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Jean-François Nadeau
Bourgault
Prix de la présidence de Prix du public Parlez de Pierre Bourgault (1934–2003) et aussitôt les images fusent : l’orateur, le chroniqueur, le polémiste, le militant, l’original, le professeur, le batailleur, l’entêté. Ce personnage toujours haut en couleur incarne puissamment à lui seul toute une partie de l’histoire sociale et politique du Québec du XXe siècle. Le livre a pour colonne vertébrale non seulement une forte connaissance des développements politiques et sociaux qui jalonnent notre histoire, mais surtout, de nombreux témoignages que le biographe s’amuse à croiser. Aussi, certains des 18 chapitres comportent pas moins de 100 notes qui La mémoire de ce dernier, d’ailleurs, semble souvent celle sur laquelle on doit le moins compter tant ses dires apparaissent difficiles à vérifier. Mais si le biographe est loin d’être complaisant envers son sujet, il sait démontrer l’apport de celui-ci à la société comme faire ressortir l’aspect De son enfance en Estrie, en passant par son adolescence au collège Jean-de-Brébeuf, ses pérégrinations parisiennes, son militantisme ou l’enseignement, le livre cerne bien l’importance de l’homme dans la Révolution tranquille et dans son siècle. C’est qu’à l’instar de son Jean-François Nadeau a suivi le parcours de cet homme complexe et profondément sensible, marqué au fer rouge des blessures qu’inflige une vie menée sans compromis de bout en bout, jusque dans la démesure que favorise la passion. En historien, il a scruté la jeunesse, la formation intellectuelle et les actions politiques de cet être profondément original qui fut d’abord connu d’un large public à titre de président du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN). Il a interrogé près de deux cents témoins et disséqué nombre de documents d’archives souvent inédits à ce jour. Il a traqué, en un mot, cet homme sur la piste de sa vie. Critique, l’auteur ne statufie pas Pierre Bourgault, pas plus qu’il ne l’instrumentalise. Il permet plutôt de mieux le comprendre, jusque dans ses contradictions, au coeur de l’époque tumultueuse qui fut la sienne. Historien et politologue, Jean-François Nadeau est directeur des pages culturelles du quotidien Le Devoir.
Écoutez le reportage de Matthieu Dugal sur la biographie de Pierre Bourgault, à l’émission Ça me dit de prendre le temps sur les ondes de Radio-Canada Québec, le 15 septembre 2007. Écoutez l’entrevue de Gilles Payer avec Jean-François Nadeau à l’émission Retour sur le monde sur les ondes de Radio-Canada Québec, le 13 septembre 2007. Visionnez Visionnez Écoutez l’entrevue de Daniel Mathieu avec Jean-François Nadeau à l’émission Le monde selon Mathieu, sur les ondes de Radio-Canada Outaouais, le 6 septembre 2007. Écoutez Écoutez Écoutez Écoutez la chronique d’André Champagne à l’émission Pourquoi pas dimanche, avec Joël Le Bigot, sur les ondes de la Première chaîne de Radio-Canada, le 2 septembre 2007. Écoutez Jean-François Nadeau, en entrevue avec Joane Arcand de l’émission Dimanche magazine, sur les ondes de la Première chaîne de Radio-Canada, le dimanche 2 septembre 2007. Consultez l’extrait « Lévesque devait-il écarter Bourgault ? » paru à la une du quotidien Le Devoir, le samedi 1er septembre 2007. |
Parution : 06/09/2007
ISBN : 978-2-89596-051-5 610 pages 6 x 9 po 30.35 $ |
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Deux idées importantes de Bourgault
Si vous ne savez pas que Jean-François Nadeau, directeur des pages culturelles du quotidien montréalais Le Devoir et co-fondateur du Couac, a écrit une biographie sur Pierre Bourgault vous habitez dans une bunker anti-nucléaire depuis 20 ans ou vous êtes propriétaire d’une maison à Laval. Avant même d’être lancé le livre était encensé, célébré et applaudi, en particulier par ceux et celles qui y sont cités. Ça tombe bien, le livre est bon et le style, comme souvent avec Nadeau, est limpide et clair. De plus, l’historien-journaliste-politologue-biographe ne se gêne pas pour prendre position sur plusieurs des questions et des personnages abordés. Ça