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Louis Gill
George Orwell, de la guerre civile espagnole à 1984
Dans un article intitulé « Looking Back on the Spanish War » (Réflexions sur la guerre d’Espagne), rédigé en 1942, George Orwell, qui a participé à la guerre civile espagnole en tant que combattant, a écrit ces quelques phrases qui annoncent presque mot pour mot le monde fictif qu’il a décrit dans son célèbre roman, 1984, publié en 1949 :
« Je me rappelle avoir dit un jour à Arthur Koestler : "L’histoire s’est arrêtée en 1936", ce à quoi il a immédiatement acquiescé d’un hochement de tête. Nous pensions tous les deux au totalitarisme en général, mais plus particulièrement à la guerre civile espagnole. Tôt dans ma vie, j’ai remarqué qu’aucun événement n’avais jamais été relaté avec exactitude dans les journaux ; mais en Espagne, pour la première fois, j’ai lu des articles de journaux qui n’avaient aucun rapport avec les faits, ni même l’allure d’un mensonge ordinaire. J’ai vu l’histoire rédigée non pas conformément à ce qui s’était réellement passé, mais à ce qui était censé s’être passé selon les diverses "lignes de parti". Ce genre de choses me terrifie, parce qu’il me donne l’impression que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de ce monde. » Beaucoup de gens connaissent 1984 pour avoir lu le roman ou vu le film qui en a été fait. Peu savent que son inspiration première est la participation d’Orwell à la guerre civile espagnole et la terreur stalinienne qu’il y a découverte. Louis Gill est économiste retraité du département de sciences économiques de l’UQAM où il a oeuvré de 1970 à 2001. Il est l’auteur de nombreux ouvrages d’analyse socio-économiques et politiques.
Bonnes feuilles (format pdf) 141 Ko
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Parution : 15/09/2005
ISBN : 2-89596-022-4 180 pages 13 x 21 cm 13.25 $ |
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George Orwell, de la guerre civile espagnole à 1984
La problématique de ce petit ouvrage est simple : montrer en quoi le passage d’Orwell au sein de la guerre civile espagnole a considérablement influencé l’écriture de 1984, roman majeur de la science-fiction contemporaine. Après un tableau de l’Espagne des débuts du XXème siècle jusqu’à la guerre qui débute à l’été 1936, utilisant entre autres les travaux de Pierre Broué sur le rôle de fossoyeur de la révolution en marche endossé par les forces staliniennes, Louis Gill retrace l’itinéraire du romancier britannique proche de l’ILP : son engagement au sein des milices du POUM à compter de décembre 1936, jusqu’à son retour au Royaume Uni après avoir été blessé sur le front, retour effectué dans une quasi clandestinité devant les risques d’arrestation, en passant par sa participation aux journées de mai 1937 à Barcelone. Entre-temps, Orwell aura eu le temps de prendre pleinement conscience du rôle contre-révolutionnaire des staliniens en Espagne, et de se positionner en tant que socialiste anti-stalinien. Sans être trotskyste, on peut toutefois relever qu’avec la signature du pacte germano-soviétique et le début de la Seconde Guerre mondiale, George Orwell défend l’idée d’armement du peuple, ce qui le rapproche de la politique militaire prolétarienne définie par Trotsky, sans parler de sa conception de la liberté de l’écrivain opposée à la notion de compagnon de route. Cette expérience espagnole permet en tout cas de comprendre la genèse de certains des aspects de 1984 : les tortures imposées à Winston ne sont pas sans évoquer celles qu’a subies l’ami d’Orwell, Georges Kopp, et la réécriture de l’histoire ainsi que l’utilisation de slogans totalement opposés à la réalité vécue sont des caractéristiques du système stalinien. Pour autant, Orwell ne se prive pas de mettre en garde contre la contagion des démocraties occidentales par le virus totalitaire, ce que n’oublie pas de souligner Louis Gill, en concluant sur ce qu’il considère être un nouveau totalitarisme, celui de la