuelle, très bien expo­sée par Carol J. Adams dans La Politique sexuelle de la viande. Dans mon livre, je cite les pro­pos d’une pros­ti­tuée qui s’est sen­tie vivre en tant « qu’animal » lorsqu’elle fai­sait de « l’abattage », et que les clients la trai­taient comme un « mor­ceau de viande »… En réac­tion, cette femme est deve­nue végane puis anti­spé­ciste. L’autre rai­son est issue de ce que j’ai pu entendre lors de nom­breux entre­tiens : l’expérience de l’allaitement. Des femmes m’ont expli­qué qu’en allai­tant leur enfant, sou­vent pen­dant de longues périodes, elles ont pris conscience de leur réa­li­té de mam­mi­fère. Depuis, elles réa­lisent com­bien il est atroce de reti­rer un veau à une vache dès la nais­sance pour le pla­cer dans une cage d’engraissement. Il n’y a rien de nor­ma­tif dans cette obser­va­tion que je livre, et cela n’a rien non plus de pres­crip­tif : je rap­porte juste un constat et cela me semble expli­quer, en par­tie, la sur­re­pré­sen­ta­tion des femmes dans la cause ani­male. Et puis cette sur­re­pré­sen­ta­tion des femmes s’explique éga­le­ment méca­ni­que­ment par une sous-repré­sen­ta­tion des hommes. La socié­té impose un modèle de « viri­li­té » aux gar­çons, puis aux hommes, qui les éloigne de domaines comme la défense des ani­maux — consi­dé­rés comme de la sen­si­ble­rie. C’est d’ailleurs pour cette rai­son que nous avons choi­si, avec mon édi­trice, cette cou­ver­ture où un homme cagou­lé tient dans ses mains un lapin. Une cer­taine ten­dresse se dégage de cette pho­to qui va à l’encontre des cli­chés : l’homme cagou­lé est asso­cié à tort à la vio­lence, puisqu’on le voit tenir un lapin blanc avec déli­ca­tesse.

Vous avez éga­le­ment consta­té la spé­ci­fi­ci­té de la cause ani­male en Israël. D’un côté, majo­ri­taire, une récu­pé­ra­tion gou­ver­ne­men­tale, un phé­no­mène de mode qui contri­bue à dis­si­mu­ler la colo­ni­sa­tion en Palestine. De l’autre, des mili­tants anti­spé­cistes usant de l’ac­tion directe pour agir. Les seconds ne devraient-ils pas aus­si lut­ter contre les pre­miers ?

Oui, il y a un effet de mode très fort en Israël pour le véga­nisme. Si vous deman­dez un cap­puc­ci­no dans un café de Tel Aviv, on vous pro­po­se­ra presque auto­ma­ti­que­ment trois ou quatre types de laits végé­taux. On trouve des maga­sins de chaus­sures pro­po­sant des modèles sans cuir, avec un logo « vegan friend­ly » sur la vitrine. Le gou­ver­ne­ment exploite ce filon, comme il le fait avec la vie LGBTIQ+ assez déve­lop­pée dans cette ville de bord de mer. Jean Stern a consa­cré un livre à ce qu’il nomme ain­si le « pink­wa­shing ». On peut de même par­ler d’un « vegan washing » : pro­mou­voir un aspect posi­tif, moderne et bien­veillant pour cacher des aspects moins relui­sants comme le trai­te­ment réser­vé aux mino­ri­tés non-juives (à com­men­cer par les Palestiniens d’Israël, les Bédouins et les Druzes), mais aus­si, bien sûr, la colo­ni­sa­tion en Cisjordanie, les bom­bar­de­ments régu­liers à Gaza, les assas­si­nats ciblés et autres man­que­ments aux droits de l’homme régu­liè­re­ment dénon­cés par Amnesty International.

J’ai par­lé de tout cela de façon très ouverte avec des mili­tants anti­spé­cistes israé­liens. Ils condamnent tous la poli­tique de Netanyahu mais se sentent mal­heu­reu­se­ment impuis­sants. Certains sont même deve­nus anti­spé­cistes en réac­tion à des années ou des décen­nies de mili­tan­tisme inutile pour le camp de la paix. Avec la cause ani­male, ils obtiennent enfin des suc­cès. D’autres s’engagent pour les ani­maux par prio­ri­té, esti­mant que les Palestiniens ont déjà de nom­breux alliés. Mais je ne pense pas qu’il nous incombe, à nous qui vivons en Europe, d’expliquer aux Israéliens quels doivent être leurs com­bats. Ne serait-ce, par exemple, pas plus effi­cace de faire pres­sion sur le gou­ver­ne­ment israé­lien à par­tir de l’extérieur du pays, comme ce fut le cas dans la lutte contre l’apartheid ? Et puis, sur­tout, s’engager dans la cause ani­male ne repré­sente pas une lutte « secon­daire », selon l’idée qu’après tout, il ne s’agit que d’animaux. À quelqu’un qui s’engage contre le racisme, demande-t-on aus­si de s’engager pareille­ment pour la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique et contre les méfaits du capi­ta­lisme ? Non, on recon­naît à SOS Racisme, par exemple, le droit de foca­li­ser sa lutte sur ce sujet. Pourquoi ne serait-ce pas pareil pour l’antispécisme ?

