lux Histoire politique
Charles Gagnon    
Feu sur l’Amérique
Écrits politiques, volume I (1966-1972)

Écrit en prison en 1968, Feu sur l’Amérique dresse le portrait d’un monde de racisme, d’exploitation, de dépersonnalisation. Ce texte, inédit à ce jour, dessine le projet d’une Amérique autre, celle des peuples luttant contre leur oppression et pour une plus grande humanité. Dans les autres textes rassemblés sous le titre de cet essai important, Charles Gagnon considère l’action clandestine, le marxisme, sa rupture idéologique avec son camarade Pierre Vallières, tout en invitant les militants de gauche à relire l’histoire des Rébellions de 1837–38, à reconsidérer leur rôle ainsi qu’à déconstruire les discours des acteurs sociaux. Ce faisant, c’est en somme toute la place du Québec sur ce continent qui s’en trouve interrogée à travers le prisme d’une action révolutionnaire.

Ce premier volume des principaux écrits politiques de Charles Gagnon couvre la période de 1966 à 1972. S’y trouvent les réflexions d’un militant doublé d’un intellectuel de premier plan qui, actif au sein du Front de libération du Québec (FLQ) dès 1965, contribuera à lui donner son orientation socialiste. Les motivations profondes de Gagnon s’appuient sur une réflexion à la fois originale tout en s’inscrivant dans le vaste courant international de contestation des années 1960.

Charles Gagnon (1939-2005) a participé à Cité libre puis à la fondation, en compagnie de Pierre Vallières, de la revue Révolution québécoise. Les deux hommes deviennent par la suite les principaux animateurs du Front de libération du Québec (FLQ). Libéré en 1971 après plus de quarante mois d’emprisonnement, Charles Gagnon lance l’Équipe du Journal puis l’organisation marxiste-léniniste EN LUTTE! dont il devient le secrétaire général. Après la dissolution du mouvement en 1982, il s’intéresse à la crise de l’humanisme et participe à diverses publications.
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Feu sur l'Amérique
Parution : 25/10/2006
ISBN : 2-895960-24-0
216 pages
14 x 21 cm
21.80 $
Revue de presse
- Consulter Jean-Philippe Warren Bulletin d'histoire politique 15.3, printemps 2007
- Consulter Jean-Marc Piotte Bulletin d'histoire politique 15.3, printemps 2007
- Consulter Pleins feux sur l'Amérique Pierre Beaudet Alternatives, décembre 2006

La carrière de Charles Gagnon (1939–2005) peut sembler être celle d’une victime de la mode intellectuelle, un fashion addict des idéologies et des tendances partisanes, passant, en quelques brèves années, de l’Action catholique de la jeunesse canadienne (ACJC), à Cité libre, à Socialisme 64, au Front de libération du Québec (FLQ), au Front d’action politique (FRAP), puis à En lutte !, avant de faire retour à l’humanisme à la fin de sa vie. Il y a dans ce parcours, certes, une progression dans le radicalisme militant. Mais cette progression ne laisse pas d’intriguer par les rapides sauts d’une conviction à l’autre—ce qui faisait se demander à Gilles Gagné, professeur de la sociologie à l’Université Laval, combien de semaines durait alors une année ? Il semblerait que Gagnon ait, comme son fugitif (sic) camarade Pierre Vallières, passé la majeure partie de sa vie engagée à brûler ce qu’il adorait la veille, à s’enthousiasmer pour le dernier chic du hit parade activiste, et soit allé ainsi de reniements en emballements, d’apostats en conversions, échouer à la case départ. Le prince de l’intransigeance serait-il aussi celui de l’inconsistance et de la palinodie ?

