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24 janvier 2016

Le Monde, 21 avril 2010

Livre référence:
Le Mexique en armes

La barbarie mexicaine

En trois ans, la « guerre contre le narcotrafic » lancée par le président mexicain Felipe Calderon et la dispute entre les cartels de la drogue pour le contrôle du marché américain ont provoqué 22 743 morts.

Au-delà des chiffres officiels, les Mexicains semblent replonger dans la barbarie, avec son cortège de cadavres décapités, démembrés, exposés pour horrifier les adversaires et l’opinion. Le gouvernement répond au défi en faisant appel à l’armée, comme si le maintien de l’ordre public était un problème militaire.

En dépit de l’alternance politique en 2000, l’État mexicain retrouve ainsi ses vieux réflexes, l’ultime recours qui a servi à promouvoir la modernisation conservatrice du pays au XXe siècle.

Un ouvrage de la journaliste Laura Castellanos évoque justement quatre décennies de révoltes réprimées avec une férocité inouïe (1943-1981). À l’origine, des dirigeants d’origine rurale, Ruben Jaramillo, Genaro Vazquez, Lucio Cabañas, tentent d’agir dans le cadre des institutions, briguent des responsabilités locales, mettent sur pied des organisations indépendantes.

En face, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI, membre de l’Internationale socialiste), au pouvoir depuis 1929, pratique la fraude systématique aux élections et écrase toute expression autonome. Poussés dans leurs derniers retranchements, les rebelles qui osent défier les autorités sont combattus sans le moindre égard pour les lois de la guerre ou la légalité tout court.

Cette spirale de la violence rebondit dans les années 1960, lorsque la révolution castriste fait des émules parmi les Mexicains, malgré les bonnes relations entretenues par La Havane et Mexico.

Le massacre des étudiants sur la place de Tlatelolco, le 2 octobre 1968, précipite dans la lutte armée une bonne partie de l’extrême gauche. Le président Luis Echeverria réplique par la « sale guerre », une campagne d’extermination.

Le Mexique a le triste privilège d’avoir introduit en Amérique latine les disparitions forcées et les « vols de la mort » pour faire disparaître les corps des suppliciés après leur captivité dans des casernes et autres centres clandestins.

Le mépris de la vie et de l’intégrité physique dont fait alors étalage un État prétendument démocratique et même « progressiste » remonte à la révolution mexicaine. L’aura romantique dont bénéficient encore Emiliano Zapata ou Pancho Villa occulte une épouvantable boucherie, qui a fait un million de morts dans un pays qui en comptait 15 millions en 1910.

« Les gens s’habituaient à la tuerie, le coeur ne s’arrêtait plus devant l’horreur, et le macabre était banal », écrit l’historien franco-mexicain Jean Meyer, dans sa passionnante Révolution mexicaine. Les gens meurent sans savoir pourquoi, « l’Apocalypse devient quotidienne à la campagne ».

Des généraux autoproclamés se livrent une guerre sans merci jusqu’à faire main basse sur les terres et les richesses. À travers des épurations successives, l’armée devient le pouvoir derrière le trône présidentiel, dont l’occupant est choisi par d’obscures manoeuvres au sommet du PRI.

L’autoritarisme mexicain est parvenu à s’adapter aux évolutions sociales, économiques et internationales, jusqu’à adopter le profil d’un « Ogre philanthropique » (comme disait Octavio Paz).

Mais l’État n’a jamais appris à gérer les « subversions » autrement que par la force brute. Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si près de ses vieux démons.

Paulo A. Paranagua, Le Monde, 21 avril 2010

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