loi du marché. Par ailleurs, il signale également l’importance des influences de certains autres romans de science-fiction sur l’univers de 1984, du Talon de Fer de Jack London au Meilleur des Mondes de Huxley, en passant par le Nous Autres de Zamiatine, sans oublier les écrits de Koestler, Souvarine, Rizzi et Burnham, ce qui déplace d’autant la problématique de l’étude vers une analyse plus large des dernières quinze années de la vie d’Orwell, partisan d’un socialisme épri de liberté, et interrogateur sur la possibilité pour le prolétariat de le construire contre ses adversaires dominants… Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences,
Mai 2006
Cauchemar totalitaire
Il y aura cet été une date qui, sans nul doute, sera commémorée « officiellement », du moins en Espagne. En effet, le 18 juillet, il y aura de cela soixante-dix ans, les militaires espagnols se soulevaient contre le gouvernement légitimement élu. C’était le début d’une atroce guerre civile qui allait durer trois ans et qui, avec l’implication d’États comme l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste ou l’URSS, devait constituer le prologue de la Seconde guerre mondiale. Cependant, derrière cette vision toute officielle des faits, tout un pan de l’Histoire est trop souvent occulté. Comme le montre Louis Gill (à la suite de bien d’autres) dans son ouvrage George Orwell : de la guerre civile espagnole à 1984, il y eut plus qu’une « simple » guerre en Espagne car, dans les zones dites républicaines, on assista à un formidable mouvement de changements sociaux où la classe ouvrière (mot qui n’est plus à la mode, n’est-ce pas ?) tenta de reprendre en main l’appareil économique en vue de le socialiser. Cet élan, dont l’écrivain britannique George Orwell rend compte dans les premières pages de son livre Hommage à la Catalogne, va rapidement être brisé non seulement par les militaires fascistes mais aussi par l’action d’un des seuls alliés de la République, l’URSS stalinienne.
Gill montre bien comment la direction stalinienne, avec l’aide du Parti communiste espagnol, importa en Espagne les méthodes totalitaires dont elle usait contre les dissidents soviétiques. En prétextant qu’il fallait d’abord lutter contre le fascisme puis, après, faire la révolution, on écrasa méthodiquement les conquêtes révolutionnaires (entreprises et terres collectivisées, milices populaires, etc.) ainsi que les organisations qui tentaient de poursuivre le processus dont la Confédération nationale du travail (CNT anarcho-syndicaliste) et le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM). C’est dans les milices de cette dernière organisation qu’Orwell combattit durant son séjour en Espagne. Il fut le témoin de cette lente érosion de la révolution jusqu’à l’insurrection de mai 1937, à Barcelone, où, à la suite d’une provocation stalinienne, les ouvriers et ouvrières prirent la rue. Abandonnés par les directions de la CNT et du POUM, ils ne purent que déposer les armes, défaite qui ouvrit définitivement les portes à la contre-révolution stalinienne, prélude à la victoire du fascisme en 1939. Orwell put assister, en première ligne, au déploiement de l’arsenal répressif des staliniens : prisons clandestines, disparitions de militants, usage de la torture à large échelle, arrestations des proches de militants recherchés, calomnies et propagande démentielle. Dans ce dernier cas, l’idée de la Novlangue qu’on retrouve dans son roman 1984, vient en droite ligne de la propagande stalinienne utilisée en Espagne où une défaite devenait une victoire et où des militants, ayant combattus bravement le fascisme, se retrouvaient étiquetés d’espions à la solde des militaires ou de l’Allemagne nazie. Pour Louis Gill, il est clair que c’est de son expérience espagnole et du stalinisme qu’Orwell s’est inspiré pour écrire ses deux romans les plus célèbres 1984 et La ferme des animaux. Cette dénonciation du stalinisme a été, par ailleurs, toujours en lien avec la défense du socialisme