Le premier volume de ses principaux écrits politiques (qui doivent en compter trois) permet de lever partiellement cette impression première. Les neufs textes retenus (qui s’étendent de 1966 à 1972) suggèrent une certaine continuité, une certaine fidélité dans l’action engagée. Gagnon s’y révèle un prosateur fougueux, doublé d’un analyste lucide. Quoiqu’ils aient forcément vieilli, les textes du recueil, rassemblés par les soins de Gagnon et de Robert Comeau et son équipe, se laissent lire tout d’un trait : on pénètre dans les débats politiques de l’époque, on prend goût à la révolte de l’auteur, on se scandalise avec lui de l’inacceptable prolétarisation des Canadiens français, on s’enflamme quand il s’enflamme, on désespère quand il se désespère. On comprend mieux que Gagnon ait pu attirer à lui de nombreux jeunes voulant donner sens à leur volonté de changement. Très proches de ses positions maoïstes des années 1970, l’idée d’une action révolutionnaire violente traverse ces pages, autant que celle de la nécessité d’un travail de propagande porté par un journal d’avant-garde ou celle de la mascarade de la démocratie libérale. Celui qui recherche des revirements dans la pensée de Gagnon sera frappé par les constantes et les récurrences qui se dégagent de son propos.

Le style de l’auteur est à la fois léché et pédagogique, mélangeant la chasteté linguistique du collège classique et le parler populaire. Charles Gagnon avoue avoir éprouvé la passion de l’enseignement lorsqu’il s’était retrouvé devant les classes de la Faculté des lettres de l’Université de Montréal, de 1963 à 1966. Il semble que cette passion se retrouve dans sa manière d’écrire, à la fois précise et simple, usant parfois d’expressions courantes (la division de la société entre « petits » et « gros », par exemple ; ou encore, la description de l’élite petite-bourgeoise de 1837 comme un mélange de René Lévesque et de Gérard Filion) pour mieux faire passer une explication complexe. Par malheur, cette qualité le trahit à l’occasion, et l’on voit une belle démonstration se terminer par quelque raccourci réducteur, comme lorsque l’analyse prometteuse des groupes en présence lors des rebellions de 1837–38 se clôt par ces mots : « Une étude objective de la situation au Bas-Canada nous montre donc trois grands groupes aux intérêts différents. Le peuple canadien-français n’a d’autre visage que celui de la misère, de l’exploitation dont il est victime ; la classe montante des professionnels et des hommes d’affaires a le visage du parlementarisme, d’un parlementarisme truqué (comme tous les parlementarismes d’ailleurs) ; enfin, la classe dirigeante présente le visage du pouvoir colonialiste et impérialiste. » (p. 48)

De tels raccourcis s’expliquent. Dans les années 1960, Gagnon fait flèche de tout bois contre l’impérialisme américain. Il voit se lever le tiers-monde, les jeunes, les nationalistes, les pauvres et les hippies contre l’oppression et l’aliénation d’une Amérique « fasciste et décadente ». Colonisé politiquement par Ottawa et économiquement par Washington, le Québec constitue à ses yeux un lieu possible de révolution socialiste. Ces écrits ont donc une portée immédiatement politique. C’est comme partisan d’une cause que Gagnon prend la plume ou la parole. Le premier texte du recueil, publié d’abord dans L’Avant-garde, était destiné aux cadres du FLQ ; le dernier, publié dans Le Devoir, devait préparer le terrain pour la fondation de l’Équipe du journal, une organisation marxiste-léniniste. Il faut prendre dans son double sens le titre de l’excellent texte (en grande partie inédit) qui donne son nom à l’ouvrage : l’Amérique est en flammes, et c’est pour cela qu’il faut tirer sur elle et l’abattre (en interpolant un peu, on pourrait ajouter un troisième sens : feue l’Amérique). Pour la petite histoire, rappelons que ce texte avait été considéré si subversif par Gérald Godin, qu’il avait préféré finalement ne pas le publier, ayant peur des représailles possibles pour les Éditions Parti Pris à l’heure du Québec de la Loi sur les mesures de guerre.