nous change de Pierre Maisonneuve et de ses ouvrages insipides sur du monde plate. Répétons en une phrase les mêmes choses qu’on a lu partout : Nadeau ne glorifie pas Bourgault mais ne le juge pas non plus, il adopte une posture compréhensive et sincère du personnage. On s’agace peut-être un peu de la présence d’un « je » trop fort pour une biographie et on se demande où est passée la campagne électorale de 1976… outre cela, le bilan est plus que positif : il est enthousiasmant. Comme tout ces éminents commentateurs ont déjà offert des revues bien plus brillantes que les miennes, concentrons-nous plutôt de ce qu’il reste de l’ouvrage quand on le referme. Car, après avoir suivi attentivement chaque tracé de ce portrait de Bourgault, on se trouve en manque. En manque de gens comme lui, bien sûr et en manque de sa verve, évidemment. Plus encore, toutefois, en manque de certaines idées qui ne sont plus à la mode et dont on n’entend plus parler. La première : convaincre. En fait, quand on prononce les noms André Boisclair et Pauline Marois il est facile de voir pourquoi l’idée même de convaincre nous manque. Pour des raisons différentes, ces deux membres de la famille politique de Bourgault laissent de côté son héritage. Boisclair, par toute sa personne. Boisclair c’est l’anti-Bourgault absolu. Servile, adapté au système qui l’entoure et qui l’a construit, sans volonté politique, factice et pleurnichard, rien en lui ne portait à convaincre qui que ce soit. Rebelle ? Marginal ? Pas une miette. Séducteur ? Charismatique ? Autant qu’une planche de plywood. Pauline Marois, c’est autre chose. La dame peut être convaincante, parfois, si elle se force et qu’elle y met du sien. Du côté de Pauline c’est un choix de n’être pas convaincante : c’est le choix de l’attentisme. Elle l’a dit, son gouvernement hypothétique ira vers la souveraineté quand les Québécois et les Québécoises seront prêts. L’oeil rivé sur les sondages, la main sur le pouls de l’opinion publique, elle attend que quelque chose se passe. Un Bourgault provoquait, sortait et parlait. Il faisait vivre l’idée qui l’habitait. La volonté politique, le refus de l’abnégation et de la soumission le caractérisait. Par une trop grande prudence, par une peur de l’idée même qu’elle défend, Mme Marois a tué le Bourgault en elle. Deuxième idée qui fait cruellement défaut depuis quelques années : l’idée que l’indépendance est un moyen. Ce qui compte d’abord et avant tout c’est un autre Québec à construire. Moyen essentiel, peut-être, mais moyen quand même. L’important est d’avoir un projet pour le Québec, que la société québécoise bâtisse une société à son image, à l’image de ses rêves de justice et d’équité. Voilà un discours que Bourgault n’a eu cesse de tenir et qui n’est plus populaire. Il est évident que, quand on a peur de proposer l’indépendance, on a aussi peur de parler de socialisme ou tout simplement d’un autre Québec possible et à réaliser dès maintenant. Retrouver la force de convaincre et celle de parler d’un projet de société semble des questions bien plus importantes que les délires qu’on a pu entendre sur « Aurait-on dû tenter de conserver le RIN en vie ou non ? ». Même Bourgault, si on en croit Nadeau, semblait conjuguer cette formation politique au passé. D’ailleurs, un ami me signalait à quel point ce qui se passe en 1974, quand le PQ opte pour la stratégie vers l’indépendance proposée par Claude Morin, est un virage du PQ bien plus décisif pour le mouvement indépendantiste que la dissolution de 1968. Quoiqu’il en soit, l’ombre de cette stratégie perdante plane encore bien plus sur le mouvement indépendantiste que la disparition du RIN. Où se trouve un nouveau tribun qui aura l’heur de convaincre le Québec qu’un projet de société atteint, entre autres, par l’indépendance nationale, est possible à travers une voie différente qui met en premier plan la souveraineté du peuple et non la négociation à tout prix ? Simon Tremblay-Pépin
Le Couac,
octobre 2007
Place publique
Plus qu’une biographie, le Bourgault de Jean-François Nadeau retrace l’histoire de la pensée indépendantiste québécoise.