Miroco Machiko

Vous avan­cez dans un texte qu’af­fir­mer sa judéi­té passe, que l’on soit croyant ou athée, par un enga­ge­ment incon­di­tion­nel pour une cause per­çue comme juste. Est-ce là une expli­ca­tion satis­fai­sante de l’am­pleur que prend, sous des formes diverses, la cause ani­male en Israël ?

Ça n’est pas exac­te­ment ce que j’ai écrit. Dans mon livre Athée et Juif — Fécondité d’un para­doxe appa­rent, je m’intéresse à la diver­si­té de l’identité juive pour mettre en valeur une forme d’identité sou­vent négli­gée bien que très répan­due, celle qui croise l’athéisme et la judaï­té (sim­ple­ment défi­nie par le fait de dire « je suis juif »). Je décline cette iden­ti­té, par essence mul­tiple, en trai­tant le cas des Juifs qui se défi­nissent comme tels à cause des per­sé­cu­tions subies pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, en trai­tant aus­si le cas de ceux qui se sentent juifs en rai­son d’un atta­che­ment incon­di­tion­nel à Israël ou encore de ceux qui se sentent juifs car, bien qu’athées, ils res­pectent cer­taines pra­tiques comme celle de la cir­con­ci­sion que je condamne sans ambi­guï­té. Et à côté de ces caté­go­ries, je m’intéresse à celle à laquelle je m’identifie le plus (moi qui suis aus­si athée et juif) : les Juifs qui se sentent juifs à tra­vers la soli­da­ri­té incon­di­tion­nelle qu’ils éprouvent avec les oppri­més. Il y a donc deux contre­sens à évi­ter : on peut très bien être athée et juif sans res­sen­tir cette soli­da­ri­té et on peut très bien vivre cette soli­da­ri­té sans être juif ou sans être athée !

C’est en écri­vant ce livre sur l’identité juive que j’ai décou­vert la cause ani­male. Peter Singer, par exemple, auteur de La Libération ani­male, livre consi­dé­ré comme le pre­mier ouvrage de phi­lo­so­phie jus­ti­fiant la per­ti­nence de l’antispécisme, m’a accor­dé deux entre­tiens. Il m’a expli­qué que c’est en tant que juif, pro­ba­ble­ment parce qu’il est juif, qu’il en est venu, au début des années 1970, à prendre le par­ti des ani­maux si mal­trai­tés par les humains. De même, Henry Spira qui est le pre­mier mili­tant ani­ma­liste à obte­nir une vic­toire poli­tique — en l’occurrence la fin d’expériences aus­si atroces qu’inutiles faites sur des chats au muséum d’histoire natu­relle de New York — explique l’importance de sa judaï­té dans son che­mi­ne­ment. Il a tou­jours vécu du côté des vic­times d’injustice, qu’il ait été anar­chiste, syn­di­ca­liste, ensei­gnant ou mili­tant de la cause ani­male. En Israël, on trouve des gens qui vivent leur enga­ge­ment auprès des ani­maux sur ce modèle. On trouve aus­si des gens qui luttent pour les ani­maux car ils sont frus­trés, comme je l’ai dit, de leurs échecs pour mettre en place une paix avec les Palestiniens… et aus­si des véganes qui le sont pour des rai­sons reli­gieuses, esti­mant que les ani­maux sont aujourd’hui si mal trai­tés qu’ils ne peuvent plus être consi­dé­rés comme casher !

Vous avez cosi­gné, avec notam­ment Thomas Lepeltier et Yves Bonnardel, une tri­bune deman­dant des « assises natio­nales de la ques­tion ani­male » dans un grand quo­ti­dien. À qui vous adres­siez-vous ?

