«Chardi Kala» ou l’optimisme rebelle
Plaidoyer pour un regain d’espoir qui défie toutes les probabilités en ces temps difficiles.
Quand je regarde le monde qui se bombarde, je perds espoir. Quand je vois ces enfants affamés, je me ferme souvent les yeux. Je passe au prochain appel parce que celui-là est trop douloureux. C’est alors que je tente de m’engourdir le cœur et la tête en regardant des vidéos en rafale, les unes après les autres sur mon cellulaire, en fermant mon cerveau aux bombes et à la horde de mépris qui sévit.
Glissant une vidéo après l’autre, mon œil est capté par cet homme sikh replaçant son turban tout en discutant d’une voix calme qui m’apaise, devant une clôture blanche, quelque part au Canada, en été. Il s’agit de l’ex-chef du Nouveau Parti démocratique Jagmeet Singh, qui raconte ce que signifie « Chardi Kala » : un optimisme provocateur. Une phrase souvent utilisée par sa mère, raconte-t-il.
Le terme de la langue punjabi, un mantra dans la religion sikhe, désigne une résilience face aux défis. Chardi Kala n’est pas un optimisme niais ou une insouciance face aux problèmes du monde, mais un optimisme qui défie toutes les probabilités. Le sikhisme dicte que Dieu n’a pas d’ennemis et, donc, qu’il est toujours miséricordieux. Chardi Kala signifie ne pas avoir peur, être optimiste comme une rébellion face à ceux qui voudraient qu’on s’affaisse.
Le monde devient de plus en plus fermé à la différence, de plus en plus replié sur soi. On accuse les immigrants de tous les maux, on voit en l’Autre le pire de nous-mêmes. Les discours de solidarité ont de la difficulté à percer le mur de l’indifférence. Parler de la possibilité d’un monde plus juste sonne faux pour plusieurs, et sonne dangereux pour d’autres. Je nous souhaite Chardi Kala, un regain d’optimisme dans ces temps difficiles. Lisez donc la poésie de Rodney Saint-Éloi pour voir un futur où la vie en commun a un sens.
La même semaine, un homme tue sa conjointe à Saint-Jérôme, et un autre, en Montérégie, bat la sienne si fort qu’elle en succombe. Des femmes sans histoire qui deviennent des statistiques québécoises. Le décompte est à 14 féminicides cette année, selon la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes. Une brutalité bien de chez nous. Chardi Kala pour les familles, Chardi Kala pour les décideurs qui doivent légiférer sur cette violence. Lisez donc Mélissa Blais sur le massacre de Polytechnique.
Le jeune Nooran Rezayi, lui, s’est fait ravir l’avenir qui se levait devant lui. Son visage, sa main tendue vers son sac à dos pour montrer aux policiers qu’il est vide, une première balle qui file. Puis, une seconde. Et le vide. Difficile d’être optimiste face à ce type d’injustices. Mais pour continuer de se battre pour que cessent les bavures, pour qu’on cesse d’envoyer nos condoléances et qu’on réforme plutôt nos institutions, il faudra beaucoup de Chardi Kala. Lisez donc Robyn Maynard sur la violence de la police.
Gaza est en ruine, sous nos yeux, sur nos écrans. Des hommes se font abattre, des femmes sont mortes affamées, des enfants sont devenus orphelins. Une pédiatre palestinienne a perdu neuf de ses dix enfants, un journaliste a perdu son fils avant de se faire assassiner. Deux sœurs devaient venir étudier au Canada, mais sont tuées avant d’obtenir leur visa. Je nous souhaite Chardi Kala pour être inébranlables devant ce massacre. Chardi Kala pour continuer à demander plus d’empathie, à demander de cesser le feu. Lisez donc Rachad Antonius sur la conquête de la Palestine.
Les riches deviennent de plus en plus riches, les pauvres deviennent de plus en plus pauvres. L’épicerie coûte de plus en plus cher, mais le portefeuille reste vide. Les élèves des écoles privées réussissent de plus en plus, et ceux de l’école publique peinent à se comparer. L’école à trois vitesses roule de plus en plus difficilement, et les hôpitaux croulent en perdant des poutres au privé. Chardi Kala, que les dirigeants pensent aux élèves avant de penser à l’efficacité, et qu’ils pensent aux enseignantes avant de penser à l’équilibre budgétaire. Lisez donc Christophe Allaire Sévigny sur la ségrégation scolaire au Québec.
Finalement, Donald Trump veut « tuer l’ennemi de l’intérieur ». Il ordonne de limiter la liberté d’expression de ses critiques et de limiter les droits de ceux qui ne votent pas pour lui. Il kidnappe ceux qui n’ont pas les bons papiers ou qui n’ont pas la bonne couleur de peau. Il enferme des sans-papiers dans les cages d’une prison de style Alcatraz. Il sous-tend que les universitaires et les journalistes sont des ennemis lorsqu’ils ne pensent pas comme lui. Chardi Kala pour que tout se termine bien, ou un peu moins mal. Et lisez donc Jonathan Durand Folco (avec qui je partage aussi mes jours) sur le fascisme tranquille, ici et ailleurs.
Face à la condition du monde, je nous souhaite cet optimisme rebelle, provocateur. J’écris pour qu’on résiste, mais aussi pour qu’on ne perde pas espoir. Parce que pour continuer à se battre pour plus de justice, il faut, quelque part de très profond en nous, trouver un certain optimisme que l’avenir sera meilleur. Chardi Kala. Résistons, avec espoir.
Maïka Sondarjee, Le Devoir, 18 octobre 2025.
Photo: Seth Wenig / Associated Press
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