lux Mémoire des Amériques
Jeanne Castille   
Moi, Jeanne Castille, de Louisiane

À la différence des Noirs, soumis à l’esclavage mais maintenus, par cette triste cohésion offerte par leurs chaînes, dans une situation communautaire pouvant éventuellement favoriser une émancipation, les Cadiens de la Louisiane furent fractionnés, eux, en petits groupes et privés de tout contact social. Ils vécurent le plus souvent coupés de tout, y compris et peut-être surtout d’eux-mêmes, en plus d’avoir été donnés en pâture à des haines de classe et de race sans nom.

Les Cadiens qui voulurent entrer dans l’histoire officielle, tel que le rappelle Jeanne Castille, se devaient de le faire en renonçant définitivement à celle de leur peuple ou, du moins, à ce qui en tenait lieu. Au premier chef, il fallait abandonner la langue française. Dans les écoles auxquelles des générations de Cadiens eurent accès, des règlements infâmes interdisaient l’usage du français tout autant que l’affirmation de n’importe lequel usage culturel propre. En Louisiane, cette histoire muette et tragique se poursuivit de façon à peu près inchangée jusqu’au début des années 1950. L’État de la Louisiane eut beau reconnaître par la suite le principe d’une existence française sur son territoire, la langue de Molière s’était déjà en bonne partie décomposée comme ces alluvions que draine et digère peu à peu le Mississipi jusqu’à l’océan.

—Extrait de la présentation de Jean-François Nadeau

Jeanne Castille (1910–1994) s’est fait connaître pour son exceptionnel engagement social, notamment en regard de la promotion du français en Louisiane. Dès 1933, elle prit part à des activités militantes en faveur de la défense de sa langue maternelle dans cet État américain si particulier. Son autobiographie, Moi, Jeanne Castille, de Louisiane, a reçu le prix du meilleur livre du genre de la Société Saint-Simon en 1983 et les louanges de Bernard Pivot dans le cadre de sa célèbre émission littéraire. L’année suivante, le ministre de la Culture de la République française décernait à Jeanne Castille la croix de la Légion d’honneur pour l’ensemble de son oeuvre.
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Moi, Jeanne Castille, de Louisiane
Parution : 02/11/2006
ISBN : 2-895960-18-6
128 pages
12 x 21 cm
16.10 $
Revue de presse
- Consulter Une atomisation louisianaise Michel Lapierre Le Devoir, 20 janvier 2007
- Consulter Daniel Rolland Culturehebo.com, 24 novembre 2006
Une atomisation louisianaise

Abandonnés culturellement par les créoles assimilés, les Acadiens louisianais ont été victimes du sectarisme anglo-saxon qui a mené à l’interdiction de l’enseignement du français à l’école publique.

En 1881, à La Nouvelle-Orléans, l’un des derniers Blancs cultivés francophones, le docteur Alfred Mercier, esprit libéral, publie L’Habitation Saint-Ybars, un roman historique antiesclavagiste dont l’action se situe en Louisiane. «Je dédie ce modeste récit aux Canadiens français qui, comme les Louisianais, seront assimilés parce que, de part et d’autre, trahis par leurs élites fédéralistes», écrit-il en tête de son livre avec une audace brutale.

Jeanne Castille (1910–1994), enseignante louisianaise qui milite au siècle suivant pour la survivance du français dans l’État américain, est consciente de défendre une cause désespérée, mais ne partage pas le cynisme politique du romancier né près de La Nouvelle-Orléans en 1816 et formé à Paris. Son autobiographie, Moi, Jeanne Castille, de Louisiane, rééditée avec une introduction perspicace de Jean-François Nadeau, fournit une précieuse explication sociologique de cette différence fondamentale.

Alfred Mercier est créole, alors que Jeanne Castille est Acadienne. Malgré son patronyme d’origine espagnole (ni les créoles ni les Acadiens ne forment des castes totalement homogènes), la militante s’identifie à ceux que les Américains appellent les Cajuns.

À la différence de ces Acadiens louisianais, les créoles, souvent propriétaires d’esclaves noirs, constituaient, comme Jeanne Castille le signale, une caste prestigieuse et fière de l’être. Ces Blancs avaient parfois un ancêtre venu du Canada à la suite des Montréalais d’Iberville et Bienville, qui avaient fondé la Louisiane entre 1699 et 1718. C’était le cas de Mercier.

Même si certains d’entre eux descendaient des planteurs de Saint-Domingue, les créoles s’enorgueillissaient, devant les Acadiens qu’ils rangeaient au rang des peuples illettrés, d’avoir surtout des ancêtres arrivés directement de France. Ils s’estimaient supérieurs aux Cajuns, ces déportés qui avaient trouvé refuge dans les bayous misérables. En tant que caste, les créoles se targuaient en Louisiane d’une implantation plus ancienne et plus glorieuse.

Mais il y a un hic. Beaucoup mieux instruits que les Acadiens, les créoles se sont paradoxalement assimilés les premiers aux anglophones. Du point de vue culturel, on ne peut parler d’eux qu’au passé. C’est ce qui rend le témoignage de Jeanne Castille, l’Acadienne naïve et irréductible, particulièrement émouvant.

Jean-François Nadeau a su déceler l’ampleur d’une tragédie derrière ce qu’il appelle les «mots de pauvre» de la militante. Il souligne que, contrairement aux Noirs, unis dans leur lutte libératrice par le souvenir de l’esclavage, les Cajuns ont souffert de l’isolement, de l’atomisation et de l’absence d’une culture écrite. On ne peut que lui donner raison. Abandonnés culturellement par les créoles assimilés, les Acadiens louisianais ont été victimes du sectarisme anglo-saxon qui a mené à l’interdiction de l’usage du français à l’école primaire publique. Lorsqu’en 1968 l’Assemblée législative de la Louisiane a remédié à la situation en proclamant le français seconde langue officielle de l’État, il était trop tard. La langue des Cajuns se mourait.

Ce n’était pas la première fois dans l’histoire du monde anglo-saxon que l’on reconnaissait une culture moribonde et que l’on tentait hypocritement d’en favoriser la survie. L’attitude vis-à-vis des Amérindiens avait ouvert la voie. On savait fort bien qu’une identité agonisante ne nuisait plus à l’ordre établi.

Si la Cadienne Jeanne Castille suscite la sympathie et la tristesse, le grave avertissement qu’Alfred Mercier, le créole lucide, nous lance dès 1881 donne le frisson. Lorsque dix ans plus tard Louis Fréchette, pour témoigner d’une pensée libérale et républicaine, envoie à l’Athénée louisianais, cénacle des derniers créoles francophones, le récit de sa rencontre avec Victor Hugo, il sait, comme Mercier, que c’est la littérature, et non le folklore, qui peut assurer l’avenir de notre langue en Amérique.

Michel Lapierre
Le Devoir, 20 janvier 2007
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C’est un tout petit livre, mais il contient de grandes choses. Moi, Jeanne Castille de Louisiane est l’autobiographie de cette femme Cadienne qui a toujours milité pour la préservation du fait français en Louisiane. Saviez-vous qu’en 1921 une loi de l’État proclamait l’interdiction du français ? On était encore loin de la Charte des droits et libertés. C’est toute cette discrimination qui est racontée avec brio par une témoin de premier plan. Mme Castille a été décorée de la croix de la Légion d’Honneur en 1984 pour l’ensemble de son oeuvre.
Daniel Rolland
Culturehebo.com, 24 novembre 2006
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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net - Graphisme : Charlotte Lambert