Regorgeant de faits historiques rigoureusement énoncés comme d’anecdotes aussi futiles que captivantes, le livre de Jean-François Nadeau sur Pierre Bourgault embrasse le genre biographique sans hésiter à empiéter sur les territoires de l’essai et du style journalistique au "je". Si les amateurs de biographies retraçant pas à pas la vie intime d’une personnalité publique afin de mieux comprendre son oeuvre ou son action pourraient être déçus, ceux qui, comme moi, préfèrent saisir l’humain à travers l’observation scrupuleuse des gestes publics seront ravis. Par le biais d’enquêtes, de recherches et de connaissances, Jean-François Nadeau analyse finalement la pensée de Pierre Bourgault en traquant son évolution au fil des rencontres déterminantes privées qu’il a faites et de ses apparitions publiques. Plus que la biographie d’un homme, c’est sinon la naissance, du moins l’organisation et la mise en forme et en actions du mouvement souverainiste dont on tente de retracer l’histoire. Il faut dire que Nadeau, qu’on connaît mieux comme directeur des pages culturelles du Devoir depuis 2002, est d’abord un historien et un politologue. Aussi, son passage dans le milieu de l’édition - il a, entre autres, été directeur littéraire à l’Hexagone comme il a fondé les éditions Comeau-Nadeau avec l’historien et ex-felquiste Robert Comeau, qui dirige d’ailleurs la collection "Histoire politique" dans laquelle s’inscrit cette bio - lui a permis d’avoir très tôt (il est né en 1969) un contact privilégié avec différents acteurs importants des scènes culturelle et politique, scènes dont est issu Bourgault. Le livre a pour colonne vertébrale non seulement une forte connaissance des développements politiques et sociaux qui jalonnent notre histoire, mais surtout, de nombreux témoignages que le biographe s’amuse à croiser. Aussi, certains des 18 chapitres comportent pas moins de 100 notes qui prouvent le sérieux de la démarche. Si les récits des gens qui ont sillonné l’existence de Bourgault diffèrent parfois de l’un à l’autre, les faits et les paroles publiques, de même que les souvenirs colligés, permettent de dessiner une figure assez juste du cheminement du polémiste. La mémoire de ce dernier, d’ailleurs, semble souvent celle sur laquelle on doit le moins compter tant ses dires apparaissent difficiles à vérifier. Mais si le biographe est loin d’être complaisant envers son sujet, il sait démontrer l’apport de celui-ci à la société comme faire ressortir l’aspect charismatique et magnétisant de l’homme que l’on considère habituellement comme l’un des plus grands orateurs du pays. Si les chapitres sur les différents types de nationalismes et sur la fondation et l’élaboration du RIN sont particulièrement intéressants, c’est qu’on sent et comprend mieux la mission de Bourgault, ainsi que sa contribution. Mais la biographie ne se limite pas aux aspects de la vie politique de l’homme, on le suit dans ses rapports familiaux, ses amours, comme on retrace son parcours journalistique, de comédien et de parolier. De son enfance en Estrie, en passant par son adolescence au collège Jean-de-Brébeuf, ses pérégrinations parisiennes, son militantisme ou l’enseignement, le livre cerne bien l’importance de l’homme dans la Révolution tranquille et dans son siècle. C’est qu’à l’instar de son biographe, Bourgault s’intéressait à tout, et il est parvenu, en tant qu’intellectuel, à oeuvrer sur la place publique, "avec les siens", ajouterait Miron, ce qui n’est pas rien. Stéphane Despatie
Voir,
4 octobre 2007
Pierre Bourgault, la biographie
