ACTUALITÉS

Photo de manifestantes contre le féminicide des Autochtones au Canada.
7 mai 2026

« Ainsi elles disparaissent, ainsi elles meurent »: le féminicide « à bas bruit » des femmes autochtones au Canada

Au Canada, les femmes autochtones sont 16 fois plus susceptibles d’être assassinées que les femmes blanches. A partir du cas de deux jeunes femmes, la journaliste Emmanuelle Walter met en lumière ces milliers d’autres, retrouvées mortes ou disparues à jamais ainsi que le combat des femmes autochtones pour réclamer justice.

 

« Ainsi elles disparaissent, ainsi elles meurent. Les filles et femmes autochtones sont des funambules qui avancent sans filet », écrit Emmanuelle Walter, dans Soeurs Volées, publié aux Editions Lux. « La violence familiale, la violence dans les communautés, la violence de la rue, la violence sexuelle, la violence raciste, toutes les violences sont susceptibles de s’abattre sur elles et de les faire tomber », poursuit l’autrice franco-canadienne, revenue en France après avoir vécu sept ans au Québec.

Il y a des mots qui prennent à la gorge. Il y a des chiffres qui cognent comme un uppercut. Ils sont l’illustration d’un contexte social et historique démontrant de l’extrême vulnérabilité qui frappe les femmes autochtones au Canada. Celles-ci ont une espérance de vie 5 à 10 fois plus courte que les autres Canadiennes. Leurs revenus sont 30% inférieurs. Elles sont 2 fois plus au chômage, 3 fois plus victimes de violences conjugales et ont 16 fois plus de risques d’être assassinées.

« Elles sont en première ligne du féminicide global, du féminicide mondial, elles sont surreprésentées parmi les cohortes de femmes vulnérables et si elles sont si nombreuses à être assassinées proportionnellement, c’est parce qu’en fait, c’est en directe ligne de la colonisation, elles sont tout simplement les plus pauvres, les plus exposées à la violence et les moins protégées », nous confie l’autrice lors de notre rencontre à Paris à l’occasion de la réédition actualisée de son ouvrage.

« Un féminicide à bas bruit »

Combien sont-elles à avoir été rayées de la carte? Les rapports officiels parlent de 4000 entre 1980 et 2012 seulement. « Contre toute attente, notre Canada épris de consensus social est le lieu d’un féminicide à bas bruit », écrit la journaliste.

« Soeurs volées », c’est le slogan choisi par les mères, grand-mères, cousines, amies qui depuis plusieurs décennies maintenant  portent la voix des disparues, des oubliées. « C’est une expression militante des femmes autochtones au Canada, « Stolen sisters ». Mais elle a un double sens dans le titre. D’une part, ça symbolise le phénomène des femmes autochtones assassinées ou disparues au Canada. Et ça illustre parfaitement le fait divers qui est le fil rouge du livre, qui est la disparition de Maisie Odjick et Shannon Alexander en 2008, et qui étaient des copines très fusionnelles, et donc presque des sœurs », explique Emmanuelle Walter.

Maisy Odjick, 16 ans, et Shannon Alexander, 17 ans. Que sont devenues ces deux jeunes femmes? Dix huit ans plus tard, toujours pas de réponse. La faute à qui? Au système hérité du colonialisme canadien, au racisme latent imprégnant les institutions, aux services de police qui privilégieront toujours la thèse de la fugue pour expliquer l’inexpliqué. Dix-huit ans après, toujours pas de corps, mais une soif de justice inassouvie de proches en quête de vérité, « un monde de lutte et de larmes ».

Emmanuelle Walter est allée à la rencontre de ces proches meurtris. Lisa, « Little GrandMa », la grand mère de Maisy; Laurie Odjick, la mère de la jeune fille, combattante inlassable; Bryan, le père de Shannon, inconsolable; sa mère Pam, élégante sexagénaire dont l’autrice rapporte ces quelques paroles: « Si tu aimes quelqu’un, il faut prendre le temps de lui dire que tu l’aimes et que tu te soucies de lui. Tu ne sais jamais quand tu vas perdre quelqu’un ». 