Pourtant, l’humour et les traits d’esprit ne sont pas absents de ces essais. Certaines phrases sont ludiques et pétillantes, comme lorsque Gagnon accuse les forces progressistes du Québec d’être à peu près toutes réactionnaires, ou lorsqu’il souhaite, ironiquement, que les ouvriers visitent le salon de Pierre Maheu pour développer une conscience de classe, ou encore quand il s’insurge que l’évolution des unions ouvrières a consommé le passage des « syndicats de boutique » aux « syndicats d’affaires » ! La mystique révolutionnaire court aussi en filigrane de ces pages militantes. « [...] le plus petit geste dans le sens de la révolution a un rôle a jouer, un rôle, une fonction plus ou moins connue, dans l’évolution du cosmos ou, pour employer des termes de la sociologie plutôt que de la physique ou de l’astronomie, dans la révolution permanente, dans cette marche de l’humanité vers “quelque chose de toujours meilleur’’. » (p. 77) Gagnon se révèle un homme de mots autant, et sinon beaucoup plus qu’un homme d’action.

Les quelques notes biographiques qui parsèment le recueil nous font découvrir une personne attachante, ayant grandi dans la misère et désirant les objets miroitants des catalogues de Eaton. « Sortir de la merde, écrit-il candidement, c’est le rêve de tout enfant pauvre. » (p. 167) Mais cette sortie aura été vécue comme une trahison, puisqu’en s’élevant socialement, il devenait « étranger à sa famille ». En choisissant, en 1964, la voie révolutionnaire du FLQ, il s’agissait surtout pour Gagnon, semble-t-il, de sortir le Québec tout entier de la « merde », afin d’amoindrir ce que Fernand Dumont appelait le « remords de la différence ». Ce faisant, il appelait tous les peuples de la terre à s’unir et lutter pour la fin des servitudes, pour la destruction des impérialismes, pour une plus grande humanité. L’ironie aura sans douté été que les organisations dans lesquelles il investit le meilleur de lui-même ne portaient pas bien haut ses idéaux dans leur pratique, dévaluant la vie humaine (FLQ) ou érigeant l’autoritarisme du centralisme démocratique en dogme (En Lutte !). Pourtant, relisant ses pages vieillies, le lecteur ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine sympathie : le combat pour la justice fut sans doute souvent injuste, mais il fut un combat.

Jean-Philippe Warren
Bulletin d'histoire politique 15.3, printemps 2007
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Robert Comeau m’a demandé de réagir aux textes de Charles Gagnon couvrant la période qui précède son adhésion au marxisme-léninisme. Je porte un double chapeau qui me rend mal à l’aise. D’une part, j’ai été un acteur politique qui, durant cette période, partageait avec Charles le même objectif révolutionnaire, mais en privilégiant une voie différente. Compte tenu des rapports acrimonieux qui divisaient les différentes tendances de la gauche dans les années 1960 et 1970, nos rapports n’avaient rien d’amicaux, contrairement à ce qu’affirment les auteurs des notes biographiques. D’autre part, comme intellectuel et analyste, je me donne comme tâche d’expliquer le plus clairement et honnêtement possible les fondements des positions défendues alors par l’auteur, tout en les situant parfois dans la petite histoire de la gauche, afin de compléter les notes biographiques et, à l’occasion, d’en rectifier certaines erreurs.

Mon exposé sera divisé en cinq parties : l’union de la théorie et de la pratique, la lutte armée, l’anti-nationalisme, la lutte contre l’impérialisme américain et l’adieu au FLQ.

La théorie et la pratique
Charles Gagnon est sans doute un des intellectuels québécois ou l’intellectuel québécois qui, à travers toutes ses périodes de militance, a consacré sa vie à tenter de mettre la théorie au service de la pratique. Dans sa période réformiste, il oeuvre à l’Association générale des étudiants de l’Université de Montréal (AGEUM), à l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ), aux Chantiers de Saint-Henri et à l’Action sociale étudiante. Dans la période suivante, la mise sur pied de la revue Révolution québécoise a son pendant organisationnel dans la création du Comité des chômeurs dont l’objectif est de développer un mouvement d’agitation politique. Cette revue se distingue de Parti pris dont Charles condamne le nationalisme et le laïcisme, jugés bourgeois. Charles Gagnon et Pierre Vallières y préconisent l’action révolutionnaire, sans encore adhérer à la lutte armée et au FLQ. Charles Gagnon a tout à fait le droit d’exclure de son recueil les textes précédant l’aventure felquiste, mais les raisons invoquées dans l’introduction m’apparaissent peu convaincantes. La publication de ces textes aurait eu l’avantage de montrer l’énorme influence exercée par Parti pris sur les jeunes, y compris sur ceux qui quittèrent Cité Libre pour fonder Révolution québécoise, doublant ainsi à sa gauche Parti pris.