Dans les premiers jours de septembre sortira une biographie de Pierre Bourgault écrite par l’historien et politicologue, Jean-François Nadeau, également directeur des pages culturelles du Devoir. Pour les plus jeunes, Pierre Bourgault, c’est le chroniqueur du Journal de Montréal et à l’émission de Marie-France Bazzo, Indicatif présent, à Radio-Canada. Mais pour l’ensemble du Québec, le journaliste fut d’abord et avant tout le fondateur du Rassemblement pour l’Indépendance de la Nation (RIN), l’ancêtre du Parti Québécois, un tribun exceptionnel, un professeur en communication inoubliable, et enfin un brasseur d’idées. Paradoxal, flamboyant, et bien entendu brillant, le petit gars de Cookshire, a été un témoin lucide mais aussi un acteur de l’histoire du Québec des cinquante dernières années. Vous avez rencontré plusieurs fois Pierre Bourgault, quelles images gardez-vous de lui ? Je l’ai rencontré quelques fois, comme étudiant d’abord, à la fin des années 80, alors que j’avais fait une entrevue avec lui. Comme nous venions du même village, nous avions quelques souvenirs en commun. Puis, plus tard, quand je travaillais dans l’édition et que j’avais la responsabilité d’éditer son dernier livre. Je devais avec lui faire un choix de ses textes à publier. C’était quelqu’un de très impressionnant, d’une grande vivacité d’esprit, qui savait capter son auditoire, que ce soit une foule, ou simplement quelques invités, et qui avait aussi un grand sens de l’humour. Il jouait souvent au misanthrope, mais au fond il aimait beaucoup que l’on s’intéresse à lui. Pierre Bourgault a eu un parcours remarquable mais, en même temps, on sent qu’il avait peur d’être pris dans un carcan, de n’avoir plus la même liberté de parole. Une liberté de parole qui lui a coûté d’ailleurs des postes à la radio ou à la presse. C’était un intellectuel, dans le sens classique du terme. Il s’autorisait à prendre position à partir d’une logique morale tout en conservant un grand sens social. C’était quelqu’un qui était à l’aise avec tout le monde indépendamment de la classe ou du niveau social. Il avait cette facilité et le pouvoir de la langue mais aussi une grande indépendance de pensée. Comme il le disait lui-même : « Il faut cultiver son indignation. » Dans ce sens, il a été un grand provocateur détestant l’hypocrisie de son temps. En tant que journaliste, il a payé chèrement sa liberté de parole. À la fin des années 80, on n’a pas cessé de le contrôler et ses chroniques touchaient beaucoup moins à la politique. Il se contentait de parler de faits de société, de consommation, s’autorisant parfois des pointes contre des hommes politiques, mais on ne cessait de lui rappeler de ne plus parler de certains sujets, comme la sexualité ou sa vie amoureuse. Il faut se rappeler que lors de la tuerie de Polytechnique, au moment des funérailles, il s’en est pris à l’Église catholique, lui reprochant de ne pas s’ouvrir aux femmes, ou demandant aux femmes de ne pas choisir la religion, mais d’aller étudier à Polytechnique. Cela lui coûté son poste à Radio-Canada. Dans Écrits et Polémiques, un texte m’avait profondément choqué quand Pierre Bourgault affirmait qu’il ne coucherait jamais avec un séropositif, capote ou pas. Il ajoutait que « le condom était une arme ultime et dérisoire ». Nous étions en 1996 et les organismes sida et les médecins se battaient pour faire de la prévention et la promotion du condom. Comment comprendre cette prise de position ? Je ne fais pas allusion à ce texte dans la biographie, j’aurais peut-être dû. Dans une prochaine réédition, pourquoi pas. Mais ce texte dont vous parlez est représentatif du personnage qui pouvait être totalement contradictoire. Et pas seulement sur les séropositifs. On se souvient qu’il adorait la bicyclette, mais détestait les cyclistes ; la même chose pour les automobiles pour lesquelles il a eu une véritable passion en même temps qu’il vouait une haine aux automobilistes. On pourrait multiplier ce type de contradictions et pas toujours de la meilleure eau. Par exemple, sur la cigarette, dont il disait tout le mal possible mais en concluant qu’il n’arrêterait jamais. Et en même temps, il s’est beaucoup occupé de jeunes délinquants et n’avait pas une attitude de rejet des personnes atteintes du sida. Tout le monde savait qu’il était homosexuel, mais il n’a jamais pris position sur cette question alors qu’il n’était jamais à cours d’analyse sur tous les autres sujets. Il n’en a jamais beaucoup