démocratique dont Orwell avait eu un avant-goût dans les rues de Barcelone. Pour nous, vivants du XXIe siècle, en quoi l’œuvre de Orwell peut-elle nous interpeller ? D’abord, comme conclut Louis Gill, en constatant que la Novlangue n’est pas morte, elle s’est modernisée en prenant les oripeaux du néolibéralisme, réduisant l’humain aux seules logiques de la marchandise. Il nous reste donc, à la suite d’Orwell, à promouvoir toutes les formes de dissidence aptes à briser le consensus dominant. À ce titre, l’ouvrage de Louis Gill, en extrayant de la mémoire historique le souvenir de la révolution espagnole et de sa défaite, constitue un outil dans ce combat. Christian Brouillard
À Bâbord !,
avril-mai 2006
Charles Jacquier
novembre 2005
Louis Gill: George Orwell. De la guerre civile espagnole à 1984
L’économiste Louis Gill, professeur retraité de l’UQÀM, se trouvait en Espagne en 2003, pour la sortie d’une traduction à son Fondements et limites du capitalisme (Boréal). Son traducteur lui offre à cette occasion un exemplaire de Hommage à la Catalogne. Rejoint au téléphone, Gill me raconte sa première impression: «Je l’ai lu et j’ai été absolument sidéré. C’est une analyse extrêmement lucide de la situation politique en Espagne pendant la guerre civile, et c’est aussi, très clairement, l’origine du reste de son oeuvre. Orwell a quitté l’Espagne avec la police à ses trousses, un mandat d’arrestation émis contre lui pour espionnage et haute trahison. Pourtant, tout ce qu’il a fait, ça été de se battre et risquer sa vie pour lutter contre le fascisme. Quelqu’un comme ça pouvait difficilement être accusé de trahison ou d’esprit contre-révolutionnaire! C’est ça, moi, qui m’a fasciné là-dedans.»
Louis Gill a écrit un petit livre, George Orwell. De la guerre civile espagnole à 1984 (Lux). Cet ouvrage est un prodigieux exercice de synthèse. Tout en relevant haut la main le pari de ramener à une centaine de pages un résumé de la situation en Espagne, il montre le passage d’une prise de conscience politique à la mise en chantier d’une oeuvre. La documentation de Gill semble, à mon oeil (exercé à défaut d’être expert), irréprochable. La Révolution et la guerre d’Espagne, de Pierre Broué et Émile Témime (Minuit), a été notamment complétée par nombre de sources divergentes. Lors de notre entretien, ne relevant pas mes compliments en vieux pro qui connaît la valeur de son travail, l’auteur enchaîne plutôt sur l’une de ces références. Burnett Bolloten (1), un journaliste qui a couvert la guerre civile espagnole dans le camp franquiste, est, comme Walt Whitman ou Gaston Miron dans un tout autre domaine, l’homme d’un seul livre, qu’il a étoffé cinquante ans durant. «Si j’avais à conseiller un livre sur la guerre civile espagnole, c’est le sien. Non pas que je veuille donner moins d’importance aux écrits de Broué, mais disons que Bolloten ne peut pas être soupçonné de parti pris», ajoute-t-il. Sur Orwell, le boulot est accompli avec la même rigueur. La biographie de Bernard Crick, qui reste la référence sur la vie de l’écrivain, est rarement convoquée. Il s’agit de faire parler les textes. À ce sujet, il faut souligner la qualité de la lecture de Gill. Sa genèse de 1984 est d’abord le lieu d’exposer la réflexion politique d’Orwell, mais elle n’évite pas pour autant l’inscription du roman par rapport aux autres textes littéraires du temps. Les variations utopiques de Herbert G. Wells (Quand le dormeur s’éveillera), Jack London (Le Talon de fer), Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes) et Eugène Zamiatine (Nous autres) sont ainsi posées en discours auxquels il faut répondre, expliquant en partie la forme de 1984 et fertilisant sa signifiance. Il n’y a pas une seule lecture possible d’un tel texte. Le rappeler est peut-être une évidence. C’est toutefois nécessaire à une époque où sévit jusqu’à une émission de télé Big Brother, caricature de cette tendance à simplifier le roman en une allégorie paranoïde alliant dispositif panoptique (la