« Comportements à risque »

Moins protégées mais aussi victimes oubliées, avec des enquêtes jamais finalisées. Dans son ouvrage, Emmanuelle Walter explique le phénomène de « mauvaises victimes ». « Elles ont longtemps été considérées comme des victimes inintéressantes, en fait elles sont des sous-citoyennes, avec moins d’attaches, on a moins envie de les retrouver, on a moins envie d’identifier leurs meurtriers », précise-t-elle.

« Cela était vraiment valable quand j’ai écrit le livre entre 2012 et 2014, c’est-à-dire que très clairement c’était des victimes auxquelles on n’attachait pas d’importance, et la police disait souvent aux familles « elle va revenir, elle est partie se prostituer, elle est partie boire »… Elles étaient réduites au fond à leur vulnérabilité ou à leur pauvreté, pourtant énormément d’entre elles n’étaient pas prostituées, donc c’était vraiment une manière de décider que parce qu’elles étaient en plus possiblement prostituées ou fugueuses, on ne s’intéresserait pas à elles, alors qu’une jeune fugueuse blanche par exemple était absolument recherchée », ajoute l’autrice.

Selon elle, ce paradigme a depuis évolué, grâce à une énorme prise de conscience au Canada de « cet angle mort, côté policier comme côté médiatique, et qu’aujourd’hui, en tout cas il y a une volonté affichée et que je crois sincère de la part des différents corps de police ».

Par et pour l’empouvoirement des femmes autochtones

Néanmoins les chiffres des féminicides de femmes autochtones ne baissent pas au Canada. Et cela malgré une prise de conscience nationale qui semble s’amorcer. « Il y a eu cette fameuse enquête nationale sur le féminicide autochtone. Indiscutablement, les choses bougent, c’est-à-dire qu’il y a même des lois qui sont votées coté canadiennes, fédérales et coté québécoises, qui sont en faveur de la protection des femmes autochtones. Ça, c’est vraiment nouveau », reconnait Emmanuelle Walter.
Un élan positif qu’il faut attribuer aux luttes menées par les femmes autochtones, elles-mêmes, car « ce n’est pas les gouvernements tout seuls qui se sont réveillés un matin! », ironise tristement la journaliste. Un combat qui va de pair avec un « empowerment des femmes autochtones. Il y a une ascension sociale aussi qui est mécanique, qui fait qu’on les voit, elles sont très présentes dans les médias, ce sont des écrivaines reconnues et des activistes aujourd’hui qui sont lumineuses, qui sont très présentes. Donc ça, c’est très porteur d’espoir ». 

Et les hommes dans tout ça?

Mais alors où sont les hommes autochtones ? « J’observe des phénomènes super intéressants. D’abord, il y a évidemment des chefs autochtones très importants au Canada qui ont pris parti, qui se sont positionnés très clairement contre le féminicide, et de manière hyper courageuse, contre les assassinats et disparitions qui ont lieu à l’intérieur des communautés », rapporte Emmanuelle Walter.

« Ce sont des hommes qui soignent des hommes. »

Emmanuelle Walter, autrice, journaliste

 

Autre changement constaté par la journaliste, un rapport de force homme-femme dans les communautés en pleine mutation. « Aujourd’hui, les femmes osent dénoncer les violences masculines. Ça c’est nouveau, et ça oblige les hommes à se positionner », se réjouit-elle. « Enfin il y a un autre aspect qui est très intéressant, qui est la justice restaurative, qui est très autochtone culturellement. Il y a des communautés autochtones qui soignent leurs hommes violents, avec des mécanismes qui leur sont propres, de guérison, de réparation, et donc ce sont des hommes qui soignent des hommes ».


Isabelle Mourgere,  Terriennes, TV5 Monde, 7 mai 2026.

Photo: AP Photo/Carolyn Kaster

Lisez l’original ici.

infolettre

Conception du site Web par

logo Webcolours

Webcolours.ca | © 2026 Lux éditeur - Tous droits réservés.