La lutte armée
À l’automne 1964, la revue Parti pris fonde le club du même nom, en vue de se donner un bras politique qui mettrait en pratique les idées développées dans la revue. Au printemps 1965, le club décide d’organiser une manifestation contre, si je me souviens bien, la Reine. Par une belle journée ensoleillée, une quarantaine de ses militants font le tour du Parc Lafontaine, invitant les badauds à venir manifester. À notre grand étonnement, des milliers nous suivent, descendant la rue Amherst où, près de la rue Ontario, nous attend la brigade policière dont l’intervention transforme cette manifestation en émeute. Cette action est, pour la gauche, le signe de notre efficacité ! Une vingtaine de militants liés à Révolution québécoise, une douzaine de trotskistes sous l’égide de Michel Mill et une demi-douzaine de militants qui distribuaient des tracts aux portes des usines de Saint-Henri (le groupe de Hussereau) rejoignent les cent cinquante membres du club Parti pris pour former le Mouvement de libération populaire (MLP), nouveau pendant de la revue. Mais après des mois d’intenses activités de propagande et d’agitation, nous ne sommes pas plus nombreux, demeurant coupés du milieu syndical, de nos milieux d’étude ou de travail, ainsi que de nos familles respectives. Aussi, un débat s’engage sur la voie à suivre pour sortir de notre isolement et de notre marginalisation. Trois orientations se dégagent rapidement : l’une, animée par Vallières, favorable au FLQ, qui séduira une quinzaine de membres ; l’autre, proposée par les trotskistes, qui recueillera le soutien de la grande majorité, préconisant de se joindre aux « vieux » militants syndicaux, dont Michel Chartrand, dans le Parti socialiste du Québec (PSQ) ; enfin, la dernière, l’entrisme au RIN, préférée par Andrée Ferretti.

La lutte armée du FLQ parcourt l’ensemble du recueil de Charles Gagnon, sauf son premier écrit en prison, « Les têtes à Papineau », qui constitue un intermède, et le dernier, où il s’en éloigne. Charles Gagnon affirme que la lutte armée du FLQ est le seul moyen pour que l’individu se responsabilise et pour que la classe ouvrière se désaliène et développe une conscience révolutionnaire.

Les partis sociaux-démocrates, les syndicats et les coopératives ont sans doute obtenu des réformes favorables aux travailleurs, mais ils ont surtout favorisé leurs leaders qui se sont élevés dans l’échelle sociale, étant souvent cooptés par l’entreprise privée ou par l’État. Ces organisations n’ont rien apporté aux travailleurs, en tant que classe qui pourrait exercer le pouvoir. Elles ont au contraire diffusé un réformisme qui aliène le travailleur.

La violence est, sous des formes variées, inhérente à l’activité des travailleurs sous le capitalisme. Le FLQ doit non seulement organiser et développer cette violence « naturelle » des masses, mais faire comme si ces propres « actes de violence étaient le fait des travailleurs » eux-mêmes. Il faut s’attaquer à ces dirigeants dont la présence masque l’exploitation de classe et susciter une répression de l’appareil d’État qui permettra aux travailleurs de développer une conscience de leurs intérêts fondamentaux, une conscience révolutionnaire :