réduction en peau de chagrin de l’intimité par les caméras de surveillance, le géomarketing, les transferts des banques de données, etc.) et manipulation des consciences (thème remâché par la critique depuis la fin des années 50, essentiellement, et c’est comique, par les publicitaires). Je me permets un caprice de critique. J’aurais aimé voir commenté, dans le livre de Louis Gill, un essai d’Orwell, «Wells, Hitler et l’État mondial», qui est repris dans Dans le ventre de la baleine et autres essais (Ivrea). Ce texte permet de mesurer l’impact de l’oeuvre de Herbert George Wells sur l’écriture et la pensée de George Orwell. Ce dernier y compare d’ailleurs sa charge contre les positions du vieux maître à un «parricide». Le socialisme utopique de l’auteur de la Guerre des mondes, sorte de géniocratie scientifique qui ressemble, avant la lettre, au monde parfait des Raéliens, y est battu en brèche. Le Meilleur des mondes d’Huxley pouvait être lu comme une caricature de cette fiction positiviste; 1984, comme une anticipation de sa conséquence politique. Wells, au moment où les bombes s’abattaient sur Londres, appelait à un nouvel ordre mondial et à un contrôle international de l’espace aérien. Orwell n’a rien contre. Il se questionne seulement sur la pertinence d’un tel voeu pieux, en 1941: «Avant de parler d’une reconstruction du monde, ou même simplement de la paix, il faut éliminer Hitler» (DVB: 286). Quant à ce qu’il appelle l’«utopie wellsienne», qui veut que la science entraîne la paix, la barbarie la guerre, il fait remarquer que «L’Allemagne d’aujourd’hui est infiniment plus scientifique que l’Angleterre, et infiniment plus barbare. Presque tout ce que Wells a imaginé et appelé de ses voeux est aujourd’hui une réalité tangible dans l’Allemagne» (DVB: 289). Puisque l’un des éléments les plus méritoires de la pensée d’Hannah Arendt sera justement d’amener à distinguer le mal de la «barbarie», nous avions là de quoi renforcer la synthèse entre la forme de 1984 et son intention critique. Le «marché» du travail Les dernières lignes de George Orwell. De la guerre civile espagnole à 1984 répercutent un écho sur le monde actuel, confrontant les problèmes de la syndicalisation, la précarité d’emploi, la misère sociale en général à la popularité des partis d’extrême droite dans certains pays démocratiques. Pour Gill, un certain «totalitarisme» pointe peut-être le bout de son nez: «Tout le monde doit en arriver à réagir en termes économiques... Ça paraît d’autant plus vrai que c’est propagé par les économistes officiels. Gary Becker, qui est un prix Nobel américain (économie, 1992), fait l’économie du jeu, de l’amour. Tout se mesure en termes d’accroissement de la satisfaction sous contrainte, ce qu’on apprend quand on suit son premier cours de micro-économie.» Quand je l’invite, à la fin de notre entretien, à préciser sa pensée, il s’empresse toutefois de relativiser ses propos: «J’ai souvent vu des gens en traiter d’autres de fascistes, et puis je disais “Attends, qu’est-ce que tu vas employer comme terme quand ça va être le fascisme pour vrai?”» Du Orwell tout craché. L’alarme n’en est pas moins sonnée. (1) The Spanish Civil. Revolution and Contrerevolution (The University of California Press). Mathieu Simard
Le Libraire,
24/10/2005
Orwell et le totalitarisme
Quand il débarque en Espagne, en décembre 1936, l’écrivain britannique George Orwell n’a qu’un objectif en tête : se joindre aux républicains qui combattent les troupes fascistes de Franco, appuyées par l’Allemagne d’Hitler, l’Italie de Mussolini et le Portugal de Salazar. Débordée sur sa gauche par les ouvriers et paysans espagnols engagés dans une « transformation de fond en comble de la société », la coalition du Front populaire, au pouvoir depuis février 1936, est abandonnée par la France et l’Angleterre. C’est l’Union soviétique qui, à partir d’octobre 1936, lui fournit la seule aide digne de ce nom, mais, Orwell le découvrira rapidement, cette aide se paie au prix fort.
