Demain matin, le truck l’attend
Il y a à peine quelques années, il ne savait même pas ce que représentait un succès en librairie. Aujourd’hui, son essai Ordures ! fait jaser aux États-Unis et en Europe. Malgré ce triomphe, Simon Paré-Poupart continuera à ramasser des déchets, parce que c’est « ce qu’il aime le plus ». Rencontre avec un passionné qui a plus d’un tour dans son sac.
13 h 35, rue Saint-Hubert, sur la terrasse du pub zéro déchet La Cale. Simon Paré-Poupart, 40 ans, arrive de Cartierville, où il a ramassé des déchets de 6 h du matin à 13 h. Camisole fleurie, short marine, souliers de course noirs, sac à dos… et quelques minutes de retard parce qu’il ne trouvait pas de stationnement.
Il dépasse le restaurant sans le voir, en courant à toute vitesse. Puis revient… en courant à toute vitesse.
« C’est bien moi, ça ! », lance-t-il en s’excusant avec le sourire.
Il s’assoit, commande un cocktail sans alcool – concombre, hibiscus, pamplemousse – et parle pendant deux heures sans jamais sembler fatigué.
Depuis plus de 20 ans, Simon Paré-Poupart gagne sa vie en travaillant comme éboueur.
Ce matin-là, il a ramassé 20 tonnes de déchets, l’équivalent de deux autobus scolaires pleins.
Et depuis l’automne 2024, il est aussi devenu écrivain.
Son livre, Ordures ! Journal d’un vidangeur, connaît un succès qui dépasse largement le Québec : plus de 60 000 exemplaires vendus, Prix des libraires 2025, une version anglaise – Trash ! – publiée en juin aux États-Unis, 10 traductions en cours et une récente tournée médiatique à Paris : France Culture, RFI, Radio Télévision Suisse, Le Monde, L’Humanité… Jusqu’à quatre entrevues par jour pendant une semaine.
Le New York Times l’a même cité parmi la liste des essais incontournables de 2026.
Surpris ?
«Oh oui ! Je ne m’attendais à rien. Je ne savais même pas c’était quoi, un succès en librairie. On m’aurait dit que c’était 1000, 2000, 3000 exemplaires vendus, je l’aurais cru.»
Depuis, les projets se multiplient.
Simon Paré-Poupart travaille actuellement à la scénarisation d’un long métrage de fiction inspiré de son milieu. L’ONF prépare un documentaire sur des éboueurs. Un autre réalisateur, François Blouin, le suit dans son quotidien pour explorer sa philosophie de vie et son rapport aux objets abandonnés.
Une pièce de théâtre tirée du livre, un livre de photos et un deuxième essai sont aussi en préparation.
Le plaisir de forcer
Malgré tout ça, il continue à ramasser des déchets. « Vidangeur, c’est ce que j’aime le plus », dit-il.
Il lui est arrivé de ramasser jusqu’à huit tonnes d’ordures à l’heure.
Huit tonnes ?
« Ça représente le travail de trois cols bleus pendant huit heures. Moi, je l’ai fait en une heure. On n’est pas dans les mêmes registres. Nous, on est très, très compétitifs. »
Ses collègues et lui se décrivent comme des « mercenaires » : si une entreprise finit trop tard, par exemple, ils vont voir ailleurs. Certains peuvent faire 50 heures de travail en trois jours, pour des salaires comparables à ceux de médecins généralistes.
« C’est pas un syndicat, c’est les gars, en négociant de gré à gré, qui ont réussi à se donner des salaires comme ça », dit-il.
« Le niveau de rentabilité, de professionnalisme qu’on a, sans se blesser, de façon sécuritaire, ça vaut cher. »
L’intello qui a rangé ses préjugés
Tout a commencé quand il avait 18 ans. Ado introverti, fils d’un père alcoolique, Simon Paré-Poupart a suivi les conseils de son beau-père : « Va-t’en courir en arrière d’un camion de vidanges, ç’a l’air que c’est toffe ! »
La rencontre avec ce monde-là a été un choc.