Le premier pas dans la révolution, qui est aussi le premier dans le développement de la conscience de classe, est donc de s’attaquer à ces hommes, chefs d’entreprise, maires, députés et même chefs syndicaux, qui sont les seuls représentants de l’exploitation pour les travailleurs qui ont à souffrir de leurs activités et qui ne voient pas encore clairement que ces hommes, tout en collaborant au système, n’en sont pas toujours les éléments clés. Des attaques répétées et aussi violentes que la conscience des travailleurs impliqués peut les porter, entraîneront vite une réaction de la part de ceux qui vivent du système et qui sont aussi menacés, c’est-à-dire les politiciens vendus au système, les grandes entreprises, les grands fournisseurs de capitaux. C’est cette réaction qui peut prendre bien des formes : retraits de capitaux, fermetures d’usine, répression populaire, lois antisyndicales, etc. et qu’on appelle généralement le « durcissement du pouvoir » qui va entraîner la prise de conscience si nécessaire chez les travailleurs, la conscience qu’ils sont tous victimes d’un système anti-ouvrier et anti-cultivateur.

Bref, la répression, provoquée par la lutte armée, est la condition nécessaire au développement d’une conscience révolutionnaire, conscience qui, sans cette lutte, demeurerait au mieux réformiste.

L’anti-nationalisme
Charles Gagnon a toujours été anti-nationaliste. Dès son analyse des « Troubles de 1837–1838 », il se démarque des indépendantistes qui, dans le sillage de l’historien Maurice Séguin, font remonter les problèmes nationaux du Québec à la défaite des plaines d’Abraham. Aucune référence à cette défaite de l’empire français aux mains de l’empire anglais chez Gagnon, mais une analyse de la révolte des patriotes en terme de classes sociales qu’il oppose à celle, dominante, qui réduit le tout à une lutte de « races » ou de nations.

Cette rébellion et son échec seraient l’aboutissement du conflit entre trois classes sociales : la bourgeoisie aristocrate, classe dirigeante constituée presque exclusivement d’Anglais ; la classe intermédiaire, petite bourgeoise, formée de Canadiens français et de Canadiens anglais ; les habitants, très majoritairement canadiens-français. C’est la petite bourgeoisie qui est le moteur de cette rébellion et qui lui donne un « caractère nationaliste indéniable ».

Dans tous les textes de l’auteur, le nationalisme est l’idéologie naturelle de la petite bourgeoisie, parfois de la fraction nationaliste de la bourgeoisie. Cette classe sociale peut vouloir s’affranchir du « colonialisme » politique d’Ottawa, s’autonomiser face au « colonialisme » économique du Canada et des États-Unis, mais sans jamais remettre en question le capitalisme qui répond à ses intérêts. Aussi, pour Gagnon, la révolution prendra une forme nationale, compte tenu de la situation « coloniale » du Québec et de l’influence exercée par la bourgeoisie nationale, mais devra viser la destruction du capitalisme et de l’impérialisme, pour supprimer l’exploitation et l’oppression de la classe ouvrière.

L’anti-impérialisme américain
Le texte « Feu sur l’Amérique » reprend les thèses des écrits précédents, notamment l’anti-nationalisme et la lutte armée, mais il situe la lutte révolutionnaire du FLQ dans le contexte de l’Amérique, remplace la classe ouvrière comme moteur de la révolution par la classe des pauvres, les groupes nationaux colonisés et les jeunes, et attribue à la révolution des objectifs anarchistes. Voyons cela de plus près.

Au-dessous des classes dominantes et dirigeantes, l’auteur distingue trois classes : la classe ouvrière, la classe des pauvres et, entre les deux, une classe intermédiaire. La première recoupe celle des producteurs formée « d’ouvriers spécialisés et bien rémunérés, composée essentiellement des employés des grandes corporations américaines, dont la majorité se trouve ainsi réunie aux États-Unis ». Ils sont habituellement membres de syndicats affiliés à l’AFL-CIO. Cette classe de producteurs, même si elle ne doit pas être exclue du processus révolutionnaire, ne peut jouer le rôle d’avant-garde que lui attribuent les marxistes. Le ferment révolutionnaire se retrouve, au contraire, dans la masse des pauvres qui, en marge de la société d’opulence, vivotent de travaux artisanaux, d’emplois précaires et mal payés ou d’assistance sociale.