Cette tri­bune parue en mai 2019 s’adressait à un public large, dans l’idée de le sen­si­bi­li­ser à la ques­tion ani­male. Il y a des moyens simples pour faire prendre conscience à nos conci­toyens du carac­tère arbi­traire du spé­cisme : les chiens et les chats dis­posent de lois qui les pro­tègent (il est par exemple inter­dit de leur faire du mal), on leur consacre des salons de beau­té, des rayons entiers de nour­ri­ture dans les hyper­mar­chés, etc., alors que les porcs, par exemple, sont trai­tés d’une hor­rible façon. La plu­part des gens sont dans un état de dis­so­nance cog­ni­tive : d’un côté ils recon­naissent que les vio­lences subies par les ani­maux d’élevage ou par ceux qui sont vic­times de la chasse n’ont pas lieu d’être, que c’est « cruel ». De l’autre, lorsque l’heure du repas approche, ils n’ont aucun pro­blème à cro­quer dans un steak ou se repaître de sécré­tions mam­maires de jeunes vaches, chèvres ou bre­bis, fer­men­tées à l’aide de coa­gu­lant pré­le­vé dans le qua­trième esto­mac de jeunes rumi­nants (oui, c’est bien là la recette du fro­mage !). Les Assises de la ques­tion ani­male aux­quelles nous appe­lons dans cette tri­bune vise­raient à infor­mer le public sur qui sont les ani­maux, quelles sont leurs facul­tés (sen­tir, res­sen­tir, éprou­ver de la dou­leur, de la com­pas­sion…), ce qui se passe actuel­le­ment dans les éle­vages et les abat­toirs ou encore les alter­na­tives aux pro­duits ani­maux. Des conclu­sions pour­raient en être tirées, sur la meilleure façon d’en venir à une abo­li­tion de l’exploitation ani­male. Sur cer­tains sujets, comme la cor­ri­da, qui repose sur une séance de tor­ture de tau­reaux pen­dant 20 minutes avant une exé­cu­tion plus ou moins rapide et dou­lou­reuse, on sait déjà que les Français sont prêts à mettre un terme à ces pra­tiques aujourd’hui encore tolé­rées dans quelques dépar­te­ments.

Miroco Machiko

Vous dites ne pas vou­loir « pas­ser sous silence les dérives du mou­ve­ment » : quelles sont-elles ?

Il y en a plu­sieurs. Historiquement, il y a eu d’abord l’hygiénisme : consi­dé­rant que les hommes devaient s’astreindre de pro­duits d’origine ani­male pour des rai­sons de san­té, des anar­chistes comme Georges Butaud, Sophie Zaïkowska et Louis Rimbault ont créé au début du XXe siècle des « com­mu­nau­tés végé­ta­liennes » dans les­quelles on pros­cri­vait aus­si le tabac, l’alcool et tout ce qui était décla­ré nui­sible. Il y avait de plus en plus de règles à res­pec­ter pour une hygiène de vie tou­jours plus exi­geante… et ces com­mu­nau­tés ont fini par se déli­ter. Dans la revue Le Néo-Naturien, fon­dée par Rimbault, on a vu appa­raître des récits enthou­siastes sur les foyers ana­logues qui se déve­lop­paient au Brésil, qua­li­fiés de « Néo-Aryens », enga­gés pour l’obtention d’une nou­velle race humaine… De même, à la pen­sion Monte Verità, fon­dée en 1900 dans le Tessin hel­vé­tique, on trouve des per­son­nages aus­si impor­tants que Franz Kafka, Isadora Duncan, Otto Gross, Max Weber ou encore Hermann Hesse, puis l’amour de la nature laisse place à un culte du corps et de la force virile. Certains s’engagent dans le natio­nal-socia­lisme ou le servent indi­rec­te­ment, comme Rudolf von Laban, qui, après avoir diri­gé à Monte Verità une école d’été de la danse, de 1913 à 1919, met­tra en scène un spec­tacle de 1 000 dan­seurs pour les Jeux olym­piques nazis, à Berlin en 1936.

Et aujourd’hui ?

Une dérive du mou­ve­ment peut être la recherche de pure­té abso­lue — un écueil d’ailleurs très tôt iden­ti­fié par Françoise Blanchon en 1993, dans les Cahiers anti­spé­cistes. Certains mili­tants, assez rares, repoussent tou­jours plus loin les contraintes qu’ils s’imposent. Ils n’achètent pas de légumes dans une bou­tique qui vend éga­le­ment de la viande pour ne pas que leur argent serve l’exploitation ani­male. Et même dans le choix de leurs légumes, ils vont veiller à ce qu’ils ne soient pas pro­duits en uti­li­sant des engrais ani­maux comme le fumier. Ces mili­tants peuvent aus­si se cou­per d’autres com­pa­gnons de lutte, jugés trop « com­pro­mis ». C’est une dérive qu’on retrouve sûre­ment dans d’autres mou­ve­ments poli­tiques… Enfin, il y a quelques mili­tantes ou mili­tants qui tiennent des pro­pos très sévères pour dénon­cer dans un même souffle le spé­cisme et le patriar­cat, appe­lant à libé­rer les ani­maux d’élevage et les femmes voi­lées : Solveig Halloin, de Boucherie Abolition, a ain­si pu dire qu’il fal­lait arra­cher les voiles des femmes qui le portent pour les « libé­rer »2

« Assurer la sécu­ri­té des agri­cul­teurs » face à des « extré­mistes » aux actions « idéo­lo­giques » : que pen­ser de la créa­tion de la cel­lule Déméter mise en place par le minis­tère de l’Intérieur ?