parlé. Il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Il a fait ses études chez les jésuites et il a toute sa vie chercher à se défaire des carcans moraux et religieux. Quand il s’en ouvre dans les années soixante à certains amis, il reçoit le conseil de ne pas en faire état. Et je sais de source sûre que ces premières expériences remontent au moins au Collège. Et puis, comme homme politique, il était impensable qu’il sorte du placard. Il va vivre son homosexualité en parallèle, avec des amours malheureuses d’ailleurs, en raison de la pression sociale. Au début des années quatre-vingts, il en parlera, mais je pense qu’il considérait qu’en temps que personnage public, le dire était déjà un acte presque militant et qu’il n’y avait plus à y revenir. Mais autour de lui, avec ses proches, il n’avait aucune réserve. Je pense aussi que toute sa vie, il a cultivé une certaine marginalité, mais qu’il en souffrait en même temps. En ce sens, sur la fin de sa vie, il me fait penser à Pasolini, à la recherche de bums, de rebelles, pour refuser de vieillir, et pas seulement physiquement mais intellectuellement, pour retrouver dans une jeunesse délinquante celui qu’il avait été, cherchant encore à se libérer de toutes les entraves à sa liberté. Denis-Daniel Boullé
Fugues,
28 août 2007
Pierre Bourgault : Le franc-tireur
Quatre ans après son décès, l’intellectuel, polémiste, tribun et communicateur Pierre Bourgault (1934–2003) continue de fasciner. L’historien, journaliste et directeur des pages culturelles du quotidien Le Devoir, Jean-François Nadeau, publie cet automne une toute première biographie de Bourgault jetant un éclairage nouveau sur ce personnage complexe qui fut au coeur de notre histoire politique et sociale. Il arrive que les journalistes et les historiens s’intéressent à des sujets très éloignés de leurs champs d’intérêt. Jean-François Nadeau, quant à lui, a choisi un sujet on ne peut plus proche, en replongeant littéralement dans sa jeunesse estrienne : « J’ai grandi dans le même patelin que Bourgault, Cookshire, dans les Cantons-de-l’Est. Ses parents habitaient exactement en face des miens, rue Craig Sud. Un jour, un oncle à moi, un monsieur sensé, très calme, posé, est arrivé à la maison avec des grands yeux et a annoncé : “Pierre Bourgault est en train de prendre le thé sur la terrasse avec sa mère !” Et je me souviens de m’être dit : “Mais qu’est-ce que ça peut bien faire que quelqu’un prenne le thé en face de chez nous ?” C’est bête, mais c’est vraiment une des images de mon enfance qui m’ont le plus marqué. » Même si ce souvenir cocasse n’est pas à proprement parler l’origine de cette monumentale biographie, l’auteur admet volontiers qu’il a pu conditionner son regard sur son sujet. Et puis les hasards de l’existence ont fait que les chemins de Nadeau et de Bourgault se sont croisés à plusieurs reprises au fil des ans : « J’ai eu souvent affaire à lui dans ma vie professionnelle ; comme éditeur, c’est moi qui ai fait le choix de textes de son dernier recueil, parce que c’était une tâche qui ne l’intéressait pas vraiment. Avant ça, comme journaliste, je l’avais souvent interviewé. C’est donc quelqu’un qui a toujours été un peu là et quand je le retrouvais, il y avait toujours entre nous cette complicité due à nos origines communes. » Nul doute que Pierre Bourgault représentait un sujet en or pour un livre ; mais de l’historien ou du journaliste, lequel des deux Jean-François Nadeau était le plus intéressé à traduire la fascination première pour le personnage de cette biographie ? « Sûrement l’historien, répond-il. Mais ça s’est passé de manière très étrange. À la mort de Bourgault, j’ai eu l’idée de lui consacrer un cahier spécial au Devoir, ce qu’on a fait. Et le lendemain de la publication, je suis parti aux Îles de la Madeleine avec mon portable et tous les textes qu’on avait publiés. J’adore mon métier de journaliste, mais quelque chose en moi est toujours plus attiré par l’histoire. Alors je m’étais dit que je profiterais de mes vacances pour rédiger un article pour une