Entre ces deux classes, se trouvent les travailleurs, nommés improductifs par Marx, qui forment la majorité de la main-d’oeuvre des pays industrialisés : « Eux non plus, comme la classe des pauvres, n’appartiennent pas à la classe ouvrière telle que la définit le marxisme orthodoxe : ils ne produisent pas de biens, ils sont au service de la bureaucratie, ils sont dans les services publics, dans l’éducation, la santé, le commerce, les transports, etc. » Ces travailleurs sont souvent représentés par des syndicats nationaux qui, comme la CSN, s’intéressent, davantage que l’AFL-CIO, aux questions sociales et sont davantage respectueux de l’autonomie des syndicats locaux. Cette classe, lorsqu’elle appartient à des groupes nationaux colonisés, peut devenir un acteur important de la révolution.

Gagnon classe indifféremment dans les groupes nationaux ou ethniques colonisés les Noirs, les Amérindiens, les Métis, les Portoricains, les Mexicains, les Acadiens et les Québécois. Ces groupes subissent le racisme blanc anglo-saxon dominant en Amérique du Nord. Le racisme est une caractéristique nécessaire de l’impérialisme américain. Ces groupes, dont un nombre appréciable de représentants se retrouvent dans la classe des pauvres, constituent, sous des formes variées, l’avant-garde de la lutte anti-capitaliste, anti-raciste et anti-impérialiste : « Les Afro-américains, les Mexicains, les Portoricains, les Amérindiens, les Acadiens et les Québécois constituent la majorité des exploités du continent. À eux revient de prendre l’initiative d’un vaste mouvement révolutionnaire à l’échelle du continent. »

À la classe des pauvres et aux groupes ethniques colonisés qui constituent « le ferment de la révolution », Charles Gagnon ajoute une catégorie définie par l’âge, les jeunes, qui en seraient « le ferment » : « Il est significatif en effet qu’outre par les pauvres, rejetés totalement de l’ordre capitaliste, la société américaine, sa civilisation, ses valeurs soient aussi contestées de façon radicale par ces marginaux que sont les hippies, par des intellectuels, par des étudiants et, d’une façon générale, par une population toujours croissante de la jeunesse dans son ensemble. »

Cette jeunesse est à la source d’une critique de la civilisation nord-américaine :

Les développements de la société industrielle, qui ont conduit à la « religion de l’économie et de la technique », ont détruit les communautés humaines. Des agglomérations comme New York, Detroit, Los Angeles, Montréal, ne sont pas des communautés humaines qui permettent à l’homme actuel le plein épanouissement de ses facultés [...] Elles entraînent, pour le motif suprême de l’efficacité, la constitution d’un appareil administratif monstrueux qui étouffe les individus et sur lequel ils n’ont aucune influence [...] L’homme nord-américain est au fond le plus dépossédé des hommes de la terre. Tout se passe en dehors de lui, sans lui, indépendamment de lui. Sa vie, loin d’être une incessante conquête, une continuelle création d’elle-même par ses actions sur son milieu physique et social, est en somme un réseau de dépendances, d’aliénations, de privations… au profit d’un système auquel il ne comprend rien. Il travaille pour gagner de l’argent ; il gagne de l’argent pour le dépenser.

Charles Gagnon manifeste de la sympathie pour une jeunesse qui partage les idéaux anarchistes :

Alors que les communistes se rallient encore dernière la « dictature du prolétariat » comme objectif, la jeunesse, elle, veut mettre un terme à toute dictature. Elle ne demande pas le pouvoir ni pour elle ni pour d’autres : elle demande la participation de tous à tout. Si je ne m’abuse, c’est bien là l’objectif que Marx assignait au communisme : ce qu’apparemment bien des communistes ont oublié depuis longtemps!