Il s’agit clai­re­ment d’une conces­sion faite au lob­by de l’agriculture pro­duc­ti­viste, la FNSEA. D’abord, la sécu­ri­té des agri­cul­teurs n’a jamais été mena­cée ! S’il y a bien eu quelques intru­sions dans des éle­vages, c’était à visage décou­vert, sans aucune arme et sans bles­ser ni mena­cer qui­conque. Et sur « l’extrémisme » et l’accusation de « radi­ca­li­té », je vous ai déjà fait part de mes réserves… En fait, plus inquié­tant que cette cel­lule Déméter, il y a le concept « d’agribashing » lar­ge­ment repris dans les grands médias.

Pourquoi ?

N’importe quelle cri­tique de l’élevage est consi­dé­rée comme de l’agribashing, un mépris à l’encontre des agri­cul­teurs, pour ce qu’ils sont et non ce qu’ils font ! Un mili­tant qui prend en pho­to un éle­veur en train de cla­quer des por­ce­lets — une pra­tique cou­rante consis­tant à tuer, en les frap­pant contre un mur les por­ce­lets jugés trop faibles ou souf­frant de mal­for­ma­tion — sera accu­sé d’agribashing. Un éco­lo­giste se plai­gnant des pollu­tions aux algues vertes géné­rées par les éle­vages por­cins bre­tons, sera lui aus­si accu­sé d’agribashing.

Miroco Machiko

Nous nous trou­vons en ce moment en pleine pan­dé­mie, née de la consom­ma­tion d’a­ni­maux. La ques­tion se pose évi­dem­ment : les anti­spé­cistes avancent-ils des argu­ments liés à la san­té humaine pour faire valoir leurs thèses ?

Parfois, oui. Même si c’est davan­tage par stra­té­gie car, pour eux, la souf­france des ani­maux est la prio­ri­té. Il se trouve que depuis octobre 2015 l’OMS défi­nit les pro­duits trans­for­més à base de viande (char­cu­te­ries, « cor­dons bleus », « nug­gets », etc.) comme can­cé­ro­gènes et la viande rouge comme pro­ba­ble­ment can­cé­ro­gène. Mais les dégâts cau­sés par l’industrie de l’élevage sont infi­ni­ment plus graves. L’antibiorésistance, par exemple, direc­te­ment liée au éle­vages inten­sifs, fait 700 000 morts par an dans le monde. Les cher­cheurs s’intéressent aujourd’hui aux grandes épi­dé­mies de grippe qui trouvent leurs ori­gines dans des épi­zoo­ties au sein d’élevages. La grippe espa­gnole de 1918–19, qui fit 30 mil­lions de morts en quelques mois, soit à peu près autant que le sida de 1981 à aujourd’hui, est liée au virus H1N1, pro­ba­ble­ment d’origine aviaire. Le sous-type H5N1 pro­vient lui indis­cu­ta­ble­ment d’une grippe aviaire, qui se répand par les éle­vages de pou­lets, comme les grippes de 1957 et 19683 qui ont fait res­pec­ti­ve­ment, selon l’OMS, trois mil­lions de morts.

Depuis jan­vier de cette année, c’est en effet une pan­dé­mie d’un nou­veau coro­na­vi­rus, SARS-CoV‑2, qui a trou­vé son ori­gine en Chine à Wuhan dans un mar­ché aux ani­maux sau­vages, et cause la mala­die Covid-19. On ignore encore l’ampleur que pren­dra cette pan­dé­mie mais on sait qu’une pan­dé­mie de l’ampleur de la grippe espa­gnole est pos­sible à tout moment… Les anti­spé­cistes notent, non sans malice, qu’il n’y a jamais eu de « grippe carot­tière » ou de mala­die neu­ro-dégé­né­ra­tive liée à la consom­ma­tion de pois chiche ! C’est bien la consom­ma­tion de viande, plus que tout autre ali­ment, qui nuit à notre san­té. Il y a 13 ans déjà, des épi­dé­mio­lo­gistes notaient qu’il n’est pas sur­pre­nant que les trois-quarts des nou­veaux patho­gènes ayant affec­té les humains dans les 10 der­nières années pro­viennent des ani­maux ou des pro­duits ani­maux. À coté de leurs argu­ments éthiques, les anti­spé­cistes se feront peut-être, avec la pan­dé­mie actuelle, mieux entendre.

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Ballast, 2 avril 2020

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