revue d’histoire sérieuse. Au bout de deux semaines, j’avais écrit une cinquantaine de feuillets et j’ai vite compris que ce ne serait pas un simple article, c’était déjà trop long et j’étais encore loin d’avoir épuisé le sujet. » L’homme rapaillé De là la décision d’entreprendre cet essai biographique, fort différent de ces ouvrages un peu romancés auxquels les biographes québécois nous ont habitués depuis quelques années : « Je me suis pris au jeu d’interroger des gens qui avaient connu Bourgault. Je suis allé passer mes vacances sur la Côte-Nord, l’année d’après, pour y suivre sa trace, puisqu’il avait été candidat là-bas lors de la campagne de 1966. Je suis retourné dans mon village pour y recueillir d’autres témoignages. J’ai consulté des tonnes de documents d’archives. Et j’ai même retracé dans les Bahamas sa première grande flamme, au début des années cinquante, qui était une femme et non un homme. Parce que Bourgault ne révèlera son homosexualité que plus tard. Je ne crois pas avoir fait une biographie à l’américaine, je ne cherchais pas à tout dire sur Bourgault autant qu’à dire vrai sur lui. Je voulais en tous cas mettre à jour la complexité de sa personnalité, montrer le plus de facettes possible de lui sans prétendre restituer sa vérité parfaite ; je crois que personne ne pourrait le faire. Je n’ai rien inventé, mais je me permets de montrer comment Bourgault savait prendre des libertés avec sa propre histoire, comment, à la manière d’André Malraux, il a parfois eu tendance à réinventer son passé, pas tant pour le magnifier que pour le rendre plus cohérent avec la direction qu’il voulait donner à sa vie. » Sur le plan de la politique en tout cas, l’historien-biographe est le premier à documenter la guerre qui opposa Bourgault, fondateur du Rassemblement pour l’indépendance nationale, à son contemporain René Lévesque : « J’ai toujours pensé que Bourgault exagérait cette animosité, cette rancoeur à son égard qu’il prêtait à Lévesque, mais en fait il les minimisait. C’est assez épouvantable de le constater. » Avec le recul que permet le passage des années, et compte tenu de ce conflit entre Bourgault et Lévesque, faut-il déduire que la disparition du RIN au profit du Parti québécois était une erreur ? « Il y a plusieurs écoles de pensées sur cette question, croit Jean-François Nadeau. A posteriori, beaucoup de gens prétendent qu’on n’aurait jamais dû saborder le RIN parce qu’il proposait une option plus riche, plus à gauche socialement, plus articulée que le PQ. Mais au moment où ça s’est présenté, les circonstances étaient différentes. Le RIN était déchiré par des tendances internes divergentes et en pratique, au fur et à mesure que le Mouvement pour la souveraineté-association de Lévesque prend de l’ampleur, le RIN se vide peu à peu de ses membres déjà peu nombreux. L’analyse de Bourgault, D’Allemagne et consorts était juste : pour en arriver à la souveraineté, il fallait une union de toutes les forces, même si les points de vue n’étaient pas forcément les mêmes. » Mais, selon son biographe, que devrait retenir l’Histoire de ce personnage complexe ? « Son exceptionnelle fidélité à lui-même et à ses idées et idéaux. Bourgault, c’est un homme qui dit ce qu’il pense et qui pense ce qu’il dit, en allant toujours droit au but. C’est assez peu fréquent, et j’imagine que c’est ce qu’on retiendra plus volontiers de lui, estime Jean-François Nadeau. Mais peut-être qu’en lisant mon livre, on découvrira d’autres facettes de l’homme ; il était doté d’un sens de la justice sociale admirable qui le rapproche de Michel Chartrand, à qui il a dédié des livres. On peut aussi penser à sa foi étonnante en la jeunesse. Et même si les méchantes langues diront qu’il aimait la jeunesse pas seulement pour l’espoir qu’elle portait en elle, il avait une réelle foi en l’avenir des jeunes, ce dont peuvent témoigner tous ses anciens étudiants en communication à l’UQÀM », conclut-il. Stanley Péan
Le Libraire,
septembre 2007
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