Cependant, Gagnon s’oppose à ceux qui valorisent la lutte spontanée des individus et des masses pour récuser la nécessité d’un parti centralisé et autoritaire. Aux anarchistes qui affirment qu’on ne peut détruire un pouvoir centralisé et autoritaire en utilisant les mêmes moyens, Gagnon rétorque que l’unité des classes exploitées, requise pour vaincre le capitalisme, le racisme et l’impérialisme, ne peut être construite sans un parti et que celui-ci, au Québec, est le FLQ : « La voie révolutionnaire réside dans l’action révolutionnaire et dans l’action populaire. Seul, le Front de libération du Québec (FLQ) a jusqu’ici pris la voie correcte qui réunit l’action (violente ou pas, clandestine ou pas), la formation et l’organisation. »

L’adieu au FLQ
Dans le dernier texte du recueil, Charles demeure anti-nationaliste et anti-réformiste (il ne voit rien de bon dans une éventuelle mise sur pied d’un parti social-démocrate), mais rompt avec le FLQ dont il avoue que la violence « spontanéiste » est coupée des luttes populaires.

Gagnon semble ne rien retenir de ses analyses de « Feu sur l’Amérique » sur le rôle révolutionnaire de la classe des pauvres, des groupes colonisés et de la jeunesse. Au contraire, il revient au rôle révolutionnaire des classes laborieuses, particulièrement de la classe ouvrière. Avec l’oubli de la jeunesse, il fait silence sur les idéaux anarchistes.

Cet article en est un de transition dans lequel « les problèmes posés par la mise sur pied du parti révolutionnaire des masses paraissent aujourd’hui encore sans solution ». On le sait maintenant : Charles Gagnon croira trouver cette solution dans le marxisme-léninisme et dans l’application au Québec des thèses du Que faire ?

Jean-Marc Piotte
Bulletin d'histoire politique 15.3, printemps 2007
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Pleins feux sur l'Amérique

Pas si tranquille, cette révolution du Québec des années 1960. La société était en ébullition. Le statu quo, présenté comme immuable par la plupart des médias, était en train de craquer. Des jeunes et des moins jeunes se soulevaient, prenaient la parole. Dans cette effervescence, l’aventure de la lutte de guérilla du Front de libération du Québec connut quelques années de gloire avant d’être mise de côté. En partie parce que des personnes lucides comme Charles Gagnon eurent l’honnêteté de reconnaître la futilité du rêve d’une insurrection armée menée par une poignée d’Astérix sans potion magique.

Au-delà de l’épisode felquiste, il faut se rappeler que toute une génération s’est investie dans une lutte radicale pour transformer le monde. C’est ce que nous rappellent les articles de Charles Gagnon (décédé il y a quelques mois), puisés dans des publications de l’époque, comme Révolution québécoise et Parti Pris, ici repris par Lux Éditeur.

On y lit Gagnon prendre pour cible le nationalisme de droite hérité de Lionel Groulx, et reproduit par une partie importante du mouvement indépendantiste québécois. On le voit préconiser l’arrimage du social au national tout en aspirant à la convergence de l’anti-impérialisme et de la lutte pour la libération du Québec. Tout en délaissant le côté Robin-des-bois du FLQ, la perspective était celle d’une rupture radicale avec une structure d’oppression archaïque et humiliante. Vue de loin, la perspective de Charles Gagnon semble totalement romantique, sinon cruellement naïve. Mais pour comprendre, il faut se replonger dans un passé récent.

À cette époque, les syndicats n’avaient pas peur d’organiser des grèves générales (et souvent ils en sortaient victorieux!). Le mouvement communautaire confrontait l’État. Les étudiants étaient dans une fronde permanente. Pour beaucoup de jeunes, le monde était à prendre, pas seulement au Québec, mais ailleurs dans le monde où proliféraient les mouvements contestataires, comme les Black Panthers aux États-Unis, avec qui Gagnon espérait construire une grande coalition nord-américaine anti-impérialiste. Certes, comme plusieurs de sa génération, Gagnon a voulu faire pousser la plante en tirant sur la tige.. Mais les textes de Gagnon demeurent intéressants, pas seulement pour ceux qui sont nostalgiques de la période des grands tumultes québécois, mais aussi pour les générations suivantes. Entre autres et surtout, pour ne pas commettre les mêmes erreurs.

Pierre Beaudet
Alternatives, décembre 2006
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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net - Graphisme : Charlotte Lambert