Telle est la thèse que défend l’économiste Louis Gill dans cet éclairant ouvrage intitulé George Orwell, de la guerre civile espagnole à 1984 : la lutte antifasciste espagnole a été récupérée et étouffée par le totalitarisme stalinien, et l’inspiration d’Orwell pour ses célèbres romans La Ferme des animaux et 1984 est issue de cette triste expérience. Selon Gill, en effet, l’aide soviétique aux socialistes espagnols s’inscrit dans la logique totalitaire stalinienne : « Pour ce régime, la révolution en marche en Espagne ne peut que constituer une menace en risquant de s’étendre à d’autres pays et de raviver en URSS une flamme qui a été étouffée. » Aussi, pour l’URSS, va pour armer la république espagnole, mais à condition que ce soit « en désarmant la révolution ». Orwell, qui débarque en Espagne en combattant antifasciste, découvre alors qu’il se trouve au coeur d’une guerre triangulaire : il faut, bien sûr, se battre contre Franco, mais aussi contre un gouvernement désormais à la solde de Staline, qui déploie tous les moyens, au nom de la lutte antifasciste, pour casser la révolution en marche. L’écrivain britannique, enrôlé dans les milices du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), une organisation qui refuse d’abandonner la lutte révolutionnaire, se voit forcé de conclure au mensonge soviétique : « Fascisme et stalinisme se révèlent à lui comme les deux visages d’un même monstre, le totalitarisme, qu’il décrira de manière percutante dans 1984 et La Ferme des animaux. » Alors qu’il croyait combattre le fascisme et contribuer à l’avènement d’un socialisme libérateur, Orwell et les révolutionnaires espagnols se voient qualifiés de « trotskistes » par la presse communiste espagnole, relayée par les cocos du monde entier, et accusés d’un complot fasciste ! Ils seront poursuivis, traqués, jetés en prison, voire tués, suivant la logique des purges staliniennes à laquelle l’Espagne sert de camp d’entraînement. Toute la critique orwellienne du totalitarisme prend donc sa source dans le mensonge stalinien à la sauce espagnole. Contrairement à d’autres, toutefois, l’écrivain n’en tirera pas la conclusion qu’il faut en finir avec le socialisme. En 1947, par exemple, il écrira qu’il est « indispensable de détruire le mythe soviétique si nous voulons assister à la renaissance du mouvement socialiste ». Partisan d’un « socialisme où la liberté de pensée pourra survivre à la disparition de l’individualisme économique », il prétend, selon Gill, que cette solution « constitue le seul rempart à l’étouffement de cette liberté, à la mainmise sur la vie sociale en général, sur la culture, la littérature et l’art en particulier, qui est le fait du totalitarisme ». Passant en revue certaines fictions anticipatrices (London, Wells, Huxley et Zamiatine) et certains essais catastrophistes (Burnham et Rizzi) qui ont précédé la rédaction de La Ferme des animaux et 1984, Gill insiste sur le fait que les romans d’Orwell, et 1984 en particulier, se veulent moins une prophétie d’avenir qu’une « mise en garde contre une dangereuse évolution qui menace l’humanité, mais qui n’est en rien inévitable et qu’il faut contrer par tous les moyens possibles [...] ». Pour Orwell, le totalitarisme à combattre, alors, prend la figure, à la fois fasciste et stalinienne, du « collectivisme oligarchique ». On pourrait croire, aujourd’hui, que cette menace est derrière nous. Gill, qui s’inspire d’Arendt pour définir le totalitarisme « comme la prise de possession de l’individu atomisé dans sa totalité, c’est-à-dire sa transformation complète par la destruction de l’existence autonome de toute activité et la domination de toutes les sphères de la vie », nous met en garde contre cette tentation jovialiste. Bien sûr, écrit l’ex-militant trotskiste, il faut user de prudence lorsqu’on utilise le lourd concept de totalitarisme, mais la lucidité, ajoute-t-il, exige que nous l’appliquions à certaines tendances contemporaines qui nous menacent : « Le totalitarisme actuel, qui s’est infiltré dans nos vies de manière tacite sous la forme d’une guerre non déclarée en s’imposant au nom des libertés individuelles et économiques, est celui de la soumission de toutes les composantes de la vie sociale au marché et de la domination totale de l’individu par ses lois, de sa transformation en homo oeconomicus, c’est-à-dire en individu pensant tout en termes économiques. » Vivons-nous dans un 1984 néolibéral ? Pour être contestable, cette conclusion dramatique tire néanmois une sonnette d’alarme qu’on ne saurait négliger. En rendant bellement hommage à Orwell, Gill rappelle surtout que le combat pour une véritable démocratie, sans cesse menacé par la récupération idéologique, exige une lucidité critique dirigée vers tous les azimuts. Louis Cornellier
Le Devoir,
10 et 11 septembre 2005
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