« Dans ma tête, c’était des gros épais », confie-t-il.
Puis il a travaillé avec eux. Il a vu la complexité, la fierté, la solidarité devant la charge de travail.
En parallèle, il a accumulé les diplômes : bac en psychosociologie, études en journalisme, maîtrise en administration publique. Il parle de Karl Marx et de l’aliénation, de Günther Anders et de la machine qui rend la vie facile au détriment de l’homme.
«L’homme rend la vie facile à la machine et difficile à l’homme. En tout cas, dans les vidanges, c’est ça.»
Ce qu’on jette
Éboueur depuis 2003, Simon Paré-Poupart observe nos habitudes de consommation de près.
« On trie un peu mieux, mais on produit autant, dit-il. La hiérarchie des trois R – réduire, réutiliser, recycler –, on la respecte très peu. »
Il voit aussi les inégalités sociales dans nos poubelles.
Dans les quartiers riches, on recycle davantage, parce qu’on a l’espace pour trier. Dans les quartiers densément peuplés, les déchets débordent, non pas parce que l’on consomme plus, mais parce qu’on est entassés.
« L’urbanisme n’a pas été conçu pour mettre et disposer des déchets », remarque-t-il.
Gratuivore
Son rapport aux déchets a totalement changé sa manière de vivre. Il n’achète presque rien : ses vêtements sont donnés ou récupérés, son mobilier trouvé dans les poubelles.
Sa fille de 6 ans sort même parfois de la voiture avec lui quand il repère un tas d’ordures sur le bord de la route.
« Elle n’a aucun préjugé lié aux déchets, dit-il. Elle trouve des trésors comme moi. »
Simon Paré-Poupart récupère des objets trouvés dans les ordures – métal, mobilier, outils, accessoires – qu’un ami revend ensuite sur Marketplace. « Je n’achète rien. C’est la raison pour laquelle j’ai besoin d’un vendeur, parce que je ne sais pas combien valent les choses », explique-t-il.
Jusqu’à quel âge compte-t-il ramasser les ordures ?
« Présentement, je cours derrière le truck avec un monsieur qu’on appelle affectueusement Le Bonhomme. Il a 57 ans. C’est un modèle. »
Questionnaire sans filtre
À quoi ressemble ton été idéal ?
Ne pas me blesser. Tous les hivers, j’ai peur de me blesser. L’été, c’est là que j’ai mon plus gros fun, que je trouve du stock. J’ai déjà manqué mon été parce que j’étais blessé.
Mer ou lac ?
Avec la famille, on va passer des vacances dans un chalet au bord d’un lac. Sinon, ça serait zéro. Je n’irais pas. Je suis vraiment plate. Moi, j’aime faire des choses.
Une personnalité que tu aimerais rencontrer ?
Il y en a trois. Gaspar Noé (Climax, Enter the Void, Love, Seul contre tous, Vortex…), mon réalisateur préféré. Denzel Washington, parce qu’il a ramassé les vidanges dans sa vie et qu’il incarnait un vidangeur dans Fences. Et Georges St-Pierre, qui a fait les vidanges pendant deux ans. J’aimerais qu’il vienne faire les vidanges avec nous. Je crois que ce serait un bon défi pour lui.
Un livre que tu veux lire ?
Le quai de Wigan de George Orwell.
Qui est Simon Paré-Poupart ?
- Né à Montréal en 1985, en couple depuis 20 ans, père de deux filles de 2 et 6 ans
- Éboueur depuis l’âge de 18 ans
- Titulaire d’un baccalauréat en psychosociologie et d’une maîtrise en administration publique de l’ENAP
- Auteur d’Ordures ! Journal d’un vidangeur, paru en 2024 etvendu à plus de 60 000 exemplaires
- Gratuivore : adepte de la récupération et de la déconsommation
Suzanne Colpron, La Presse, 12 juillet 2026.
Photo: ROBERT SKINNER, LA PRESSE
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